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Pourquoi les geeks veulent-ils aller dans l'espace?

Julia Ioffe, mis à jour le 08.07.2009 à 9 h 57

Sergey Brin, le co-fondateur de Google, a déjà reservé son billet.

Richard Garriott est un geek. Il aime la fantasy; il a deux fines tresses qui lui descendent jusque dans le dos et qu'il exhibe volontiers sur sa poitrine le temps d'une séance photo. Au début des années 80, Garriott développa Ultima, une série de jeux de rôle sur ordinateur, et il devint une sorte d'Henry Ford du jeu vidéo. Il fit fortune et s'en servit pour construire deux maisons dans la ville d'Austin, au Texas qu'il baptisa du nom de la demeure du héros de ses jeux vidéo, Britannia Manor. (Dans celle qu'il occupe actuellement, Britannia Manor Mark 2, on trouve une multitude de passages secrets, des grottes sous-marines, de quoi produire de la pluie artificielle, un authentique kit de chasseur de vampires datant du 16e siècle, des arbalètes, une armure, deux squelettes, un observatoire spatial, et une touffe de poils provenant d'un mammouth laineux)

Et, parce que Garriott est un geek, il a également investi des millions de dollars dans une des ses passions: l'espace. En 2000, il déboursa des centaines de milliers de dollars pour pouvoir être le tout premier touriste de l'espace auto-financé. Hélas, peu de temps après, la bulle Internet explosa, il perdit la majorité de sa fortune et dut revendre sa place à bord de la fusée. Mais Garriott est un tel passionné qu'après s'être refait une santé financière, il décida de racheter son voyage plutôt que de terminer la construction de Britannia Manor Mark 3, laissé en chantier à cause de la crise Internet. Cette fois-ci, il lui en coûterait 30 millions de dollars — soit 20 millions de plus que le voyage initial — et il lui faudrait subir un entraînement d'une année entière. Mais l'espace, c'est l'espace, et bon sang, ça valait le coup.

«Ça représente tellement de pouvoir observer la Terre de l'espace», m'a-t-il récemment confié. «C'est une expérience bouleversante.»

Six techno-geeks en orbite

Il dit avoir remarqué ne pas être le seul techno-geek à caresser ce rêve, loin de là. Lorsque Garriott a enfin effectué son voyage dans l'espace en octobre l'année dernière, il était déjà le sixième touriste spatial. Mais les cinq autres étaient eux aussi des techno-geeks: le premier, Dennis Tito, avait racheté la place de Garriott en 2001. Tito a fait fortune en fondant son entreprises de conseil en technologies (il possède aussi un diplôme d'astronautique et d'aéronautique). Lui succèdèrent ensuite Mark Shuttleworth, devenu millionnaire en développant des logiciels de sécurité Web; Greg Olsen, devenu millionnaire grâce aux infrarouges et à la fibre optique; et Charles Simonyi, devenu millionnaire avec Microsoft Office. Sergey Brin, co-fondateur de Google, a lui aussi réservé son vol spatial mais n'a pas encore réussi à se libérer pour en profiter, et Esther Dyson, investisseur en capital risque spécialisée dans les nouvelles technologies vient de mettre 3 millions de dollars sur la table pour se payer un entraînement éprouvant de cinq mois — entraînement qui inclut une mission de survie dans la toundra, une machette et tout le tralala — tout ça pour remplacer Simonyi si celui-ci avait annulé son second vol, en mars dernier. (Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil mais aussi amoureux des nouvelles technologies, sera le prochain touriste de l'espace, son vol est prévu pour le 30 septembre)

