La dieudonnisation des esprits, une (grosse) quenelle qui vient d’en bas

Au «Bal des Quenelles», édition 2013

Au «Bal des Quenelles», édition 2013

Un reportage de juin 2013. Le soir de la fête de la musique, Dieudonné tenait son grand meeting annuel, «Le Bal des Quenelles», entre festival d'humour et université d'été politique. Grâce à un ensemble de signes cryptés, il a formé en dix ans une petite contre-culture autour de lui: vous l'avez vu récemment dans Top Chef, Secret Story ou encore Pékin Express... Sans même le savoir.

Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, souhaite faire interdire les spectacles de Dieudonné. Dans une interview au Parisien, Manuel Valls rappelle que «Dieudonné a été condamné à plusieurs reprises pour diffamation, injures et provocation à la haine raciale». «C’est donc un récidiviste et j’entends agir avec la plus grande fermeté, dans le cadre de la loi» déclare-t-il. Nous republions à cette occasion le reportage de Jean-Laurent Cassely à l'un des spectacles de Dieudonné.


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Un automobiliste roulant le 21 juin dans les environs de Saint-Lubin-de-la-Haye, à la limite de l’Ile-de-France et de la région Centre, serait tombé ce soir-là sur de petits panneaux indiquant la simple mention «quenelles» en bord de route, près d’un élevage bovin.

Il aurait peut-être cru qu’il s’agissait d’une vente directe de cette spécialité, mais aurait tiqué en se souvenant que c’est plutôt vers Lyon qu’on apprécie ce plat. Quelques virages plus loin, l’automobiliste aurait alors croisé, entassés dans une petite voiture, des jeunes brandissant des ananas depuis les fenêtres, ce qui leur procurait manifestement une très grande excitation.

Songeur, notre automobiliste imaginaire aurait alors continué sa route, s’interrogeant sur les mœurs curieuses de cette partie calme et isolée du pays. Sans se douter une seconde qu’à quelques kilomètres de là, la «Dieudosphère» tenait son grand rassemblement annuel.

C’est à cela qu’on reconnaît que Dieudonné a construit, patiemment et avec obstination, une petite contre-société, qui dispose désormais de signes de reconnaissance et de communication très sûrs, car totalement ésotériques pour le profane, mais très visibles même dans les médias les plus grand public.

Ananas, soleil, quenelle: une grammaire de la dieudosphère

La quenelle est, si on ose dire, le bras armé de l’idéologie de Dieudonné. Tout à la fois running gag, symbole politique et bras d’honneur dirigé contre ceux «d’en haut», «glisser une quenelle» consiste à placer sa main ouverte sur son bras opposé, à allonger se dernier pour faire un signe dont la signification est explicite. La référence au salut hitlérien est évidemment volontaire.

On a vu d'ailleurs apparaître ces «quenelles» dans le cadre de la campagne du Parti antisioniste, dont il fut l’éphémère tête de liste en Ile de France aux européennes de 2009, sur une affiche électorale dont l'ambiguïté n'était pas vraiment de mise...

La quenelle se décline en plusieurs tailles, à jauger en fonction du succès de l’action: petite quenelle, quenelle de 12, quenelle de 40, de 175, quenelle épaulée, etc. Plus la quenelle est longue, plus, bien entendu, le bras d’honneur est profond et procure satisfaction à son auteur. Un registre paillard qui rappelle un peu le slogan de Coluche lors de la présidentielle de 1981, pour laquelle il décidera finalement de se retirer: «Tous ensemble, pour leur foutre au cul». La cible n’est évidemment plus la même.

Quant à l’ananas, décliné tout au long de la soirée sous de multiples formes (ananas frais au buffet, fresque géante devant la salle, tee-shirts souvenir, déguisements, etc.), il est omniprésent pour rappeler la cause de la condamnation de l’intéressé pour provocation à la haine: la chanson Shoananas, qu’il reprend en cœur avec son public lors de chaque spectacle, sur l’air de la chanson Chaud Cacao d’Annie Cordy (Dieudonné a fait appel du jugement).

Depuis cette condamnation, la chanson Shoananas est le clou du spectacle Foxtrot, qui a tourné dans toute la France ces derniers mois. A chaque fois, Dieudonné fait mine de ne plus pouvoir la faire chanter à son public, sous peine de poursuites judiciaires… Et, bien sûr, finit par l'interpréter, pour le plus grand plaisir de la salle qui chante en choeur avec lui.

A l'entrée du Bal des quenelles, une fresque géante d'ananas donne le ton...

Le troisième signe de ralliement important qui, avec la quenelle et l’ananas, forme la trinité de la terminologie officielle, c’est l’expression «Au-dessus, c’est le soleil». Traduction: on s’attaque à la chose la plus haute, la plus sacrée possible (la Shoah, mais cela peut aussi s'appliquer à Bernard-Henri Levy ou à Mahmoud Ahmadinejad).

