Sports

Tour 2013: La caravane aboie, le train des sénateurs passe

Johan Hufnagel et Jean-Yves Nau, mis à jour le 02.07.2013 à 7 h 12

Prochain acte de la tragédie, le 18 juillet: deux fois l’Alpe d’Huez et la révélation de tous les dopés de l’édition 1998. Et après?

Etape Porto-Vecchio-Bastia le 29 juin 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Etape Porto-Vecchio-Bastia le 29 juin 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Non à la stigmatisation! Le 29 juin, quelques minutes avant de prendre le départ de la centième édition de l’épreuve, une délégation de coureurs du Tour de France a voulu être reçue par Valérie Fourneyron, ministre française des Sports. Elle voulait exprimer le ras-le-bol du peloton face à la fréquente assimilation faite aujourd’hui entre la pratique du dopage, le cyclisme et le Tour de France.

Cette délégation se faisait également le porte-parole de tous ceux qui veulent faire pression sur les responsables de la commission d'enquête sénatoriale sur la lutte antidopage qui a prévu de révéler le 18 juillet prochain (soit le jour de la prestigieuse étape comportant deux fois l’ascension de l’Alpe d'Huez) la liste des coureurs contrôlés rétroactivement positifs à des substances dopantes interdites lors de l’épreuve de 1998.

Après la «fuite» concernant le cas de Laurent Jalabert, on parle de 44 noms. Soit une nouvelle et considérable déflagration pour un sport dans l’œil du cyclone depuis 15 ans et l’affaire Festina. Pressentant peut-être la tragédie, Jean-François Pescheux, directeur de l’ensemble des épreuves cyclistes d'Amaury Sport Organisation avait annoncé lors de la présentation du Tour qu’il espérait que ce jour-là «tout se passerait correctement et gentiment».

Non aux intimidations! Les sénateurs français ont aussitôt répondu aux coureurs et à ceux pour lesquels ils travaillent. «Qu'on nous laisse tranquilles!», a balancé le sénateur Jean-Jacques Lozach (PS, Creuse) en charge de la commission d'enquête parlementaire, sur France Info. Il a aussi jugé «complètement déplacée toute ingérence dans les travaux d'une commission d'enquête parlementaire quelle qu'elle soit». Il faut lire et soupeser les termes de la déclaration de Jean-Jacques Lozach: 

«Je ne vois pas ce que le Tour de France a à craindre d’une telle commission d’enquête. Nous défendons une conception humaniste et vertueuse du sport de la République. J’espère que cette vision est très partagée, y compris par les sportifs eux-mêmes. Et notamment par la direction actuelle du Tour de France. En ce qui concerne la délégation des coureurs, je peux vous assurer que la ministre des Sports applique scrupuleusement –et c’est tout à son honneur–  le principe de la séparation des pouvoirs. Elle ne nous a donc rien demandé en ce qui concerne le report de la présentation de nos travaux.»

Mais la mise au point de Valérie Fourneyron, docteure en médecine et ministre des Sports, est presqu'aussi alambiquée que celle de Jalabert après la fuite de son contrôle positif la semaine dernière, et aussi rectiligne qu’une route de montagne:

«Il faut arrêter ce lynchage (…) Il faut aussi considérer que tout le monde doit être au même niveau de la lutte contre le dopage (…) Nous avons besoin de lever l’omertà  (…) Nous avons besoin de permettre que l’ensemble de ce passé nous aide à construire l’avenir.»

Non à la stigmatisation? Le cyclisme professionnel est-il, en France, plus vertueux que les autres disciplines sportives dans la lutte contre la consommation de substances dopantes? Il n’est pas interdit de le croire. En 2012, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) annonce que les 10.559 contrôles ont certes concerné 64 disciplines sportives mais que les dix plus fréquemment contrôlées ont été le cyclisme (13,3%), l’athlétisme (11%), le rugby (11,1%), le football (10,6%), le handball (7,9%), le basketball (6,9%), la natation (4%), le triathlon (4,5%), le volley-ball (3,8%), l’haltérophilie et les disciplines associées (2,4%).

