L'or de Guyane pèse moins lourd que le Brésil

Des militaires français démantèlent un site d'exploitation illégal de l'or dans le district de Saint-Laurent Du Maroni, en Guyane, en octobre 2012. REUTERS/Ranu Abhelakh

Des militaires français démantèlent un site d'exploitation illégal de l'or dans le district de Saint-Laurent Du Maroni, en Guyane, en octobre 2012. REUTERS/Ranu Abhelakh

Face aux problèmes sociaux, environnementaux et sanitaires, à la criminalité, les moyens mis en œuvre par la France pour lutter contre l'orpaillage illégal sont peu efficaces. Et c'est volontaire.

Guyane

Il y a un an, deux militaires français étaient tués lors d'une mission contre l'exploitation illégale de l'or dans la forêt guyanaise. Rappelant le temps d'un instant que ce coin de France équatoriale est un des haut-lieux de la quête de l'or. Rappelant aussi que cette quête se fait le plus souvent dans la clandestinité et la violence. Un an plus tard, la situation reste inchangée: des milliers de chercheurs d'or brésiliens sortent clandestinement des tonnes d'or de Guyane le long des 730 km de frontières qui la séparent du Brésil.


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Le même scénario dans n'importe quel autre département français tiendrait de l'impensable. Pourtant en Guyane, la situation dure depuis maintenant deux bonnes décennies et le statu quo n’est pas prêt de changer. Parce qu’il en va des relations diplomatico-commerciales de la France avec le géant brésilien, l'or guyanais continuera encore longtemps à alimenter les comptoirs brésiliens, l'envolée du cours de l'or aidant, malgré son corolaire de graves problèmes sociaux, environnementaux et sanitaires.

Une des conséquences les plus alarmantes est la contamination au mercure de certaines populations. Les activités d'orpaillage, en fragilisant les sols et en remuant les sédiments des cours d'eau, mettent en circulation du mercure naturellement stockés dans les terres guyanaises. S'ajoute à ce mercure «naturel», la pollution au mercure élémentaire, dont les orpailleurs se servent pour amalgamer les paillettes d'or. Pour 1 kg d'or, c'est 1,3 kg de mercure qui est utilisé.

Le métal s'accumule par la suite dans les chairs des poissons sous sa forme la plus toxique, le méthylmercure. Poissons qui finissent ensuite dans les filets des pêcheurs amérindiens, constituant une part importante de leur alimentation. Chez les Amérindiens Wayanas du Haut-Maroni, les taux d'imprégnation au mercure sont largement supérieurs aux normes de l'OMS, entraînant des troubles neuropsychologiques chez l'enfant, dont l'Inserm avait déjà décerné les signes dès 1998.

Des informations précises sur l'impact environnemental de l'orpaillage illégal sont difficiles à obtenir. En effet, depuis 2006, la Préfecture de la Guyane ne publie plus de rapport à ce sujet. Toutefois certaines associations environnementales, comme le WWF, mènent des travaux d'investigation. Cette ONG estime qu'au cours des années 2000, les surfaces déboisées et les linéaires de cours d'eau impactés par l'orpaillage illégal ont été multipliées par trois.

Quant aux quantités d'or exploitées, les estimations tournent autour d'une dizaine de tonnes extraites illégalement de Guyane chaque année; soit, dix fois plus que par la voie légale. Ce sont plusieurs milliers de garimpeiros —entre 6.000 et 30.000 selon les estimations— qui s’attellent à cette rude tâche, dans plusieurs centaines de sites d'orpaillage clandestins, qui sont autant de villages en plein cœur de la forêt équatoriale.

Les recherches réalisées par le WWF attestent d'un véritable grignotage de l'intérieur du territoire guyanais. Les conditions de vie, dans ces lieux d'habitation précaires, très éloignés des centres urbains, sont particulièrement difficiles. Les échanges se font par pirogues sur les cours d'eau et par quads sur des pistes tracées dans la forêt. Les deux fleuves frontières, que sont le Maroni avec le Surinam et l'Oyapock avec le Brésil, sont des axes majeurs de l'orpaillage clandestin. C'est par là que transitent les garimpeiros, le matériel et l'or.

De l'autre côté du fleuve Oyapock, dans la ville brésilienne d'Oiapoque, une partie de l'or exploité illégalement rentre alors dans le circuit légal. Le métal y est déclaré dans des comptoirs brésiliens, avec pour mention «produit brésilien originaire d'Oiapoque», alors que l'orpaillage n'est pas pratiqué sur cette commune.

Face à cette situation, les moyens mis en œuvre par la France sont peu efficaces. Quelques centaines de militaires composent l'opération Harpie en place depuis 2008. Ils installent des barrages sur les fleuves pour contrôler les pirogues. Ils saisissent des quads. Ils détruisent des camps. Mais les barrages sont contournés par la forêt. Du nouveau matériel est acheminé. Les camps sont déplacés.