Conditionnement social

Et encore, je vous parle uniquement des simples voyageurs. Il y a les autres techno-geeks, ceux qui se mettent en compétition avec la NASA, Boeing et Lockheed Martin en construisant des fusées plus légères, plus rapides, moins chères, et, là est le plus étonnant, réutilisables — elles remplaceront alors les navettes spatiales que la NASA a prévu de mettre hors-service dès 2010. Parmi ces passionnés d'astronautique, on trouve Jeff Bezos, fondateur d'Amazon et, en 2000, de Blue Origin, une entreprise assez mystérieuse qui cherche à rendre accessible et plus abordable le tourisme spatial (la condition sine qua non pour travailler là-bas? «Être passionné par l'espace»). Il faut aussi compter avec Armadillo Aerospace, la société de John Carmack, devenu célèbre grâce à des titres comme DOOM et Quake. Enfin, n'oublions pas Elon Musk, grosse légume du milieu astronautique, co-fondateur de PayPal et PDG de Tesla, dont l'entreprise dans l'industrie spatiale, Space Exploration Technologies (ou SpaceX) est devenue championne des contrats juteux passés avec le gouvernement. SpaceX construit des fusées utilisées pour acheminer ravitaillement et satellites dans l'espace, le tout pour le compte de la NASA et du Ministère de la Défense (Musk a déjà annoncé son objectif ultime : Mars).

La véritable question est donc la suivante: pourquoi les techno-geeks sont-ils autant fascinés par l'espace? Une partie de la réponse est peut-être qu'ils en ont les moyens — un voyage dans l'espace coûte environ 45 millions de dollars — mais ça n'est pas la seule explication: Donald Trump ou P. Diddy n'ont pas encore signé pour une mission là-haut. Qu'est-ce qui a convaincu les techno-geeks que tout ça vaut vraiment le coup? Garriott s'est penché sur la question: sa passion lui vient en partie de son père Owen, astronaute à la NASA, mais aussi d'un certain conditionnement social.

Génération Star Trek

«Il y a ce documentaire, Orphans of Apollo, qui en parle très bien», dit-il. «Nous qui sommes aujourd'hui à la tête des plus grosses entreprises en hautes technologies, faisons partie de la génération qui s'est intéressée à ce secteur grâce au programme lunaire de la NASA. Et si ce film s'intitule Orphans of Apollo (Ndt : Les orphelins d'Apollo), c'est qu'à un moment nous avons eu le sentiment que l'industrie spatiale n'a pas réussi à tirer parti de cet incroyable élan "les premiers pas de l'Homme dans l'espace!" en essayant de porter toujours plus loin le voyage spatial.»

«Les gamins qui ont grandi en voulant devenir ingénieurs informaticiens sont ceux qui ont grandi avec Star Trek», affirme Eric Anderson, PDG de la société Space Adventures basée à Vienna, en Virginie, et qui essaie de rendre plus accessible le tourisme spatial aux civils (Garriott fait partie du conseil d'administration de Space Adventures, et Dyson et Brin furent parmi les premiers investisseurs).

«Dans le secteur technologique, les entrepreneurs sont forcément très curieux, et ont envie d'innover et d'explorer de nouveaux territoires», explique Dyson. «Et l'espace est l'ultime territoire inexploré. Autrefois, on croyait que l'Amérique était quelque chose de nouveau mais passablement accessoire.» Dyson est convaincue qu'un jour nous coloniserons d'autres planètes. À l'instar de Garriott, elle a l'espace dans le sang. Vers la fin des années 50, son père, le physicien Freeman Dyson, travaillait sur la propulsion nucléaire pour envoyer des fusées dans l'espace. Esther avait 7 ans à l'époque, et se souvient s'être dit qu'un jour elle emprunterait une de ces fusées pour voyager dans l'espace.

Tous ces «techos» ont maintenant la possibilité d'aller dans l'esapce. S'ils en ont les moyens, ils iront voir Anderson. «Quand on est entrepreneur, on prend des risques calculés», affirme Anderson. «Mais ils sont prêts à investir leur temps et leur argent, leur vie en somme, dans un projet qui peut très bien échouer.» Et lui peut les aider à réaliser leur rêve. Son entreprise est privée, et il refuse de dévoiler les termes de ses contrats — on sait seulement qu'une bonne partie des fonds va aux Russes, qui font le plus gros du travail (actuellement, aucun vol spatial touristique ne décolle des États-Unis, et selon un porte-parole de la NASA, rien n'est prévu avant un bon bout de temps).

