Conspirationnisme à la mode turque

Des opposants au Premier ministre turc manifestent avec des masques des victimes de la répression de la place Taksim, en juin 2013. REUTERS/Osman Orsal

Des opposants au Premier ministre turc manifestent avec des masques des victimes de la répression de la place Taksim, en juin 2013. REUTERS/Osman Orsal

Banquiers de l’ombre, Etats-Unis, Israël, Iran... la liste des théories du complot avancées par les supporters et les adversaires du Premier ministre turc est sans fin.

Istanbul

Une foule dense, tumultueuse, se rassemblait à Kazlicesme, un quartier situé à quelques kilomètres du centre ville d’Istanbul, ou le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan devait prononcer un discours lors d’un rassemblement dimanche 16 juin. Trois semaines après le début d’une vague de manifestations anti-gouvernementales et d’émeutes dont le point de départ était un petit sit-in de protestation contre la démolition d’un petit parc public et qui avait rapidement débouché sur le plus vaste mouvement de contestation du pouvoir d’Erdogan ces dernières années, ce rassemblement, baptisé «Respect de la Volonté Nationale» était conçu comme une démonstration de force des partisans du Premier ministre.

A en juger par le nombre de manifestants, l’objectif était rempli. Au moment où Erdogan montait sur la tribune, on estimait à 300.000 le nombre des participants. Les médias progouvernementaux avançaient le chiffre généreux d’un million. Près de l’avenue Kennedy, sur les rives de la Mer de Marmara où les partisans du dirigeant turc avaient été trasportés par des centaines de bus municipaux spécialement affrétés, Kemal Karabacak, artisan, se rendait à pied vers le lieu du rassemblement, flanqué de sa sœur Emine et de deux voisins.

Tous les quatre arrivaient d’Eyup, un quartier conservateur connu pour abriter la tombe de l’un des compagnons du prophète Mahomet. Tous les quatre portaient un masque en papier représentant le visage souriant d’Erdogan.

A propos de ceux qui manifestaient de l’autre côté de la ville, Kemal disait: «Ces groupes, ils sont complètement marginaux, ils ne sont pas soutenus par leurs propres voisins. Ils sont nos frères et nos sœurs, mais il serait bon qu’ils comprennent que ce qu’ils font n’est pas bien.» Emine, portant un foulard bleu à motifs floraux et un manteau turquoise, opine avec ferveur. «Ce sont des provocateurs, dit-elle. Nous aimons la vie, nous aimons l’amitié et la fraternité. Ils aiment le sang, le séparatisme et les coups d’Etat militaires.» Si les manifestations s’avéraient, comme elle le pense, être l’œuvre de puissances étrangères, «ces pays qui tentent de nous diviser devront en payer le prix, comme ils l’ont payé durant la Première guerre mondiale.» (La référence au sort des Arméniens est claire.)

Son amie Gulcan Bayram enfonce le clou. «Je suis très en colère après les médias internationaux», dit-elle. Elle porte le masque d’Erdogan en visière; une paire de lunettes de soleil protège ses yeux du soleil rasant de la fin de l’après-midi. «Ces choses qu’ils écrivent, ils les distordent, ils les exagèrent, comme si les gens étaient oppressés, comme si le gouvernement était sur le point de tomber.» Elle s’agite un peu plus et ses sourcils dépassent maintenant de la monture de ses lunettes. «Tout ça, c’est des mensonges et je ne voudrais pas que les gens y croient», ajoute-t-elle.

Un complotisme culturel

En Turquie, les théories de la conspiration sont à la politique ce que le kebab et les baklavas sont au repas du soir. Et cela est valable aussi bien pour les partisans d’Erdogan que pour ses opposants, le plus souvent avec les mêmes cibles en tête. Sur les dizaines de manifestants de Gezi avec lesquels je me suis entretenu ces dernières semaines, nombreux étaient ceux qui m’affirmaient avec certitude que les Etats-Unis avaient parachuté Erdogan et son parti au pouvoir en 2002, que l’administration d’Obama utilisait Fethullah Gulen, un laïc turc vivant en Pennsylvanie, afin de parvenir à ses fins au proche-Orient ou que les Etats-Unis et l’Union européenne continuaient de soutenir le Parti des Travailleurs du Kurdistan (le PKK) afin de diviser la Turquie.

