Culture

Au cinéma, l'Afrique du Sud de Mandela ne se réduit pas à «Invictus»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 06.12.2013 à 1 h 19

Si le cinéma sud-africain n'a pas confirmé les espoirs placés en lui, des documentaires de cinéastes étrangers ou locaux, des fictions passant par le prisme du polar ou de la science-fiction ou des films expérimentaux ont eux aussi reflété le combat du fondateur de la Rainbow Nation.

Morgan Freeman et Matt Damon dans «Invictus» de Clint Eastwood.

Morgan Freeman et Matt Damon dans «Invictus» de Clint Eastwood.

De l’apartheid à l’immense espoir né de la libération de Nelson Mandela, de la délicate mise en place de la démocratie aux difficultés gigantesques qu’affronte toujours le pays, le cinéma aura accompagné et, à sa manière, documenté le parcours dramatique de l'Afrique du Sud depuis un demi-siècle.

Invictus, le film le plus connu sur la question, n’est sûrement pas le plus significatif: Clint Eastwood, dont nombre de réalisations ont montré son talent pour prendre en compte complexités et zones d’ombre, semble plutôt cette fois dans le registre simpliste de Firefox en composant cette ode à la grande figure de Mandela, qui est à la fois un hommage, certainement sincère, au leader révolutionnaire, et une offrande à son ami —et commanditaire du film— Morgan Freeman.

Indépendamment des errances d’un amateur de football américain s’avisant de filmer le rugby, la difficulté quasi-insurmontable d’évoquer un grand homme de manière non sulpicienne n’a trouvé aucune solution, sinon de manière indirecte.

Invictus de Clint Eastwood (2010)

Et ce n’est pas le terne Goodbye Bafana de Bille August qui risquait d’améliorer la situation, ni le biopic lisse et sentimental Mandela: un long chemin vers la liberté de Justin Chadwick, dont la sortie est prévue le 18 décembre.

Goodbye Bafana de Bille August (2007)

Ce sont plutôt des documentaires consacrés aux pratiques politiques issues de la fin de l’apartheid qui auront en fait esquissé le plus justement le portrait de l’intelligence stratégique et du courage du dirigeant sud-africain. Son portrait à partir d’un montage d’archives par Joël Calmettes, Nelson Mandela, au nom de la liberté, a du moins le mérite de dessiner une image d’une certaine complexité.

Au-delà de son cas personnel figurent parmi les documentaires les plus significatifs deux réalisations par des étrangers, Classified People de Yolande Zauberman, sur les premières élections libres, et Reconciliation, Mandela's Miracle de l’Américain Michael Wilson, sur la commission Vérité et Réconciliation, mais aussi l’important travail mené sous l’égide des Ateliers Varan, actifs dans le pays dès 1984. L’essentiel se trouve toutefois dans la considérable production des documentaristes locaux, exemplairement My Vote is My Secret de Julie Henderson, Thulani Mokoena et Donne Rundle, ou le montage d’archives Amandla! de Lee Hirsch.

Reconciliation: Mandela's Miracle de Michael Henry Wilson (2010)

Amandla! de Lee Hirsch (2002)

Les meilleures intentions

Beaucoup d’étrangers, notamment des Américains et des Britanniques, se sont penchés sur les tragédies sud-africaines, le plus souvent avec les meilleures intentions du monde. A World Apart de Chris Menges, Une saison blanche et sèche d’Euzhan Palcy, Cry Freedom de Richard Attenborough, Disgrace de Steve Jacobs témoignent que les bons sentiments ne suffisent pas, au contraire du fondateur Come Back Africa de l’Américain Lionel Rogosin, première grande fiction anti-apartheid, tournée clandestinement sur place en 1959. Notons que les bons sentiments ne sont même pas toujours au rendez-vous: l’affreux Zulu du Français Jérôme Salle, qui vient de sortir, est, entre autres vilénies et complaisances, une insulte à l’intelligence politique et à l’humanisme de Mandela et du projet de la Rainbow Nation.

A World Apart de Chris Menges (1988)

Come Back Africa de Lionel Rogosin (1959)

Parmi les fictions réalisées sur place par des Sud-Africains, les plus importantes sont certainement Mapantsula d’Oliver Schmitz, également tourné clandestinement, en 1987, et, à côté des réalisations courageuses de Ramadan Suleiman (Fools, Zulu Love Letter), le magnifique Shirley Adams d’Oliver Hermanus.

Shirley Adams de Oliver Hermanus (2009)

Adoptant le plus souvent les codes du thriller, bon nombre de films sud-africains produits depuis la fin de l’apartheid en profitent pour dénoncer les dysfonctionnements de la société aujourd’hui —pauvreté et inégalité, ravage du sida, corruption de la nouvelle bourgeoisie noire, traces toujours à vif du passé. La plupart de ces films figurent, avec d’autres, dans la belle programmation en cours au Musée du Jeu de Paume à Paris, «Un regard de cinéma sur l’Afrique du Sud».

Mais les évocations peut-être les plus pertinentes et les plus riches, ce sont des œuvres encore plus décalées qui les proposent. Ainsi du conte de science-fiction District 9 de Neill Blomkamp, qui a connu un succès international aussi inattendu que mérité.

District 9 de Neill Blomkamp (2009)

Kentridge, le plus grand artiste sud-africain

Ainsi, surtout, de l’œuvre de celui qui est peut-être le plus grand artiste sud-africain, William Kentridge. Lui qui fut, comme auteur et metteur en scène de théâtre, notamment, mais aussi comme graphiste, un infatigable opposant à l’apartheid, a développé un style personnel de drawings for projection, d’une beauté, d’une finesse et d’une puissance d’interrogation exceptionnelles.

Durant tout l’été, on a pu voir un très bel exemple récent de son travail de cinéaste, Drawings for Other Faces, dans le cadre de l’exposition «My Joburg» à La Maison rouge à Paris, où bien d’autres œuvres contemporaines de grandes qualités étaient réunies à propos de la métropole sud-africaine. Célébré par les plus grands musées du monde, Kentridge reste marginalisé au cinéma, où ses films ne sont pas distribués –même si le Festival de La Rochelle lui a rendu cette année un judicieux hommage.

Ten Drawings for Projection: 10. Other Faces de William Kentridge (2010)

Hormis le cas singulier, et voué à rester marginal, de Kentridge, le cinéma sud-africain n’a pas donné naissance à de grandes œuvres de cinéma, alors même qu’il dispose d’une infrastructure important, aussi bien en production qu’en distribution. Ce ne sont pas les projections organisées dans le cadre de l’actuelle «saison sud-africaine» qui contrediront ce constat.

C’est d’autant plus regrettable que le pays avait, a toujours, vocation à devenir un pôle essentiel de développement pour tout les cinémas d’Afrique. Un espoir né avec l’abolition de l’apartheid, il y a près de vingt ans, et qui —lui aussi— reste un espoir.

Jean-Michel Frodon

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