900 heures d'entraînement

Les Russes, au contraire, sont plus que ravis. Autrefois à l'avant-garde de l'exploration spatiale, ils ont, comme Garriott et l'explosion de la bulle Internet, subi eux aussi une crise économique. En 1991, les subventions gouvernementales pour le programme spatial furent englouties par la chute de l'état soviétique. En 2000, Garriott et Anderson ont approché les Russes pour savoir s'ils avaient songé à tirer des bénéfices de cette industrie en déclin. Après les protestations de rigueur, les Russes ont finalement accepté de vendre une place sur les trois disponibles dans chacune des fusées Soyouz qu'ils envoient à la Station Spatiale Internationale (la NASA en profite aussi, puisqu'acheter une place à bord de ces fusées lui revient à 51 millions de dollars, bien moins comparé à ce que coûterait la construction d'une fusée ou même le lancement d'une navette spatiale — et niveau sécurité, les Soyouz russes sont bien plus sûres).

Space Adventures lâche aux Russes la quasi-totalité des sommes considérables que ses clients paient, et eux promettent d'envoyer les touristes à bord de la Station Spatiale Internationale pour une quinzaine de jours (ceci dit, ces touristes insistent pour qu'on les appelle «explorateurs de l'espace»). Ceux-ci doivent cependant se soumettre à un entraînement de cinq mois (900 heures en tout) au sein de Star City, un mystérieux village au nord-est de Moscou et qui n'apparaît sur les cartes que depuis très peu de temps. Là-bas, parmi les cosmonautes russes et quelques astronautes américains, ils devront travailler pour acquérir les «compétences utilisateur» nécessaires à bord d'une fusée: la communication, la vie à bord, savoir gérer les situations d'urgence, l'électronique, le système de propulsion. Tout ça en russe (Dyson le parle, Garriott avait un interprète). Ils font des tours de centrifugeuse et passent endoscopies et coloscopies.

Asap

On les envoie sur des vols zéro-gravité qui enchaînent parabole sur parabole, et qui sont plutôt amusants, avec malgré tout une réserve («Les Américains n'essaient pas de vous rendre malades; les Russes, si», raconte Dyson). Il y a aussi les missions de survie dans la nature, par exemple cette minuscule capsule isolée en pleine mer où vous avez moins de 90 minutes pour enlever votre combinaison spatiale et vous changer. Garriott raconte qu'il a échoué la première fois, et qu'il est sorti de là couvert d'ecchymoses. La température à l'intérieur de la capsule avait tellement grimpé qu'il s'était trouvé en hyperthermie.

A tous ceux qui ont échoué, il faut reconnaître que l'entraînement pour devenir astronaute n'est pas une mince affaire ; et l'espace non plus. Une fois en orbite, le sang se concentre au niveau de la tête, les muscles ont tendance à s'atrophier et les os perdent du calcium. De retour sur Terre, les cosmonautes ne peuvent pas sortir seuls de leur capsule et restent paralysés pendant plusieurs jours.

«Ça n'est pas une partie de plaisir», explique Dyson, qui attend toujours que le prix des places baisse afin de mettre en pratique l'entraînement qu'elle a validé avec succès. «Ça sent mauvais, c'est bruyant. On voit toujours les mêmes personnes, on mange toujours la même chose. On se sent seul.»

Mais pour les techno-geeks, c'est aussi ce qui fait l'attrait du voyage.

«Maintenant que je suis allé dans l'espace et que j'ai survécu au second crash économique, j'espère pouvoir finir de construire Britannia Manor Mark 3!», m'a récemment confié Garriott dans un mail. «Et puis, bien sûr, j'espère retourner là-haut ASAP!»

Julia Ioffe

Article paru sur The Big Money le 24 juin 2009 et traduit par Nora Bouazzouni.

(photo: Sergey Brin, le co-fondateur de Google, en apesanteur, crédit Matthew Peyton/Getty Images pour Space Adventure)

Julia Ioffe
Julia Ioffe (8 articles)
Journaliste russo-américaine
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