Cette tendance à crier au complot est aussi ancienne que la République turque elle-même et peut se comprendre dans une région du globe où les services de renseignement des Occidentaux et leurs forces armées sont régulièrement intervenus – et tout particulièrement dans un pays qui a subi une partition aux mains des Alliés après la Première guerre mondiale. Jusqu’aux années 1990, rares étaient les crises nationales que les Turcs n’imputaient pas aux Grecs, aux Etats-Unis, à l’Union européenne, à la diaspora arménienne ou aux Kurdes de Turquie.

Etonnament, au cours de la première décennie d’exercice du pouvoir par Erdogan, ce réflexe conspirationniste a semblé en repli. L’économie a connu un véritable boom, le parti de la Justice et du Développement (AKP) du Premier ministre régnait sans conteste, le moral des Turcs était au beau fixe et les relations avec les voisins de la Turquie meilleures que jamais. Quand bien même l’AKP n’avait de cesse de dénoncer des complots domestiques venant de toutes parts, à de très rares exceptions près, il ne ressentait pas le besoin de dénoncer un complot global.

 Mais cette ère est révolue et ce sont les manifestations autour du parc Gezi qui y ont mis fin. Avec un gouvernement, toujours populaire, mais de plus en plus sur la défensive et un Erdogan qui fait monter la tension d’un cran à chaque discours, les théories de la conspiration viennent de refaire surface. Au lieu de prendre en considération la profondeur du ressentiment provoqué par leur politique et l’étendue de la répression policière, le Premier ministre et ses alliés au gouvernement et dans les médias ont décidé d’attribuer l’agitation intérieure à une cabale ourdie par des acteurs internationaux.

Le complot de la Lufthansa

Depuis que les manifestations ont commencé fin mai, Erdogan a régulièrement balancé des piques en directions d’un large éventails de coupables supposés, dont Israël («Ceux face à qui je réclamais ‘une minute supplémentaire’ doivent se frotter les mains»), les financiers occidentaux («Nous prendrons les mesures radicales nécessaire pour lutter contre le lobby des taux d’intérêt») et même Twitter («Un fléau pour la société»). Dernièrement, il s’est également attaqué à la presse internationale, accusée de falsifier sa couverture des manifestations. «Si les médias internationaux veulent une image de la Turquie, ils n’ont qu’à prendre celle-ci», déclara-t-il lors de son discours du 16 juin, en pointant du doigt la foule immense qui se massait autour de la tribune depuis laquelle il s’exprimait.

«Mais CNN, Reuters et la BBC vont naturellement ne rien montrer de ce rassemblement et continuer de mentir. Qu’ils sachent que la Turquie n’est pas un pays au sein duquel les grands médias peuvent mener leurs entreprises de déstabilisation.» Une semaine plus tard, il affirmait que les mêmes forces occultes qui avaient provoqué l’étincelle de la révolte en Turquie étaient à présent à l’œuvre au Brésil, où d’immenses manifestations agitaient à présent plusieurs villes. «C’est le même jeu, le même piège, avec le même objectif.»

D’autres sont allés encore plus loin qu’Erdogan. Le 5 juin, au cours d’une apparition télévisée, Yigit Bulut, commentateur progouvernemental a accusé la compagnie aérienne allemande Lufthansa d’avoir pris la tête d’une conspiration visant à empêcher Erdogan de bâtir un nouvel aéroport à Istanbul. «Cet aéroport entraînerait le déplacement de centaine de millions de passagers de l’Allemagne vers la Turquie, disait ainsi Bulut. Une des exigences des manifestants est l’interdiction de sa construction, ce qui démontre bien que l’Allemagne est impliquée dans tout cela.» Dans la même émission, Bulut a affirmé que les manifestants avaient partie liée avec le «Coup d’Etat post-moderne» qui renversa le prédécesseur de l’AKP, le Parti de la prospérité, en 1997.

