France

Pourquoi la Manif pour tous veut se doper au Tour de France

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 28.06.2013 à 9 h 27

Des personnes proches du printemps français et de la Manif pour tous ont fait part de leur intention de perturber le déroulement de l'épreuve. Ils ne sont pas les premiers...

Tour de France 1993. Robert Pratta/REUTERS

Tour de France 1993. Robert Pratta/REUTERS

La Manif pour tous aime le sport... Ce qui s’est passé dans les tribunes de Roland-Garros pendant la finale masculine opposant Rafael Nadal à David Ferrer pourrait bien n'être qu’un avant-goût de ce qui pourrait se dérouler pendant le Tour de France. Nullement découragés par le vote de la «loi Taubira», les adversaires du mariage pour tous laissent entendre qu’il faut s’attendre de leur part à des interventions pendant le déroulement d’une des plus célèbres épreuves sportives au monde.

Si on laisse de côté les motivations purement politiques d’un tel geste, il faut reconnaître que le Tour de France est, médiatiquement et de manière pratique, un excellent choix pour faire entendre sa voix. L’édition de 2012 était retransmise dans plus de 190 pays, par 120 chaînes de télévisions. Plus de 2.500 journalistes couvrent l’épreuve, et les chiffres du public présent sur le bord des routes sont passés de 100.000 personnes lors des premières éditions à plus de 11 millions l’an dernier.

L’exposition médiatique est donc excellente. D’un point de vue pratique, c’est aussi, par sa nature même, une des épreuves les plus faciles à perturber. Pas de contrôle à l’entrée, pas de billets ni de réservations. A l’exception du départ, de l’arrivée, et de certains passages en ville où le public se trouve parqué derrière des barrières de sécurité, l’accès au circuit est pour ainsi dire incontrôlable.

Et voilà pourquoi le Tour est depuis toujours l’objet de manifestations dont il est intéressant de constater qu’elles ont changé de nature avec le temps et, surtout avec la présence de plus en plus massive des médias pour le couvrir.

Perturbations sportives et interventions musclées

En 1904, lors de la 2e édition, on déplore de nombreux incidents, à tel point que le deuxième Tour de France manque de peu d’être le dernier. Dès la première étape, des hommes masqués descendent d’une voiture et matraquent Lucien Pothier et Maurice Garin, deux des trois favoris (on pensera naturellement à un coup monté par le troisième, Aucouturier, sans que l’on puisse le prouver).

Le cauchemar continue lors de l’étape qui mène à Marseille. Des supporters d’Antoine Fauré, le «régional de l’étape» arrêtent le peloton qui le suit pour s’assurer qu’il remportera sur ses terres. Le chaos est tel que les officiels de la course sortent des révolvers et tirent en l’air pour disperser la foule!

Pour faire bonne mesure, lors d’étapes suivantes, on verra une foule en colère caillasser des coureurs pour protester contre la disqualification d’un autre régional de l’étape et d’autres jeter des clous sur la chaussée, un acte de pure malveillance. Un cauchemar, on vous dit!

De tels incidents vont se poursuivre jusqu’aux années 1950, Eddy Merckx recevra même un coup de poing au foie en pleine ascension du Puy-de-Dôme, victime du supporter d’un de ses concurrents. Les épisodes navrants du Tour 1904 ne se sont jamais reproduits à une pareille échelle et avec une telle violence. Il faut dire que le Tour est aujourd’hui une épreuve très encadrée: Au total ce sont près de 25.000 policiers et gendarmes qui en assurent la sécurité, à raison de 300 à 900 par étape, sur les trajets, en amont en aval et au sein du cortège.

La politique s’en mêle

Des années 1910, date à laquelle le tracé commence a être sérieusement encadré par des forces de l’ordre, jusqu’aux années 1950, les perturbations occasionnées au déroulement du Tour sont pour l’essentielle fait de personnes isolées, mais à partir des années 1960, on assiste à toute une série de manifestations: agriculteurs en colère, opposants au franquisme qui plastiquent des véhicules du Tour pendant la nuit, manifestations de pompiers, parents d’élèves d’écoles qui ferment où dans lesquelles des classes sont supprimées et qui profitent du passage du Tour dans leur région pour se faire entendre.

Il est assez rare que ces protestations finissent par entraîner un arrêt ou une neutralisation de la course. Dans la majorité des cas, les organisations syndicales, groupes de citoyens ou corporations se contentent de faire connaître leur intention. La menace de perturber l’étape est alors un outil dans les négociations; rares sont les maires ou les préfets qui ont envie que leur ville ou leur département fasse le titre du journal du soir parce que les cyclistes ont été empêchés de circuler par des salaries ou des administrés en colère...

Une quête de visibilité

Quelle tournure va prendre la protestation des anti-mariage pour tous? C’est la grande inconnue. Le conseiller national de l’UMP Samuel Lafont, à l’origine de cette idée, évoque l’idée d’une présence par le biais de banderoles qui seront visibles du fait de la présence d’innombrables caméras, afin de montrer que les opposants à la loi Taubira ne désarment pas (La page Facebook du Tour de France pour Tous recueillait, le samedi 22 juin, près de 1.700 «like»). Il n’est donc pas question de descendre sur la route. Mais dans quelle mesure les organisateurs d’un tel mouvement ont-ils barre sur leurs partisans ou les mouvements qui gravitent autour d’eux? Le bloc identitaire a ainsi déclaré qu’il était favorable à une telle initiative et comptait y prendre part. On voit mal ses membres se contenter de brandir des banderoles au passage du peloton.

Quelles peuvent être les retombées de telles manifestations? Il est difficile de comparer cette éventuelle opération de com’ avec ce qui se déroule en ce moment au Brésil où les manifestations sont de plus en plus violentes face à un gouvernement et qui dépense des sommes astronomiques pour la prochaine coupe du monde de football et les prochains JO alors que la misère est toujours présente, ce qui met en colère de nombreux anciens internationaux brésiliens, comme Rivaldo. Il s’agit là de manifestations en lien avec l’épreuve et qui en contestent le coût. Le Tour de France Pour Tous entend seulement profiter de la médiatisation du Tour.

Cette quête médiatique est une bonne illustration de la manière dont Tour de France a changé de nature. Course sportive (certes sponsorisée par le journal L’Auto, ancêtre de L’Equipe, qui entendait, si l’on peut dire, doper ses ventes par ce biais), elle est devenue, au fil du temps, avec l’arrivée de la caravane publicitaire en 1930, la présence de plus en plus nombreuse des médias et la véritable industrialisation du dopage un gigantesque barnum.

Lors de ses cinquante premières années d’existence, les perturbations du Tour étaient pour la plupart à caractère sportif, motivées par le désir de gêner des concurrents ou d’en favoriser d’autres. Elles ne sont plus aujourd’hui que politiques ou médiatiques. Ceux qui veulent l’interrompre se fichent comme d’une guigne du classement général. A leurs yeux, les forçats de la route, chers à Albert Londres, sont à ranger au rayon des accessoires. Antoine Blondin doesn’t like this.

Antoine Bourguilleau

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Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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