La NSA écoute l’Europe et ses citoyens et l’Europe s’indigne à géométrie variable

S’il se confirme que la NSA a écouté les institutions européennes, l’affaire est grave. Mais la violation de nos échanges personnels sur Internet par la même agence ne l’est pas moins et aurait dû bénéficier du même degré d’indignation du gouvernement français.

«Suspects», par Denis Pessin, pour Slate.fr.

- «Suspects», par Denis Pessin, pour Slate.fr. -

Manifestement, notre vie privée à tous, citoyens européens, n’a pas la même valeur que les chuchotements des coulisses européennes. Et ne mérite pas les mêmes cris d'orfraie. Dimanche, le magazine allemand Der Spiegel affirmait avoir eu sous les yeux la preuve que les Etats-Unis écoutaient aux portes des bureaux de l’Union européenne.

On savait déjà que des centaines de millions d’individus étaient scrutés par les renseignements américains (en gros, le monde moins les Etats-Unis, et encore) depuis les révélations d’Edward Snowden, qui serait également à l’origine de cette nouvelle information, mais là c’est le pompon! Espionner tous les Michu du monde, qui posent des photos d’eux sur Facebook, passe encore, mais viser nos vénérables institutions européennes, nos ambassades, c’est «complètement inacceptable», comme le dit Laurent Fabius. Lui qui, comme d’autres de ses homologues du Vieux Continent, n’avaient pas sourcillé lors des premières révélations, semble tout à coup très concerné et exigeait «des autorités américaines qu’elles lèvent dans les plus brefs délais les inquiétudes légitimes suscitées par les révélations de la presse.» «Il y aurait là un acte d'hostilité inqualifiable si effectivement les institutions européennes sont sous surveillance des services secrets américains», a également réagi Christiane Taubira, ministre de la Justice.

Bien sûr, l’affaire est grave et a son petit parfum de guerre froide. Mais la violation de nos échanges sur Internet ne l’est pas moins. Nos communications et nos données devraient bénéficier du même degré de protection. Et d’indignation. Cela n’est pas le cas. La protection de nos communications et de nos données personnelles est un droit fondamental et cela l’est encore plus dans notre monde ultra-connecté.

Dimanche, on était bien loin de la gêne convenue de la ministre déléguée à ces problèmes de type numérique, Fleur Pellerin, au lendemain de la publication du premier wagon des révélations de Snowden. La ministre avouait même n’avoir «pas tellement eu d’échanges interministériels sur ce sujet.» Au mieux, elle en rajoutait des tonnes dans la prudence: il était «beaucoup trop tôt pour se forger une opinion sur le sujet», même si elle faisait part d’une certaine “inquiétude”Est-ce parce que ces écoutes — pratiquées à l’ancienne, il s’agirait de micros posés dans les bureaux, comme au XXe siècle— concerneraient les institutions européennes et des ambassades nationales que le verrou de la prudence a sauté?

Alors oui, on pourra nous opposer que nous sommes tous responsables de cette dépoilade collective. Que nous souscrivons avec entrain aux Google, Apple et autres Facebook, qui stockent nos informations sur leurs serveurs. Serveurs mis à disposition des services de renseignements américains.

On pourra dire aussi que les politiques bien de chez nous, et du côté des pays voisins, réagissent finalement comme tout le monde face à cette ubuesque, mais prévisible, saga de la surveillance. On s’en moque, tant qu’elle ne nous concerne pas. On s’inquiète et on gesticule, dès qu’elle frappe à notre porte, ouvre nos tiroirs et écoute nos conversations.

A ceci près que la représentation nationale, et européenne, n’a pas le droit de réagir comme tout le monde. On ne peut raisonnablement exiger de la grande majorité un comportement exemplaire sur Internet. De comprendre les machines, d’avoir une connaissance parfaitement éclairée sur ce qui se trame dans les entrailles du Net. La grande majorité n’en a ni le temps, ni les compétences, ni la disponibilité d’esprit. Cette protection incombe d’abord à nos représentants.

Il est de leur devoir de nous assurer qu’ils ont mis en place les mesures nécessaires à ce que les informations rassemblées ne soient pas mal utilisées ou remises à des personnes malintentionnées. Ce que Edward Snowden a fait, d’autres peuvent sans doute le faire aussi. Et se servir de ces informations pour nous faire chanter, ou faire chanter des hommes politiques, des hommes d’affaires, des juges etc. Après tout, eux aussi utilisent les réseaux sociaux et manquent de prudence.

Dans tous les cas, la faible réaction du gouvernement sur les potentielles écoutes des citoyens français n’est pas un bon signal. Quelque soit le bout par lequel on prend cette affaire. Ne pas réagir —ou mollement— signifie-telle que la France savait que nous étions sur «écoute» et les «services» ne nous ont pas protégés? Ne pas réagir —ou mollement— signifie-t-elle que la protection de nos échanges n’est pas le problème du gouvernement et qu’il n’a toujours pas compris les enjeux d’une société connectée?

Si nous ne nous indignons pas de notre pauvre sort, eux auraient dû le faire à notre place. Ne serait-ce que pour le geste. Ne serait-ce que pour donner l’impression qu’ils représentent un peu plus que leurs intérêts, en daignant y inclure les nôtres.

Andrea Fradin et Johan Hufnagel
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L'AUTEUR
Andréa Fradin est journaliste. Elle suit, pour Slate notamment, la politique numérique et les nouvelles technologies. Johan Hufnagel est rédacteur en chef de Slate.fr Ses articles
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Publié le 01/07/2013
Mis à jour le 01/07/2013 à 10h36
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