Quelques jours plus tard, Sedat Laciner, universitaire de renom, enfonçait le clou en affirmant dans une tribune publiée dans la presse que l’Occident utilisait les manifestants pour régler ses comptes avec la Turquie. «La Turquie a critiqué l’OTAN, le Conseil de Sécurité, l’Union Européenne, l’Allemagne, les Etats-Unis et Israël, écrivait-il. Cela n’a sans doute pas été facile à avaler. Et la plus grosse erreur commise par Ankara a été de s’imaginer que tout ceci demeurerait impuni.»

Le 16 juin, Huseyin Celik, porte-parole de l’AKP, a montré du doigt l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur basé à Washington qui, disait-il, avait élaboré les scénarios d’une possible «rébellion stambouliote» au cours d’une réunion avec des activistes turcs en février 2013. Un journal dirigé par des amis de Fethullah Gulen, un allié d’Erdogan, ont par la suite rapporté que la police turque avait arrêté «une dizaine d’agents iraniens» en liaison avec les manifestations antigouvernementales. La République islamique, concluait un des éditorialistes (présentant donc les néocons américains et les fondamentalistes iraniens comme des alliés) avait été prise la main dans le sac en train «de tenter de transformer une manifestation environnementale en une révolution sociale.»

Enquêtes en tous genres

Samanyolu TV, autre déversoir de la pensée de Gulen, a également beurré de généreuses tartines de théories conspirationnistes, en y rajoutant une pincée de déclarations gouvernementales et les a mises en vitrine dans un épisode d’Ekip 1, le soap-opéra de la station. Sur écran, voilà ce que ça donnait à peu près: une force de police calme et disciplinée tombait nez à nez avec un group de manifestants aussi violents que confus; un agent de l’étranger apparaissait au milieu d’une armée de provocateurs; mais la foi d’une vieille dame dans l’Etat parvenait à survivre à toutes les quantités de gaz lacrymogènes dispersé (à contrecoeur) par la police.

Malheureusement, les théories du complot font plus qu’être brandies en sourdine; elles provoquent des actions et réactions. Le Ministre de l’intérieur a ainsi annoncé qu’il travaillait à l’élaboration d’une loi lui permettant d’effectuer des enquêtes et d’engager des poursuites à l’encontre de ceux qui publient des nouvelles «fausses et provocatrices» sur Internet. L’Agence nationale de renseignement a lancé une enquête officielle pour tenter de débusquer les «liens avec l’étranger» des manifestations du parc Gezi; le maire d’Ankara s’est lui-même servi de Twitter pour lancer une campagne de hashtag contre une journaliste de la BBC, Selin Girit, qu’il accuse, sur la base d’une citation qui n’est même pas d’elle, d’être un agent britannique. Pour finir, l’autorité turque de contrôle des marchés financiers a lancé une enquête sur les transactions bancaires effectuées au plus fort des manifestations – sans doute afin de démontrer une fois pour toutes les machinations secrète et l’identité du «lobby des taux d’intérêts».

Les rumeurs de complot tombent sur un terreau fertile. Au cours du rassemblement du 16 juin, Adem Demiral, 62 ans, me tira à part après que j’eus fini de m’entretenir avec Kemal Karabacak et sa sœur: «Notre peuple doit savoir, me déclara-t-il rapidement, en avalant la moitié des mots tant son débit était élevé, qu’ils ont donné à des agents un million de dollars pour mettre le bazar ici et dans le reste de la région. Il n’y a qu’un mois que la Turquie a payé ce qui restait à payer de sa dette de 23,5 milliards de dollars au Fonds Monétaire International. Nous avons payé 1,5 milliards d’intérêt et nous ne voulons plus jamais payer de taux d’intérêt. La voilà, la vraie raison de tout ce chambardement.»

Piotr Zalewski

Traduit par Antoine Bourguilleau

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