Culture

Des salles première classe: le nouvel âge d'or des salles de cinéma

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 12.07.2013 à 10 h 11

De plus en plus, les cinémas offrent des expériences destinées aux plus riches. Les classes défavorisées sont-elles destinées à être exclues des salles?

Cinema Paradiso au Grand Palais à Paris, le 11 juin 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Cinema Paradiso au Grand Palais à Paris, le 11 juin 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Le 12 juin dernier aux Etats-Unis, dans une université californienne, face à une assemblée d’étudiants, Steven Spielberg et George Lucas se sont amusés à imaginer l’avenir du cinéma. Ils l’ont imaginé en noir. Après que Spielberg a annoncé une implosion, un changement radical, Lucas a précisé:

«Bientôt il y aura beaucoup moins de salles de cinéma, elles seront plus grandes, équipées de plein de jolies choses. Aller au cinéma vous coûtera 50 dollars, ou 100 ou peut-être 150 dollars.»

De quoi foutre un coup au moral des cinéphiles désargentés. Car cette prédiction, outre qu'elle émane de deux des principaux remplisseurs de salles depuis la fin des années 70, ne semble pas si grotesque. Même pour la France.

En décembre dernier, place Clichy à Paris, Pathé inaugurait sa nouvelle salle dotée d’un carré VIP: des fauteuils plus luxueux, plus spacieux et un prix concordant (14,20 euros). C’est l’initiative mettant à bas l’égalité dans les salles de cinéma qui a fait le plus de bruit, mais ce n’est pas nécessairement la seule qui aille dans le sens des propos de George Lucas, offrant aux spectateurs différents types de services, une «expérience cinématographique renouvelée» – et aux exploitants, distributeurs, un prétexte pour augmenter le prix du billet.

Gaumont, filiale de Pathé, propose ainsi depuis quelques années la diffusion de captations d’opéras ou ballets, retransmis en direct dans certaines de ses salles. 144 euros pour 6 séances. Soit 24 euros la place. MK2 a organisé en juin son événement «Cinema Paradiso», drive-in géant sous la nef du Grand Palais. 19 euros pour les tarifs les plus bas, 39 pour les plus chers (incluant une coupe de champagne). Le Palais des Congrès a organisé fin juin, pour la deuxième année consécutive, une projection du Seigneur des Anneaux avec un orchestre symphonique en lieu et place de la bande-son. De 50 à 130 euros pour le «carré or», les places situées en hauteur et face à l'écran. Et il y a bien évidemment les films en 3D, de plus en plus répandus, qui majorent systématiquement le prix de la place d’environ 2 euros.

Ces tarifs, supérieurs aux prix de places de cinéma habituels, correspondent à de nouveaux services, une sorte de «maximisation» de l’expérience cinématographique. Et attirent parfois vers de nouveaux arts un public qui leur est étranger: des cinéphiles vers l’opéra pour Le Seigneur des Anneaux, des mélomanes vers le cinéma pour les captations d’opéra. «Le public qui vient aux ciné-concerts du Seigneur des Anneaux est jeune et populaire», assure ainsi le chef d'orchestre Ludwig Wicki.

Mais il s’agit chaque fois de regarder différemment une œuvre projetée sur grand écran. Et de répercuter cette différence sur le prix de la place afin de cibler les riches.

Avions et cinéma

Cette différenciation du public est la continuation pour les plus riches d’une stratégie déjà mise en place depuis plusieurs années pour les moins riches: les différents tarifs réduits, les cartes d’abonnements qui permettent aux cinéphiles de se retrouver avec des places à des prix dérisoires [1]

«Cette stratégie de différenciation du spectateur en fonction de son budget est une chose assez banale dans tous les autres secteurs de la consommation», précise l’économiste Olivier Donnat, chercheur au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture et spécialiste de la sociologie culturelle; «l’un des exemples frappants est le transport aérien».

Si vous êtes riche, vous irez sans faire la queue vous allonger dans un fauteuil en cuir beige, en première classe, vos lèvres sur le bord d’une coupe de champagne, vos yeux rivés sur un film récent, votre nuque allégée par un coussin dont la taie d’oreiller est en coton de soie. Si vous êtes (relativement) pauvre, vous serez sur un vol low-cost, les genoux au niveau du menton dans un fauteuil étroit et qui pique, en train d’espérer que le prix inclut les vérifications techniques de l’engin.

