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Ce que veulent les femmes? Du sexe!

Amanda Hess, mis à jour le 25.06.2013 à 10 h 11

Et ça n’arrange pas du tout les hommes.

Flash mob à Madrid en 2008. REUTERS/Susana Vera

Flash mob à Madrid en 2008. REUTERS/Susana Vera

Un jeudi soir du mois dernier, je me suis retrouvée assise entre le PDG de Playboy et son directeur de la rédaction dans le bungalow préféré de Marilyn Monroe à l’hôtel Château Marmont. Playboy avait déserté son célèbre manoir pour dévoiler la Playmate 2013, Raquel Pomplun, beauté américano-mexicaine de 25 ans, heureuse élue pour incarner le «relooking» de l’imaginaire de la marque. Pour séduire la génération du millénaire des lecteurs de Playboy, «nous devons attirer les femmes» souligna Scott Flanders, le PDG. «Nous devons créer des événements où les femmes se sentiront aussi à l’aise que les hommes.» En d’autres termes, il leur fallait trouver ce que voulaient voir les femmes –chez les autres femmes.

Le premier impératif était de faire oublier les échos frivoles des Girls de Play Boy –le reality show de la chaîne E! qui suivait trois des petites amies de Hugh Hefner, suturées à la silicone et marinées dans l’eau oxygénée, pendant qu’elles papillonnaient dans le manoir– et de replacer le compteur quelques générations en arrière, à une époque où il semblait sexuellement révolutionnaire aux femmes de sauter dans les bras de Hef.

Des exemplaires du numéro de juin étaient disséminés ici et là, permettant d’admirer Raquel Pomplun en petite culotte blanche, bigoudis sur la tête, tenant un téléphone à cadran et arborant un grand sourire par-dessus son épaule. Deux des accessoires incontournables de Playboy brillaient par leur absence. «On va vers ce qu’on appelle les trois G: God-given gorgeous, la beauté telle que Dieu l’a faite, sans amélioration artificielle, explique Flanders. Non pardon –sans amélioration artificielle qui saute aux yeux

«Je préfère appeler ça Darwin-given gorgeous, la beauté telle que Darwin l’a faite, rectifie Jimmy Jellinek, directeur de la rédaction. Le magasine cultivait cette esthétique de la beauté inaccessible» qui provoquait «une rivalité malsaine entre les femmes», explique-t-il. Il espère attirer autant les femmes que les hommes grâce à un «look plus sain, plus réaliste».

Je suggère alors qu’au lieu de faire du bricolage avec la silhouette féminine, Playboy envisage d’attirer les femmes en mettant des hommes dans son magazine.

-  «Autrefois on montrait une asperge de temps en temps, concède Jellinek. Plus maintenant

- «Les hommes n’aiment pas trop ça», intervient Flanders.

-  «De nos jours, on ne voit pas beaucoup de bites, même dans les films», précise Jellinek.

Nous discutons des exceptions à cette règle: un infini étalage bien approfondi dans Bon à tirer. La scène de catch nue dans Borat. L’inébranlable performance de Michael Fassbender dans Shame.

- «Magnifique pénis», siffle Jellinek.

- «Enorme pénis», précisé-je.

- «Personnellement, j’aimerais voir davantage de normalité telle que Dieu l’a faite dans cette zone-là», ajoute Flanders.

- «Tu vois, je fais partie de la minorité. Je sais apprécier un bon petit paquet», se démarque Jellinek. «La culture de la consommation actuelle est empreinte d’une certaine hypocrisie», continue-t-il. «S’il est difficile de montrer des femmes nues, il l’est encore plus d’afficher des hommes à poil.» Après tout, «les hommes dominent toutes les formes de médias, c’est donc eux qui dictent les goûts lâchés aux masses».

- «C’est un rouge», rigole Flanders.

- «Avec Porsche», précise Jellinek.

Playboy se retrouve sur le fil à un moment intéressant de la représentation culturelle de la sexualité humaine: il devient à la mode d’embrasser les désirs sexuels des femmes –tant qu’ils s’adaptent bien comme il faut à ceux des hommes. Comme l’a confié un producteur de la franchise porno soft aujourd’hui en faillite Girls Gone Wild en 2004, les caméras de Joe Francis ne faisaient que capter une nouvelle permutation de la sexualité féminine, où les femmes «se mettaient à poil pour la marque» de leur plein gré.

Playboy aussi, comme l’a confié Hugh Hefner, est «adopté d’une curieuse façon par les jeunes femmes dans un monde post-féministe». Comme le souligne son PDG, «à nos fêtes, les filles sont plus nombreuses que les hommes à vouloir se faire photographier à côté des Playmates en costume. Expliquez-moi ça, vous».

Le désir des femmes, cette force sous-estimée

J’avais quelques idées sur la question. Elles se sont cristallisées ce week-end lorsque j’ai lu le livre récemment paru de Daniel Bergner, What Do Women Want?, étude fascinante de la science naissante du désir féminin. Dans cet ouvrage, Bergner, qui écrit parfois pour Slate, expose divers travaux de recherches menaçant de mettre à mal tous les stéréotypes modernes de la sexualité féminine: ceux qui veulent que les femmes ne soient pas des créatures visuelles, que leurs pulsions sexuelles soient moins intenses que celles des hommes, qui affirment que c’est l’amour, pas le sexe, qui les excite, et qu’elles sont naturellement faites non pas pour être agents mais objets sexuels.