Cette phrase peut-être prononcée, imprimée sur tee-shirt, ou encore simplement mimée (il suffit pour cela de tenir son doigt en l’air comme pointé vers le soleil, en mimant avec la bouche une sorte de bisou pour en faire une caricature de rabin).

Un gif animé qui capture la gestuelle caractéristique du «Soleil». Mémorisez-là, c'est utile pour la suite de l'article

Quant à la quenelle à proprement parler, elle se décline en signes, en tee-shirts, en logos détournés. Elle est devenue une unité de langage. La voici parodiant le logo de Facebook, «réseau social sioniste».

Source: Dieudosphère

A l’entrée du Bal des quenelles, qui se déroule chaque année dans le vaste hangar où l’artiste tourne ses films, les fans venus de loin immortalisent ce moment en se faisant prendre en photo entre deux humains déguisés en ananas, mimant la fameuse quenelle. Un peu comme à Disneyland, quand Mickey ou Pluto viennent prendre la pose avec vos enfants…

Deux des trois signes codés de la dieudosphère: l'ananas et la quenelle, ici au Bal des quenelles 2013

Prendre la pose en mimant une quenelle est devenu un rituel chez les admirateurs de Dieudonné. Pour ce dernier, les quenelles sont un instrument politique: en demandant à ses fans de lui envoyer les photos et en les postant sur le mur de son compte Facebook officiel, il veut montrer à quel point il est soutenu par la base.

Ici à Strasbourg, la quenelle géante à laquelle le public est invité à participer en fin de spectacle se présente comme la défense de la liberté d'expression, et un bras d'honneur aux maires qui tentent de faire interdire le spectacle pour trouble à l'ordre public

Un public jeune et mélangé

Les gens sont venus nombreux: en couple, entre amis, la plupart se sont retrouvés à la gare voisine d’Houdan, d’où l’équipe de Dieudonné indiquait la route pour se rendre sur place, l'information n'étant pas disponible sur les billets sans doute pour éviter de voir la fête troublée par des opposants. De sympathiques jeunes gens m’ont amené en voiture jusqu’à la salle. D’ailleurs presque tous les participants sont jeunes.

Derrière moi, dans la queue pour accéder au buffet, deux très jeunes musulmans discutent du «Prophète», de ce qu’il autorise et ce qu’il interdit en matière d’alimentation, de culture, etc. Certains jeunes issus de l’immigration qui vivent leur revival religieux peuvent être naturellement séduits par les combats politiques de Dieudonné autour de la question palestinienne (ne me demandez pas de quantifier cette affirmation, évidemment nous n’en savons rien).

La recherche d’une vérité alternative basée sur un relativisme généralisé —le monde selon Dieudonné— a fini par séduire des populations hétéroclites. Tout un petit peuple de rastas blancs, qu'on imaginerait plutôt dans un festival reggae ou une free party. Une frange de l’extrême gauche altermondialiste, qu’on reconnaîtra facilement au port du tee-shirt à l’effigie d’Hugo Chavez ou au total look joueur de diabolo à Rennes. On supposera que cette jeunesse est plutôt arrivée là par le biais de la critique radicale des médias, de l'oligarchie et du «nouvel ordre mondial» que par le prisme du conflit israélo-palestinien, encore que les deux logiques aient tendance à s'entrecroiser.

Des partisans de Bachar el-Assad brandissant des drapeaux syriens et des portraits à l’effigie du dictateur sont d’ailleurs venus recevoir leur «Quenelle d’or» (catégorie «pour l'ensemble de son œuvre»), la petite statuette inspirée des César que Dieudonné distribue lors de ce bal annuel à ses soutiens ou à ceux qui partagent ses combats. Selon le site révisionniste Entre la plume et l’enclume, la quenelle sera d'ailleurs remise en mains propres au président syrien.

Quelques authentiques militants d'extrême droite, qui regrettent l'absence du négationniste Faurisson, sont aussi présents mais ne semblent pas représenter la majorité du public... En revanche on retrouve dans ces soirées les animateurs du réseau qui sont désormais des relais artistiques sur internet de la pensée «antisioniste», selon l’expression consacrée: le Jamel Comedy Club de Dieudonné. Car en un peu plus d’une décennie, Dieudonné a fait école.

Très présents sur Internet, ils publient des BD, des pamphlets ou des vidéos, comme les dessinateurs Zéon et Joe Lecorbeau —un «glisseur de quenelles» qui réalise des détournements dieudonniens de BD célèbres comme Astérix ou Tintin— ou sont actifs dans l’écriture et l’idéologie, comme Salim Laïbi (alias «Le libre penseur») et Alain Soral bien sûr —dit «Maître quenellier», distinction qu’il est le seul à partager avec Dieudonné.