Le poids de la tradition

Cette stratégie a mis davantage de temps à s’intégrer au cinéma car il s’agit là d’un loisir à la longue tradition démocratique. Si à l’aube du XXe siècle les salles obscures comprenaient bien des balcons pour les bourgeois et le peuple au parterre, elles furent rapidement absorbées par l’idée du loisir de masse, laissant place à «l'inconfort égalitaire» cher à Jean-Paul Sartre. Il le raconte dans Les Mots, faisant l'éloge des salles où se mêlent les soldats, les «bonnes du quartier», les «ouvrières en cheveux» et «de grands chapeaux palpitants» pour les bourgeois. Le philosophe qui sera compagnon de route de la gauche marxiste découvre là une communion sociale:

«A feu mon père, à mon grand-père, familiers des deuxièmes balcons, la hiérarchie sociale du théâtre avait donné le goût du cérémonial: quand beaucoup d'hommes sont ensemble, il faut les séparer par des rites ou bien ils se massacrent. Le cinéma prouvait le contraire: plutôt que par une fête, ce public si mêlé semblait réuni par une catastrophe; morte, l'étiquette démasquait enfin le véritable lien des hommes, l'adhérence.»

Le cinéma a aussi été considéré assez tard comme un loisir «véritablement culturel», remarque Jean-Marc Leveratto, sociologue spécialiste des industries culturelles, auteur notamment d'une Introduction à l'anthropologie du spectacle et de Cinéphiles et cinéphilies: une histoire de la qualité cinématographique. «Le cinéma a longtemps été un peu méprisé par les classes supérieures à cause de son côté industriel.» Comment créer une élite au sein d’un loisir méprisée par les élites?

Aller au spectacle

Mais en prenant ses lettres de noblesse dans les années 60, notamment en réaction à l’avènement de la télévision, le statut du cinéma se modifie. «Il est devenu aujourd’hui le spectacle par excellence, la sortie culturelle où l’on va à plusieurs, la réponse à la demande de divertissement des gens qui sortent souvent», précise le sociologue Jean-Marc Leveratto.

A partir du moment où il est devenu très facile —en gros l'arrivée de la VHS dans les années 80— de consommer du film à partir de l’espace domestique, la fonction évènementielle de la salle de cinéma s’est accrue, ouvrant la voie à ce qui est en train de se dérouler aujourd’hui: le désir d’accroître encore la dimension de spectacle. Leveratto confirme: «Les innovations récentes, des sorties 3D comme Avatar au Cinema Paradiso ou au Seigneur des Anneaux au Palais des Congrès, font des sorties des films des événements sortant de plus en plus de l'ordinaire»— ce qui s’inscrit dans la suite logique de la promotion du cinéma au rang de loisir noble.  

La peur, moteur

Récemment, s’est conjuguée à la valorisation du cinéma une inquiétude qui a poussé les exploitants à aller chercher les riches et à accentuer une orientation déjà à l’œuvre: la peur de voir les salles désertées.

«Pour donner envie aux spectateurs d’aller au cinéma, il faut constamment innover», justifiait François Ivernel, alors PDG des Cinémas Gaumont-Pathé, en janvier dernier, évoquant la salle de la Place Clichy et en sous-tendant que le cinéma devait se distinguer nettement d'un film regardé en streaming sur un ordinateur.

«Si cela se passe encore bien en France» analyse Olivier Donnat, «les signes aux Etats-Unis vont plutôt dans le sens d’une baisse de fréquentation des salles, qui sont de plus en plus l’apanage des plus riches. Et les tendances qu’on voit outre-Atlantique se répercutent souvent chez nous, bien que notre rapport à la culture et nos politiques culturelles ne soient pas les mêmes».

Et pour séduire les spectateurs restants, les riches donc, il faut créer, aurait dit Bourdieu, de la distinction. Faire du cinéma, ou plutôt d’une certaine expérience du cinéma, quelque chose d’exceptionnel et d’exclusif.