Quant aux orpailleurs expulsés, ils reviennent par la prochaine pirogue, le fleuve frontière étant extrêmement facile à traverser. Au mieux, ces actions gênent l'orpaillage illégal; dans tous les cas, elles ne l'éradiquent pas. Le phénomène aurait même tendance à reprendre, comme depuis un an dans les limites du Parc national amazonien, zone pourtant protégée s'il en est.

Alors que l'explication couramment avancée est celle de la difficulté du terrain, l'universitaire Gérard Police y voit une volonté étatique: «la répression est volontairement limitée. Les militaires auraient les moyens d'intervenir, si on leur donnait... Mais l’État français préfère passer sous silence le pillage de la Guyane française».

En 2008, on avait vu les prémices d'une coopération franco-brésilienne sous les traits d'un accord bilatéral de lutte contre l'orpaillage illégal. Mais ce texte est resté lettre morte, les parlementaires brésiliens ne l'ayant toujours pas ratifié. Il faut dire que sur la question de l'or guyanais, Paris et Brasília s'accommodent plutôt bien de ce statu quo. Ceux qui lancent des appels incessants à une coopération inter étatique sur l'orpaillage oublient un peu trop vite les principes de la Realpolitik, qui veut que les États agissent en fonction d'un savant équilibre d'intérêts nationaux et de rapports de force.

Du côté brésilien, l'or guyanais est une manne de revenus non négligeable. Les bénéfices de l'orpaillage clandestin sont certains. «Pour la ville d'Oiapoque, c'est une évidence, elle vit de l'orpaillage, l'Etat de l'Amapá [région brésilienne voisine de la Guyane] en tire aussi des bénéfices. La mafia, les clans y sont facilement identifiables. Mais c'est aussi le système financier brésilien dans son ensemble qui profite de l'or», décrit Gérard Police, auteur d'udorado, le discours brésilien sur la Guyane française. Les garimpeiros viennent de l'Amapá voisin, mais aussi du Pará, du Maranhão, qui sont parmi les régions les plus pauvres du Brésil. L'universitaire explique que «les garimpeiros sont en fait des ouvriers qui travaillent pour des patrons qui, eux, ont les moyens de faire les investissements nécessaires pour l'exploitation aurifère.»

Des ouvriers et leurs familles aux patrons et leurs relations avec les milieux du pouvoir local, c'est toute une partie de l'économie de ces régions brésiliennes qui dépend désormais de l'or guyanais.

Du côté français, il est nécessaire de ménager le géant brésilien. Tout d'abord parce que la Guyane française n'est pas particulièrement bien vue par le Brésil. En général, comme une anormalité, à l'extrême comme une colonie, ce bout de France et d'Europe en Amérique latine ne va pas de soi. Gérard Police explique «la Guyane est dénoncée comme un reste de colonialisme, mais est tout de même tolérée par le Brésil, qui profite de la situation pour s'accorder certains avantages», comme celui de se servir dans les réserves aurifères guyanaises.

Et les Brésiliens ne sont pas sans rappeler le caractère anachronique de la Guyane française, lorsque la situation se raffermit à leur encontre. Ce fut le cas à la fin des années 2000 lorsque des politiques de l'Amapá menèrent une campagne antifrançaise particulièrement dure.

Or les tensions diplomatiques sont mauvaises pour le commerce. Et lorsque Paris regarde le Brésil, ce n'est pas un garimpeiro qu'elle voit, mais un gros client potentiel. Le Brésil est le premier partenaire économique français en Amérique latine. En 2011, le volume des échanges représentait 7,5 milliards d'euros, les importations françaises étant importantes dans les secteurs automobile, aéronautique et surtout de la défense.

En 2009, la France signait avec le Brésil un contrat d'armement de plus de 10 milliards d'euros, comportant entre autre des sous-marins. L'affaire fut moins concluante avec les Rafales, mais l'espoir d'en vendre 36 a tout de même tenu Paris en haleine jusqu'à il y a peu. A côté des milliards d'euros en jeu, l'or illégalement exploité par les Brésiliens en Guyane fait l'image de «miettes». D'ailleurs, la dernière visite de la Présidente brésilienne Dilma Rousseff à Paris a bien montré les priorités de la coopération franco-brésilienne. D'orpaillage, il ne fut point question.

Pour Gérard Police, c'est donc un «tribut en or que paye la France au Brésil» pour entretenir des relations pacifiées avec ce grand pays et préserver ainsi des intérêts commerciaux et diplomatiques. «Cette situation prendra probablement fin lorsqu'il n'y aura plus d'or en Guyane».

Hélène Ferrarini

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