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Dans l'OCDE, les femmes sont-elles vraiment mieux loties que les hommes?

Cécile Schilis-Gallego, mis à jour le 03.07.2013 à 15 h 59

Un récent indicateur de mieux-vivre publié par l'organisation pour 36 pays leur donne plutôt de meilleurs scores, mais ce constat cache des disparités et des biais.

REUTERS/Rick Wilking.

REUTERS/Rick Wilking.

La ministre des Droits des femmes Najat Vallaud Belkacem présentait en conseil des ministres, ce mercredi 3 juillet, un projet de loi pour l'égalité femmes-hommes. Au programme, notamment, des mesures visant à améliorer la représentation des femmes dans les médias, la politique ou le sport, à favoriser le congé paternité ainsi que l'instauration d'une pension alimentaire minimum.

Pourtant, les Françaises ne sont pas si mal loties, du moins si l'on en croit la nouvelle version de l'indicateur de mieux-vivre (Better Life Index) mis en ligne par l'OCDE le mois dernier. Cet indicateur, dont nous vous parlions déjà en 2012, se présente comme une alternative aux indicateurs tels que le produit intérieur brut (PIB) ou l'indice de développement humain (IDH). Il est établi à partir de sondages d'opinion réalisés par Gallup et de données macroéconomiques et est adaptable.

En effet, les internautes peuvent évaluer eux-mêmes la qualité de vie dans différents pays en donnant plus ou moins d'importance à différents critères (revenu, emploi, santé, éducation, etc.). Lorsque tous les critères sont mis au même niveau, le pays qui arrive en tête est l'Australie, suivi par la Suède et le Canada (proches de la note 8 sur 10) tandis qu'en bas de classement on trouve la Turquie, précédée par le Mexique et le Chili (moins de 5 sur 10). 

Quand tous les critères sont pondérés de façon équivalente, l'Australie est le pays où l'on vit le mieux dans l'OCDE.

La nouveauté, cette année, est que l'on peut désormais dissocier hommes et femmes afin de comparer leur qualité de vie au sein d'un même pays. Or, surprise: quand tous les critères sont pondérés de façon équivalente, le niveau de bien-être des femmes est supérieur à celui des hommes dans tous les pays de l'OCDE, excepté la Suisse, l’Italie, la Grèce et la Slovénie. Les différences restent cependant minimes, avec un écart plus important en Estonie, au Mexique et en Finlande.

Au Mexique, cela peut s'expliquer notamment par une différence considérable entre hommes et femmes en ce qui concerne la sécurité, différence que l'on retrouve également au Brésil. En Finlande et en Estonie, l'écart hommes-femmes en faveur de ces dernières s'observe dans la plupart des catégories mais est particulièrement prononcé lorsque l'on s'intéresse à la santé et à l'éducation.

Quand tous les critères sont pondérés de façon équivalente les femmes arrivent devant les hommes dans presque tous les pays de l’OCDE.

Un «gender gap» inversé

En regardant de plus près les résultats, on voit que les femmes devancent les hommes dans la plupart des catégories, plus particulièrement l'éducation, la santé, les liens sociaux, la sécurité et l'équilibre vie-travail. Comment expliquer que, de manière générale, elles semblent mieux loties que les hommes? Romina Boarini, reponsable de la section «Bien-être et progrès» de l'OCDE, qui a travaillé sur l'indicateur, tente une explication:

«Il y a deux explications principales. Tout d’abord, on regarde des critères qui sont nouveaux, qui sont différents de ce que l’on regarde d’habitude [critères économiques tels que le revenu, NDLR], et pour lesquels des femmes font mieux que les hommes. Ensuite, cela tient aux pays que nous regardons. Ce sont des pays très développés, très riches et on a une vision des inégalités de genre qui est très différente de celle que l’on aurait si on regardait des pays en voie de développement.»

L’économiste va même plus loin en indiquant qu’on constate dans certains pays scandinaves un gender gap inversé:

«Dans les pays du nord de l’Europe, on commence à avoir un phénomène inverse: ce sont plutôt les femmes qui s’en sortent bien dans tous les domaines de la vie et ceux qui sont le plus en difficulté sont les hommes. On constate notamment un taux de pauvreté masculine en forte augmentation et que les hommes apparaissent moins mobiles que les femmes.»

Mais l’existence de biais peut également fausser les résultats. On peut par exemple avancer le fait que certains des critères utilisés reposent sur des auto-évaluations subjectives du bien-être, et non sur des données chiffrées: état de santé, satisfaction quant à l’équilibre vie-travail, satisfaction à l'égard de l'existence...

«A priori, on regarde plus l’objectif que le subjectif, donc ça ne peut pas tout expliquer. Mais si on regarde certains indicateurs subjectifs comme la satisfaction, on s’aperçoit que les femmes ont tendance à se placer devant les hommes.»

Dès lors, comment savoir si les femmes éprouvent une satisfaction plus grande parce qu'elles sont objectivement mieux loties ou parce qu'elles évaluent leur sort en fonction d'exigences ou d'attentes moins élevées? C’est tout le problème des indicateurs reposant sur l’auto-évaluation.

Derrière sur la variable «travail»

Par ailleurs, si les femmes arrivent devant les hommes pour beaucoup de critères, elles sont derrière sur un critère essentiel, un de ceux qui a le plus alimenté le combat féministe: la variable «travail», calculée à partir du taux d'emploi, du taux de chômage à long terme, du taux de précarité et du niveau de salaire. Les pays où cet écart est le plus apparent sont le Luxembourg, la Turquie et la République Tchèque.

Cet écart peut s’expliquer par la surreprésentation des femmes dans les contrats à durée limitée ou à temps partiel, ainsi que par l'écart de salaire: en France, il reste de 28% dans le privé et 18% dans le public. Ce constat reflète d'ailleurs une des limites de l'étude, qui est que, pour des raisons de disponibilité, certains critères, comme les salaires, sont évalués au niveau des individus, et d'autres, comme les revenus globaux, au niveau des foyers. D’où le paradoxe suivant: l’écart de bien-être entre hommes et femmes au niveau du travail (les hommes sont devant dans 34 pays sur 36) est gommé quand on s'intéresse seulement aux revenus.

Pour Antoine Rolland, chercheur à l’université Lyon-II, qui a travaillé sur l’indicateur du bien-être en 2012, c’est le problème auquel est confrontée toute étude internationale:

«La grande difficulté quand on essaye de mener ce type d'étude c’est d’avoir des données disponibles dans tous les pays. C’est tout à fait critiquable au sens scientifique: les indicateurs choisis par l’OCDE ne sont pas forcément les meilleurs, en tout cas ils introduisent des biais [...]. Mais comme tout indicateur, il a le mérite d’exister, il permet au moins d’ouvrir la discussion.»

Pondération des critères

Dernière limite à noter: pour arriver au résultat où les femmes sont en tête, nous avons pondéré tous les critères de façon équivalente, comme si le monde était rempli d'individus accordant exactement la même importance à la santé, au travail, à l'environnement et à l'éducation. Or, nous pouvons très bien imaginer d'autres scénarios tout à fait différents.

Par exemple, dans une configuration où seul le travail, l'argent et le logement compteraient, les hommes arriveraient devant les femmes dans presque tous les pays:

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Au contraire, si l'on pondère de façon importante l'éducation, la santé, l'environnement, les liens sociaux, l'équilibre vie-travail et la satisfaction, les femmes repassent en tête:

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Si l'on fait un mélange des deux, les femmes arrivent de nouveau en tête dans la plupart des pays de l'OCDE:

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Cécile Schilis-Gallego

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