France

François Hollande, entre pouvoir et devoir

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.06.2013 à 9 h 05

Réformer la France «autant que possible», dit le chef d'Etat. Là est tout le problème. Il ménage trop les intérêts là où il faudrait lancer l'offensive. Il a préféré écarter les refontes complètes de la fiscalité, des retraites ou de la santé.

François Hollande, le 26 juin 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande, le 26 juin 2013. REUTERS/Philippe Wojazer

«La France a pris du retard, ma mission est de la faire avancer autant que de possible.» Ainsi s'exprimait François Hollande en introduction de son émission, dimanche 16 juin, sur M6. Cette phrase résume tout: le diagnostic, «le retard» de la France, et sa stratégie politique d'avancer «autant que de possible». Il faut revenir sur ces deux termes, car ils éclairent la double erreur du chef de l'Etat et laissent prévoir la condamnation de la France à la stagnation.

Le retard. Certes, la France a pris du retard sur toutes ses réformes. François Hollande l'a reconnu devant la gauche allemande: Gerhard Schröder a engagé le fer de la compétitivité dix ans plus tôt. Pareil sur les retraites. Alors que s'ouvre la quatrième réforme en vingt ans, la France rétive a toujours fait «trop tard trop peu» sur ce sujet comme sur les autres et elle doit en permanence remettre l'ouvrage sur le métier au risque de faire fondre la confiance des Français dans le système. La santé idem: la Sécu est annuellement dans le trou. Les performances à l'école reculent sans émouvoir vraiment. Le logement: la pénurie n'a jamais été comblée depuis l'abbé Pierre malgré mille dispositifs, dix mille décrets, cent mille déclarations de ministres et des dépenses publiques deux à trois fois supérieures à celles des autres pays. Le déficit, justement, il comptabilise tous ces «retards»: la France ne change pas, elle maintient par la dette ses habitudes, ses rentes et ses avantages.

Il est donc temps de s'y mettre, François Hollande a raison. Et nous en venons à sa stratégie.

Le chef de l'Etat croit bien faire en ouvrant un à un les chantiers du déficit, de la compétitivité, de la flexibilité du travail, des retraites, etc. Toujours, il le fait dans la concertation avec les organisations syndicales et professionnelles, il écoute, pèse et tranche, non sans courage parfois, mais avec l'oeil fixé sur les réactions de rejet.

Un diagnostic à la fois incomplet et faux

Rejet au sein de son parti, fondamentalement opposé à toutes ces réformes marquées par la rigueur et la diminution «des acquis». Et rejet du peuple, fondamentalement attaché aux rentes, ce que de Gaulle, qui connaissait les Français, nommait «leur goût des privilèges». Voilà la source du «autant que de possible». François Hollande se fait, dans sa conscience, une idée de la vitesse maximale possible des réformes sans aller à l'accident, et partant de là, il pense faire honnêtement et consciencieusement son travail de faire avancer la France, de combler ses retards. Il fait tout ce qu'il peut.

Hélas, il ne fait pas ce qu'il doit. Il doit plus à la France, elle doit faire plus. Pourquoi? A cause du diagnostic du «retard» qui, sur le plan intellectuel, est à la fois incomplet et faux. L'incomplétude vient du fait que François Hollande ne s'interroge pas, en tout cas ne dit rien, sur le pourquoi du retard français. Il ne dit pas qu'il s'agit d'une bataille idéologique perdue en France à gauche comme à droite: voilà vingt ans que les beaux esprits de la «résistance» à la mondialisation ont banni comme des traîtres ceux qui prônent l'adaptation. Campant à Valmy, ils ont chanté victorieusement que l'ennemi venu de l'extérieur allait égorger «vos fils et vos compagnes», entendez allait s'en prendre à notre modèle social. La mondialisation, cette horreur «antifrançaise».

Tant que François Hollande n'a pas réglé son compte à ce camp de la résistance, y compris avec ses ministres qui en sont, il ne comblera jamais le retard, ou il le fera toujours mal, toujours en défensive, toujours sans allant, c'est-à-dire en fin de compte toujours insuffisamment. Il lui faut retourner le fond des mentalités: la mondialisation n'en veut pas à notre modèle social, elle s'en moque du moment que l'économie est efficace. Cela impose non pas de le détruire mais d'en réduire un peu le coût (d'environ 10% du PIB pour ramener les dépenses publiques au niveau allemand) et surtout de l'adapter. Ce n'est pas négligeable, mais la France a largement de quoi supporter cet effort de guerre économique.

«Retard»: diagnostic faux. Il ne s'agit en effet pas simplement d'un retard. L'adaptation de l'Etat-providence passe par l'allègement des charges, on vient de le dire, mais surtout par un changement de nature. Les résistants ont raison sur l'analyse, nous sommes entrés dans l'ère schumpétérienne de la mobilité, de la précarité, de l'innovation permanente. Mais, plutôt que de rêver comme eux à un retour impossible à la stabilité d'hier, il faut doter chaque Français d'une capacité à bouger.

Puisqu'on a cité de Gaulle continuons, nous sommes dans une guerre de mouvement. C'est là où le «autant que de possible» vient échouer: il ménage les intérêts quand il faudrait inventer l'offensive. Toutes les réformes engagées par François Hollande sont dès lors insuffisantes par nature. Elles laisseront toujours la France en retard.

Dernier exemple en date, l'Outre-mer. Les salaires plus élevés qu'en métropole avec une productivité très inférieure font de nos îles lointaines des absurdités économiques et les condamnent au chômage croissant. Après avoir promis des remises en cause fortes, le gouvernement a décidé de juste rogner quelques millions. Que faire? Combler le vrai déficit français qui est celui des idées. Le président de la République a écarté les refontes complètes, de la fiscalité (comme le proposait l'économiste Thomas Piketty), des retraites (modèle suédois), de la santé (comme le propose le prix Nobel Muhammad Yunus). Il aurait dû au contraire mobiliser son courage politique et le nôtre, et ouvrir sans tabou tous les chantiers d'une nouvelle France sociale, pour la projeter en avance dans le XXIe siècle.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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