L'éphémère et la rareté

La distinction, c’est typiquement ce qui était à l’œuvre dans l’événement Cinema Paradiso, lancé par MK2. Tous les bobos et hipsters de France et de Navarre [2] se sont réjouis pendant des semaines à l’idée de se rendre sous la nef du Grand Palais pour voir des films cultes, assis dans des Fiat vintage ou dans des transats, à manger des hamburgers après avoir fait du rollers sur une piste prévue à cet effet. On allait se prendre pour des ados américains des années 60, le tout dans l’un des plus beaux endroits de Paris. (La déception fut à la hauteur de l’attente, c’est une autre affaire).

Les places sont parties à une allure folle, créant un sentiment de rareté. Et l’évènement était unique, suscitant la poésie de l’éphémère.

«Le cinéma, dans les salles ou en dehors, doit être une expérience à part entière», explique Elisha Karmitz, fils de Marin et DG de MK2 Agency, à l’origine de l’événement:

«Le public aime avoir le sentiment qu’il a accès à un contenu qui n’existera pas toujours, ou qui n’existera plus jamais, que le moment est non pas rare mais unique, parce qu’il est éphémère.»

«Surtout dans une société où la tendance générale va vers la culture à l’événementiel», ajoute Olivier Donnat, soulignant que dans les musées par exemple, les expositions temporaires se font de plus en plus au détriment des collections permanentes.

Visibilité

En l’occurrence, l’éphémère renforce le sentiment de faire partie des privilégiés, ce que l’on veut à la fois ressentir et montrer.

«Dans les sociétés européennes, où seulement 10 à 12% du temps de notre vie est un temps travaillé, les loisirs jouent comme des signes d’appartenance, rappelle le sociologue Jean Viard, auteur notamment d'un Nouveau portrait de la France : La société des modes de vie. Ils disent à quel monde vous appartenez, de quel groupe vous faites partie dans la société. Or les riches veulent faire groupe à part.»

Les évènements chers, et éphémères répondent particulièrement bien à ce désir. Lors de Cinema Paradiso, les tweets et photographies ont d’ailleurs été innombrables, qui signalaient la présence de tel ou tel au Grand Palais. Comme ils sont innombrables lors des avant-premières, des soirées privées, des projections auxquelles le grand public n’a pas accès… Les spectateurs disent en 140 signes ou une image: «moi aussi j’y étais, je fais partie de ce club privé».

Accroissement de services

Chez MK2, Elisha Karmitz se défend pourtant d’aller dans une direction élitiste. «Nous n’irons pas dans la distinction de Pathé avec des carré VIP» précise-t-il. Cinema Paradiso était un événement exceptionnel et dans les salles l’égalité restera de mise, assure-t-il.

«Notre idée, c’est qu’il faut qu’il y ait du choix pour tout le monde, nous sommes dans une recherche d’accroissement de services. Dire que le cinéma va vers des places de plus en plus cher, c’est un point de vue mais ce n’est pas le mien, je n’y crois pas. Et je crois encore moins que seuls les riches y vont quand je constate l’ampleur de la fréquentation en salles [3].»

Bien sûr il ne s’agit pas que des riches. Mais ils sont majoritaires.

Dans le dernier rapport annuel du CNC sur la fréquentation des salles, datant de juin 2012, on lit:

«La population des catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) demeure la plus largement attirée par le cinéma alors qu’elle ne représente que 22,5 % de la population française âgée de six ans et plus en 2011. Les taux  de pénétration du cinéma dans cette catégorie de Français sont supérieurs à ceux constatés pour les catégories socioprofessionnelles inférieures et pour les inactifs.»

Surtout, cet écart ne cesse de s’accroître, et les chiffres du CNC masque un fossé plus grand encore, explique Fabrice Montebello, historien et sociologue de la culture, spécialiste notamment de la consommation cinématographique en milieu ouvrier.

«Ce sont les CSP + qui constituent la majorité des spectateurs dans les salles depuis les années 70 et cela s’est accentué récemment. Le CNC utilise des outils marketing pour raisonner: quand il comptabilise les CSP+ et -, il ne comptabilise que les actifs. Au sein des inactifs, il y a les retraités, issus de différentes catégories professionnelles. En vrai on sait que les ouvriers sont très peu présents dans les salles, comme les agriculteurs: toutes les catégories populaires de manière générale sont sous-représentées.»