Chasse aux sorcières de petit niveau

Ces pourcentages doivent toutefois être relativisés. En 2012, le nombre total d’analyses sanguines «à des fins antidopage» s’est élevé à 490. Seules 430 analyses sont prévues au titre de l’année 2013. Au chapitre des «contrôles antidopage sanguins inopinés», le nombre de prélèvements sanguins de ce type a été de 2.283 pour le département des contrôles et de 347 pour les Fédérations internationales. Réduction des ambitions en 2013: respectivement  2.200 et 300, précise l’AFLD dans son dernier rapport d’activité.

Il n’y aucune raison que le dopage ne soit circonscrit au seul cyclisme. Les récentes polémiques sur le problème dans le rugby, les auditions de certains anciens membres éminents de l’équipe de France de football le montrent. Les cyclistes français professionnels sont, il est vrai, un peu plus ciblés que ceux d’autres nations: ils auront vu leurs urines testées 1.900 fois environ, leur sang 200 fois. 

Peut-on dans ces circonstances parler de chasse aux sorcières? De lynchage? Les chiffres de l’AFLD portant sur les échantillons urinaires testés tendent à indiquer que le pourcentage d’échantillon anormaux par rapport au nombre d’échantillons testés est plus bas dans le cyclisme que dans le foot, mais qu’il est sans égal quand on recherche dans le sang l’hormone de croissance ou de l’EPO produites par des firmes pharmaceutiques.

Il y a encore et toujours un problème majeur et récurrent de dopage dans le vélo. Et ce n’est bien évidemment pas en le masquant qu’on va le régler –si tant est que le masquer soit désormais possible. Les années passent, à chaque nouvelle saison on croit que le cyclisme professionnel est tombé plus bas que terre. Il se remet bien vite en selle.  Et chaque été le barnum tente de nous fourguer un Tour du renouveau. «C’est fait,  jure-t-on devant micros et caméra, cette fois les brebis galeuses et tricheuses ont été écartées du troupeau.  Place au sport – roi.»

Et chaque fois ou presque, un ou plusieurs petits malins font que l’on diagnostique à nouveau la gale, la triche, l’arnaque.  Jeter la pierre aux coureurs? Plutôt aux dirigeants des instances sportives internationales: ils n’ont jamais voulu prendre la mesure du mal et les traitements qui s’imposent. On peut vivre avec des pathologies chroniques –a fortiori quand on n’est pas personnellement exposé aux risques corporels inhérents à l’absorption des toxiques.

Retirer à Armstrong ses sept maillots jaunes, c’est le pendre en place publique. Mais on ne retire pas celui de Contador, de Riis, de Pantani, Ullrich, et de tous ceux qui –contraints, forcés ou pour répondre à une «inéquité» sportive – tombent dans la seringue de la tricherie biologiquement révélée. Où est ici, sans même parler de justice, la cohérence? Pourquoi les coureurs semblent-ils avoir peur de cette mise en lumière?

Lance Armstrong ne dit rien d’autre dans son entretien au Monde. Ces coureurs font-ils, sans le savoir, le jeu de l'Union cycliste internationale qui «refuse la mise en place d'une commission "vérité et réconciliation" parce que le témoignage que le monde voudrait entendre ferait plonger (…) toute l'institution», comme balance le champion américain déchu? «Toute l'histoire n'a pas encore été racontée», assure-t-il.

Pour l’heure, un seul remède: laisser travailler la commission d’enquête sénatoriale sur le dopage, laisser ses membres plonger les mains jusqu’au tréfonds et nous dire le parfum et la consistance de ce qu’ils ont découvert et s’apprêtent à mettre à l’air. La métaphore est peu ragoûtante? Elle est à l’image de cette gangrène salement contagieuse qu’est le dopage. Aux sénateurs français d’œuvrer. Ils peuvent encore protéger les coureurs «propres» de la servitude chimique volontaire à laquelle les autres n’ont pas su résister. Même les bannis leur demandent.

Johan Hufnagel et Jean-Yves Nau

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