Culture

L'Afrique pardonne tout à Michael Jackson

Pierre Malet, mis à jour le 02.07.2009 à 17 h 33

Les polémiques n'ont jamais écorné son immense popularité sur le continent.

Un présentateur de radio qui fond en larmes à l'annonce de la mort de Michael Jackson. Sans voix, incapable de continuer à s'adresser à ses auditeurs de Radio Continental au Nigeria. Partout les mêmes scènes se reproduisent en Afrique, de Dakar à Lagos en passant par Le Cap ou Nairobi. «La popularité de Jackson était sans commune mesure avec tout ce qui existe. C'était la première icône mondiale et c'était l'un des nôtres. Un noir, un Africain. En tout cas, c'est comme cela qu'on le percevait en Afrique. On lui avait même donné un nom nigérian «Mukaila Jamiu», pour renforcer ce sentiment d'appartenance» nous a expliqué Steve Ayorinde, directeur de la rédaction de Punch, l'un des plus influents quotidiens du Nigeria.

Même le chanteur nigérian Fela, considéré par le New York Times comme l'Africain le plus influent du XXème siècle sur le plan culturel, n'avait pas la popularité de Michael Jackson sur le continent noir. Le secret de la légende Jackson c'est d'abord la magie de ses danses. En Afrique, les grands danseurs soulèvent souvent des vagues d'enthousiasme plus grandes encore que les chanteurs. Même les présidents sont jugés sur leurs performances en la matière. En Afrique du Sud, Thabo Mbeki, l'ex-chef de l'Etat se voyait souvent reprocher ses piètres prestations sur la piste. A l'inverse, Nelson Mandela et Jacob Zuma maîtrisent bien mieux cet art. Ils le démontrent d'ailleurs régulièrement lors des meetings politiques et augmentent ainsi leur capital de popularité.

En étant le premier artiste noir à conquérir un «public mondialisé», Jackson a démontré que le racisme n'était plus un obstacle insurmontable pour les Noirs. En tout cas, c'est ainsi qu'il était perçu en Afrique. «Alors que nous vivions dans le système déshumanisant de la ségrégation raciale où l'on nous faisait sentir que le fait d'être noir était une malédiction, il nous a donné plus que de la musique. Il nous a apporté la dignité et un espoir sans limites» témoigne l'artiste Eugène Mthethwa qui a grandi en Afrique du Sud à l'époque du régime d'apartheid. L'une des premières tournées de Jackson l'a conduit en 1974 à Dakar. A sa sortie de l'avion, il s'est écrié «C'est d'ici que je viens». D'autre part, il a joué un rôle majeur dans le collectif USA for Africa qui a chanté pour le continent noir afin de venir en aide aux populations menacées par la famine.

 

Michael Jackson avait, bien entendu, agacé plus d'un Africain avec ses manières étranges. Lors de son séjour à Abidjan, il n'avait pas voulu enlever ses gants pour serrer la main des officiels ivoiriens. Cela avait froissé en haut lieu. Mais l'Afrique sait tout pardonner à ses stars, à ses rois. Fela avait bien vingt sept femmes. Sur le coup de la colère, il a pu lui arriver de battre à mort un de ses collaborateurs. Sans que ses fans se détournent de l'artiste de génie.

Les accusations de pédophilie n'ont guère suscité d'émoi sur le continent. Même les transformations physiques de l'artiste n'ont pas provoqué l'ire de la plupart de ses admirateurs. Paradoxalement, elles l'ont peut-être rapproché de son public. En rendant le Dieu plus humain. Car au fond, ses faiblesses sont un peu aussi celles de l'Afrique.

Sur le continent noir, des millions de femmes utilisent les crèmes éclaircissantes. «Elles se décapent la peau» comme on dit au Bénin, parce que bien souvent c'est le prix à payer pour trouver plus facilement un mari. Les femmes claires sont souvent considérées comme plus belles. Combien de présidents africains épousent des femmes blanches ou métisses ? Même les hommes ont recours à ces crèmes, notamment en Afrique centrale. Au Congo, des artistes de renom les utilisent.

Bien des Africains sont persuadés que Jackson n'avait pas le choix. Que pour connaître le succès planétaire et se maintenir en haut de l'affiche, il fallait changer de peau, d'identité. Ne pas être trop noir pour rassurer l'Amérique blanche et le monde entier avec elle. Obama n'est-il pas métis, clair de peau ? Bob Marley n'était-il pas le fils d'un marin britannique ?

L'aventure Jackson fascinait d'autant plus qu'il a eu l'audace de se fabriquer de toutes pièces une identité. De devenir quelqu'un d'autre sans rien demander à personne, sauf à des chirurgiens esthétiques. D'un coup de scalpel, il a gommé ou tenté de gommer ses origines. Même si en fin de compte, il n'a pas convaincu grand monde.

A l'annonce de sa mort, la presse africaine consacre des articles entiers à son nez. Depuis celui de Cléopâtre, aucun nez n'avait suscité autant de débats passionnés. «Pourquoi avoir renoncé à son large pif, sinon pour plaire au plus grand nombre ?» se demande un quotidien nigérian. Pour The Daily independent, «les expériences de Jackson auront prouvé qu'il est plus facile pour un homme de changer de sexe que pour un Noir de devenir blanc». Le quotidien de Lagos ajoute : «Pendant que les médias attendaient comme des vautours que le tarin de Michael s'effondre, c'est le World Trade Center qui s'est écroulé. Cette tragédie a détourné l'attention de la presse pendant un
petit moment, avant qu'elle ne revienne à sa passion pour le nez de Michael».

Les procès sans fin contre Jackson, accusé de pédophilie, n'ont pas non plus fait décliner sa popularité. Pour échapper à ses bourreaux judiciaires, aux avocats et aux créanciers, The New Zimbabwe aurait souhaité que «Bambi» revienne au berceau de ses ancêtres : «J'aurais tellement voulu lui dire de rentrer en Afrique et d'y vivre. Car chez nous il aurait été traité comme un roi. Ce qui aurait été tout à fait mérité».

Mais bien d'autres médias considèrent que sa fin tragique avait un caractère inéluctable. N'est-ce pas le destin des Noirs d'être utilisés par le monde occidental, avant d'être broyés, de finir ruinés ? A l'image des boxeurs de légendes, les Mike Tyson ou les Mohammed Ali ? Jackson n'allait-il pas remonter une fois de trop sur le ring pour payer ses dettes ? Une scène au goût amer de déjà-vu.

L'homme qui voulait être blanc, l'homme qui voulait rester enfant, l'homme qui refusait de vieillir. Cet homme-là, ou cet enfant-là, restera dans les cœurs des Africains. Aussi, parce qu'il incarnait le «danseur ultime». Celui qui peut tout, tente tout. Echapper à l'attraction terrestre, voler au-dessus des pesanteurs. En Afrique, on pardonne tout au danseur béni des Dieux, celui qui se joue jusqu'au dernier moment de la destinée, de la fatalité. Même si sa dernière danse est un tango en noir et blanc. Une danse collé-serré avec la mort. La plus risquée, celle qui le conduit au bord du précipice.

Pierre Malet

(Photo: Michael Jackson et Nelson Mandela en 1999, REUTERS/Mike Hutchings)

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