Sans oublier que lorsque l’on compte les entrées, on ne compte pas les personnes mais les tickets. Un même spectateur peut en acheter plusieurs. Les récentes options offertes aux plus riches ne peuvent qu’accroître ce phénomène. Aller voir des films en salles va-t-il devenir un loisir de riches?

Le cinéma hors salles

«La question de l’accès à la salle doit être distingué de l’accès aux films», rappelle Leveratto. Les salles de cinéma ne sont de fait qu’une petite partie de l’économie du cinéma. «Les recettes d’un film ne se font plus qu’à 30% dans les salles; le reste c’est surtout l’exploitation TV et DVD qui fait les recettes». Et ce visionnage de films fait depuis l’espace domestique n’est pas l’apanage des classes favorisées.

«Si les classes populaires sont moins présentes dans les salles, elles ne sont pas moins au contact avec les films», assure Montebello, qui a publié une histoire du cinéma en France depuis les années 30. «On n’a jamais fait autant de films et il n’a jamais été aussi facile de les voir.»

La multitude des dispositifs cinématographiques, qui rendent tous types de films disponibles à tout moment à tous types de publics, est justement un symbole fort de sa démocratisation, selon Montebello. «Plus de films (anciens et nouveaux, d'ici et d'ailleurs, artistiques ou commerciaux) sont plus facilement visibles par tous les spectateurs (quelle que soit leur appartenance sociale, sexuelle, générationnelle, professionnelle, géographique...). Assurément, le cinéma s'est démocratisé et ne cesse de le faire. Aujourd'hui, comme hier, le cinéma reste un spectacle interclassiste dont la consommation s'individualise tout en fabriquant des références communes.»

Olivier Donnat Jean-Marc Leveratto et Fabrice Montebello s’accordent sur ce point: les cinéphiles ne sont pas moins nombreux, les films sont de plus en plus vus. «Parler de la mort du cinéma n’a aucun sens, insiste Montebello. La culture cinématographique se porte très bien et elle est très bien transmise»

Mais on s’oriente vers une différenciation du support, où les salles pourraient devenir l’apanage des plus favorisés quand les classes populaires regarderaient davantage les films depuis chez eux. Non pour des raisons de prix finalement, car les places bon marché existent et n'ont pas plus de raison de disparaître que les vols low cost. Mais pour une raison de différenciation culturelle liée à la distinction qui est en train d'advenir. On oublierait alors qu'il existe des places peu chers au cinéma comme on associe l'opéra et le théâtre à des loisirs de luxe en oubliant qu'il existe tous types de tarifs et de réductions.

Si cela se produisait effectivement, tous les publics auraient accès à la même œuvre mais différemment. A moins que le mode de consommation de l'oeuvre ne soit constitutif de l'oeuvre? «Le cinéma est un art où le hors-champ est primordial, expliquait récemment au Monde Jean-Louis Comolli, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma. Le cadre étant l'articulation entre le visible et le non-visible, le hors-champ est le noir de la salle. Si on perçoit trop celle-ci, le hors-champ perd sa fonction magique. C'est le problème de la télévision: il n'y a pas de hors-champ, de non visible, de non imaginé. A la télévision, ce qu'il y a autour de moi, c'est chez moi.»

L’interrogation de Steven Spielberg à l’issue du diagnostique établi avec Lucas reste pertinente:

«La question sera bientôt: voulez-vous que les gens voient les films? Ou voulez-vous qu’ils les voient sur grand écran?»

Pour retrouver, disait Sartre «cette nudité, cette présence sans recul de chacun à tous, ce rêve éveillé, cette conscience obscure du danger d'être homme» propres aux salles de cinéma.

Charlotte Pudlowski

[1] Chez MK2 par exemple, l'abonnement est à 20E par mois, si vous allez au cinéma deux fois par semaine, votre place vous revient à 2,50E. Retourner à l'article.

[2] Je plaide coupable. Retourner à l'article.

[3] En juin, le CNC annonçait: «sur les 12 derniers mois écoulés, les entrées dans les salles sont estimées à 197,74 millions, ce qui constitue une diminution de 10,8 % par rapport aux 12 mois précédents.» Retourner à l'article.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte