Sports

Le sport a-t-il favorisé la chute de l'apartheid?

Yannick Cochennec, mis à jour le 05.12.2013 à 23 h 55

Si l'une des photos les plus célèbres de Mandela reste celle de la remise de la Coupe du monde de rugby 1995, c'est parce que le sport, du ballon ovale aux JO, a joué un grand rôle dans la diplomatie envers l'Afrique du Sud avant sa libération.

Mandela remet la Coupe du monde de rugby 1995 à François Pienaar, le capitaine de l'Afrique du Sud. REUTERS/Str New.

Mandela remet la Coupe du monde de rugby 1995 à François Pienaar, le capitaine de l'Afrique du Sud. REUTERS/Str New.

C'est sans doute, avec celles de sa libération, une des images les plus connues de Nelson Mandela: le président sud-africain vêtu du maillot et de la casquette des Springboks, héros du rugby et de la partie blanche de la société sud-africaine, lors de la remise du trophée à François Pienaar, le capitaine de l’équipe championne du monde 1995. Nelson Mandela, élu quelques mois plus tôt président d’Afrique du Sud, avait prouvé combien il avait saisi l’impact du sport à l’heure où prenait corps sa médiatisation mondialisée.

Un sport auquel certains ont attribué un rôle dans la chute de l'apartheid, notamment pour ce qui est du rugby. Un rôle qui fut parfois ambigu: l'apartheid a sans doute été miné par les boycottages à répétition, mais certains dirigeants croyaient aussi aux vertus de la politique de la main tendue. Albert Ferrasse, par exemple, l’ancien président de la Fédération française de rugby et de l’International Rugby Board (IRB), mort en 2011, qui n’a cessé de la pratiquer en direction de son ami Danie Craven, président de la fédération sud-africaine de rugby, avec lequel il esquissa les prémices de la Coupe du monde, née en 1987.

«On est allé jouer à Soweto»

Sous le joug de l’apartheid, qu’il condamnait mezzo voce, Craven, ancien international au sein des Springboks, n’avait pas hésité, en diverses occasions, à braver les autorités de son pays. Avec la petite complicité d’Albert Ferrasse dont les agissements en la matière furent souvent contestés en France, comme il le raconta à la Dépêche du Midi:

«Je me souviens avoir été convoqué au Château par Jean François-Poncet [ministre des Affaires étrangères de 1978 à 1981, NDLR], qui prétendait m’interdire de faire venir les Sud-Africains pour qu’ils jouent en France, c’était en plein apartheid. Eh bien, je lui ai répondu: "Pas de problèmes, c'est nous qui irons." Et on y est allé. J’ai emmené un joueur noir avec nous, Roger Bourgarel. Je me souviens, il a marqué un essai et les noirs ont envahi le terrain tellement ils étaient contents.

On est allé jouer à Soweto, en plein pays d’apartheid. C'est comme ça que s'est lancée la Coupe du monde, par ce voyage en Afrique du Sud. Les Anglais, bien sûr, ils préféraient rester entre eux, dans leur petit cocon, pour jouer contre le Pays de Galles ou l’Ecosse. Et bien, on ne s'est pas laissé faire. Les Anglais, je leur ai toujours dit: "Je vous admire, mais je ne vous aime pas."»

Plusieurs fois, Craven, admonesté par les autorités de son pays à cause de sa volonté de créer une équipe sud-africaine multiraciale, mais respecté en raison de son passé de champion, et Ferrasse s’étaient ainsi arrangés pour avancer leurs pions sur un terrain de rugby devenu, en quelque sorte, un petit échiquier des relations internationales.

En 1980, la France, avec Serge Blanco dans ses rangs, affronta par exemple une sélection multiraciale à Bloemfontein, la capitale juridique et le bastion de l’apartheid. En 1990, alors que ce régime de l’exclusion se mourait, le même Ferrasse, en sa qualité de président de l’IRB et toujours prompt à jouer à l’ouverture, avait été reçu par Frederik de Klerk afin de jeter, déjà, les bases de l’organisation de la Coupe du monde de rugby de 1995.

Essai transformé

D’une certaine manière, cinq ans plus tard, Nelson Mandela a superbement transformé l’essai en reprenant le ballon au bond pour tenter d’unifier la nation arc-en-ciel lors du premier événement mondial post-apartheid organisé sur ses terres. Illustré par Invictus, le film (très moyen) de Clint Eastwood, ce moment de sport a été une façon de tourner plus ou moins définitivement la page de quatre-vingt années d’histoire sombre pendant lesquelles le pays, depuis les premières lois raciales de 1913, s’était mis au ban de la communauté internationale.

«Le sport a le pouvoir de changer le monde, le pouvoir d'inspirer, le pouvoir d'unir les individus comme peu d'autres activités peuvent le faire, expliqua Mandela. Il leur parle dans une langue qu'ils comprennent. Le sport peut faire naître l'espoir là où régnait le désespoir. C'est un instrument au service de la paix, encore plus puissant que les gouvernements. Il fait tomber les barrières raciales. Il se moque de toutes les formes de discrimination. Les héros que le sport engendre illustrent ce pouvoir. Ils sont courageux, non seulement dans la pratique de leur sport mais aussi au sein de leur communauté, communiquant espoir et enthousiasme au monde entier.»

En 1996, l’Afrique du Sud accueillit la Coupe d’Afrique des nations, puis la Coupe du monde de cricket en 2003 avant, couronnement de cette «diplomatie sportive», d’organiser la Coupe du monde de football en 2010, qui offrit au vieux chef d’Etat sa dernière grande sortie publique. Et un jour, qui n’est pas si lointain, les Jeux olympiques s’y dérouleront: candidate en 2004, Le Cap avait été éliminée à l'avant-dernier tour par Athènes, finalement choisie, et par Rome.

C'est justement dans la capitale italienne, en 1960, que l'Afrique du Sud de l'apartheid avait participé à ses derniers Jeux olympiques, douze ans après l'arrivée au pouvoir du Parti national, à majorité afrikaner, en 1948. Car en dehors des tentatives de main tendue, la pression ne cessa jamais. En 1968, l’Afrique du Sud fut ainsi invitée aux Jeux de Mexico, mais 42 pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes menacèrent de se retirer si bien que le Comité international olympique (CIO) annula son invitation avant d’exclure de son mouvement le pays ségrégationniste en 1970, bientôt suivi par la Fédération internationale de football (FIFA) en 1974 et la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) en 1976.

Dernières secousses

Le boycottage des Jeux de Montréal par 27 pays africains, à l'initiative du Conseil supérieur du sport en Afrique, pour protester contre la participation de la Nouvelle-Zélande, dont l’équipe nationale de rugby était allée jouer en Afrique du Sud, fut un autre moyen de jeter une lumière crue sur l’apartheid. En 1989, la suspension de l’Afrique du Sud en Coupe Davis par la Fédération internationale de tennis et celle par la Fédération internationale de cricket de tout joueur se rendant en Afrique du Sud constituèrent les dernières secousses avant le tremblement de terre de la libération de Nelson Mandela, enfermé pendant 27 ans, et de la légalisation du Congrès national africain (ANC), principal mouvement noir d’opposition, en 1990.

En 1992, pendant les Jeux olympiques de Barcelone, la réintégration de l’Afrique du Sud dans le concert des nations fut célébrée lors d’un inoubliable tour d’honneur du 10.000 m partagé par les deux premières de la course, la noire Ethiopienne Derartu Tulu et la blanche Sud-Africaine Elana Meyer.

Nelson Mandela, qui avait beaucoup couru dans son enfance puis s’était adonné à la boxe dans ses jeunes années avant de beaucoup jouer au football avec d’autres prisonniers lors de ses années de captivité pour maintenir une activité physique, n’avait cessé depuis de voir justement le sport comme un moyen de réconciliation, après l’avoir «utilisé» comme une manière de libérer son peuple. A l’image de son compatriote Desmond Tutu, l’évêque anglican noir prix Nobel de la Paix en 1984, qui avait toujours réclamé avec force le boycottage sportif et qui disait, avant même de recevoir le Nobel:

«Dans une société anormale, on ne peut pas avoir des relations sportives normales.»

Yannick Cochennec

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