La première partie était assurée par le comique Jo Damas, et par le régisseur des spectacles de Dieudonné, l’acteur Jacky Sigaux, célèbre pour son rôle du juif déporté dans les précédents spectacles du comédien, et qui est monté sur scène dans le personnage de «Samuel» pour se lancer dans une lamentation musicale intitulée «Je suis juif». Personnage copieusement hué par la salle.

Dieudonnisation médiatique ou l’entrisme de la quenelle

Mais ce «Dieudonnisme», que vous croyiez ne plus avoir aperçu dans les médias depuis un sketch chez Marc-Olivier Fogiel devant Jamel Debbouze en 2003, a su faire grimper son influence à la télévision, par des moyens souvent détournés et grâce à ses petites quenelles:

Le 23 janvier 2013, le footballeur de Montpellier Mathieu Deplagne marque son premier but en pro face au FC Sochaux. Pour son petit geste de parade, le footballeur mime alors une «quenelle». Le lendemain, il fait la une de Midi Libre.

Il est venu, le 21 juin, récupérer sa Quenelle d’Or, «catégorie sportive», des mains de Dieudonné.

Les sportifs sont, à l'image de Tony Parker, nombreux à effectuer ces clins d'oeil à l'humoriste.

Ci-dessous, Didier Dinart et Nikola Karabatic de l'équipe de France de hand.

Source: Facebook Dieudonné officiel

... Et oui, Yannick Noah aussi

Dans les émissions de téléréalité aussi, Dieudonné fait des apparitions fréquentes grâce à l’astuce de ses fans.

Sur TF1, dans l’émission Bienvenue chez nous du 20 juin, un jeune homme est apparu portant un tee-shirt «Au-dessus c’est le soleil».

Réaction de joie immédiate sur la page Facebook de Dieudonné:

 «En direct sur TF1 ça glisse de la quenelle !!»

Et réactions enchantées du public:

Un peu plus tôt dans le mois, c'est cette fois l'équipe de la saison 2013 de Pékin Express (M6) qui pose en faisant une quenelle. Et il n'est pas inintéressant de reprendre la description que fait un blog pro-Dieudonné des participants, en tout point conforme au type de population que l'on trouvait au Bal des quenelles, c'est-à-dire des profils de classes moyennes et populaires.

«Denis (28 ans, comptable) & Julie (30 ans, chargée de communication), deux corses/ Linda &  Salim (Un couple. Ils ont tout deux 33 ans et sont techniciens)/ Fabien (26 ans, barman et mannequin) &  Tarik  (51 ans, chanteur) : Père et fils.»

Le 5 mars 2013, c’était un candidat de Top Chef, l’émission culinaire star de M6, qui faisait une référence à Dieudonné en citant la phrase «Au-dessus, c’est le soleil». Mais est-ce vraiment une référence volontaire? Difficile à dire (à 2’56 dans la vidéo).

En 2010, c’est une équipe de candidats de l’émission Secret Story qui, interrogée lors d’un des appartés face caméra pour commenter les derniers épisodes, affirme avoir glissé une grosse quenelle à ses concurrents. Benjamin Castaldi lui-même reprend la formulation sur le plateau.

Sur Internet, les forums proches de l'humoriste exultent devant l’ironie de la situation. La principale chaîne du système vient de rendre un hommage appuyé bien qu’involontaire à l’humoriste le plus boycotté de France. Qui plus est, Secret Story est produit par Endemol, la société d'Arthur, ennemi juré de Dieudonné. L'archive a été rapidement supprimée, mais elle est encore visionnable sur le site russe Rutube.

Le niveau de conscience politique des multiples candidats de téléréalité qui citent du Dieudonné est difficile à évaluer, bien entendu (leur niveau de conscience tout court, peut-être, aussi). Mais le phénomène est bien réel.

Est-ce vraiment surprenant? Le dernier spectacle de Dieudonné, Foxtrot, a fait le plein des Zenith de France, réunissant 2 à 4.000 spectateurs par ville. Posté le 18 juin sur YouTube, ce dernier avait, le 23, été visionné près de 300.000 fois (vidéo aujourd'hui retirée). Quant au grand raout annuel des troupes, le Bal des quenelles, l’édition 2013 a écoulé toutes ses places, et il est raisonnable d’estimer l’affluence à un petit millier de personnes.

L'activité protéiforme de Dieudonné et sa capacité à se placer simultanément sur plusieurs tableaux constitue un phénomène assez nouveau. Il se passe bien quelque chose, mais on ne sait pas encore vraiment quoi.

Jean-Laurent Cassely