Si la société ne s’est pas rendue compte de tout cela avant, écrit Bergner, c’est parce que les hommes qui la dirigent ne le voulaient pas. «Le désir des femmes –sa portée intrinsèque et sa puissance naturelle– est une force sous-estimée et contrainte», conclut-il. Au Moyen-Age, ce désir était contraint par l’idée que «les sorcières ivres de luxure... rendaient les hommes “lisses”, privés de leurs génitoires». Au siècle dernier, il était contraint par la théorie de Freud selon laquelle les femmes ont «un instinct sexuel plus faible» que les hommes.

Aujourd’hui, il est contraint par la psychologie évolutionniste moderne qui affirme que «les femmes sont manipulées par leurs gènes qui les poussent à chercher le confort d’une relation». Dans toutes les cultures, écrit Bergner, «avec un aplomb scientifique ou inspiré par Dieu, on dicte aux filles et aux femmes ce qu’elle sont censées ressentir». Elles sont principalement supposées aimer l’idée de se sexualiser elles-mêmes, mais pas les hommes. Les sexologues dont Bergner trace le portrait dans son livre travaillent tous à éplucher ces messages culturels disant aux femmes ce qu’elles doivent ressentir pour découvrir ce qui, en réalité, les excite vraiment.

Des comportements supposément masculins

Prenons les recherches du Dr Kim Wallen, qui étudie la sexualité des singes rhésus, cette espèce que nous avons expédiée dans l’espace pour voir comment les éléments affecteraient les astronautes humains.

Quand deux singes rhésus sont mis dans une seule toute petite cage, «les mâles semblent être les initiateurs de l’espèce», rapporte Bergner.

«Mais mettez les rhésus dans une situation moins artificielle, et les relations sexuelles dépendent entièrement du fait que la femelle traque le mâle, qu’elle ne cesse de l’approcher, de lui faire des suçons, des caresses, des baisers sur le ventre, de le tapoter, bref de son envie à elle

Wallen émet l’hypothèse que «les conventions et les impératifs sociaux» poussent les femmes humaines à, «souvent, ne pas suivre ni même reconnaître l’intensité de la motivation à laquelle obéissent les guenons». Elles sont dans leur propre «cage culturelle» qui «déforme la libido».

Le Dr Jim Pfaus, qui étudie l’accouplement agressif des rates, est bien d’accord. Si les humaines étaient libres d’agir davantage comme les animaux qu’il étudie, explique-t-il, nous verrions chez elles davantage de «comportements supposément masculins», par exemple «davantage de femmes qui ramassent des hommes dans la rue, de femmes qui se font sauter et qui partent au petit matin, en ayant des rapports sexuels sans attendre qu’une relation se crée, davantage de filles enfermées dans leurs chambres devant leur ordinateur à se masturber devant du porno avant de se mettre à leurs devoirs».

C’est un dangereux affront lancé à la face de l’homme moderne, a confié Pfaus à Bergner, parce que «nous nous ouvrons au cocufiage». Les hommes ne veulent pas ouvrir la cage, parce qu’ils ont «peur de ce qu’il y a à l’intérieur».

L'effet d'un sexe en érection chez les femmes hétéros

Le Dr Meredith Chivers a tenté de jeter un coup d’œil dans cette cage en installant un groupe de femmes dans des fauteuils confortables pour leur montrer toute une série de vidéos, d’images et d’enregistrements audio pornographiques, après leur avoir inséré des pléthysmographes vaginaux permettant de mesurer le débit sanguin de leur désir. En voyant des vidéos de femmes nues, d’hommes nus, de scènes de sexe hétérosexuel, de sexe gay et lesbien et de sexe entre bonobos, tous ses sujets «ont été immédiatement excités dans tous les cas, y compris par les singes en train de copuler».

Mais lorsqu’il a été question de faire commenter leur excitation par les femmes elles-mêmes, les correspondances entre leurs déclarations et les résultats du pléthysmographe «étaient pratiquement nulles», rapporte Bergner. Les femmes hétérosexuelles ont prétendu davantage réagir aux scènes de sexe hétéro qu’en réalité et personne n’a avoué la moindre réaction devant les bonobos en pleine action.

Si, physiquement, le désir féminin semblait «omnivore», mentalement il révélait «un fossé objectif et subjectif» (en l’occurrence, lorsque le Dr Chivers a branché des hommes hétéros à un pléthysmographe pénien et leur a montré les mêmes images, leur désir a paru adopter un tracé bien plus direct: leur débit sanguin s’est accéléré devant des scènes de sexe hétérosexuel, de femmes seules et, tout particulièrement, de femmes en train de faire l’amour entre elles, et leurs comptes-rendus ont correspondu aux enregistrements de leur débit sanguin).

La seule préférence marquée que le Dr Chivers ait décelée parmi ses sujets féminins? Lorsqu’elle montrait à des femmes hétéros des photographies d’organes génitaux humains, leur sang «circulait beaucoup, beaucoup plus vite quand une érection occupait l’écran» que lorsqu’elles voyaient un pénis flaccide ou la photo d’une entrejambe féminine.

Apparemment, le directeur de la rédaction de Playboy n’est pas le seul à apprécier un bon petit paquet. Mais dans un paysage sexuel dominé par les désirs et les insécurités des hommes, il est plus sûr de diriger le regard sexuel des femmes vers d’autres femmes que vers les hommes. La question à laquelle Playboy espère répondre avec la réinvention de sa Playmate n’est pas exactement «que veulent les femmes?». C’est plutôt «que veulent les femmes et que les hommes trouveront acceptable?» Ou en réalité «que veulent les hommes?» (Du nouveau).

Peut-être est-ce l’internalisation culturelle du désir masculin, ce que Bergner appelle «eroticization of disempowerment [érotisation de l’impuissance féminine]» qui pousse certaines femmes à entretenir des fantasmes de viol, d’autres à faire la queue pour se faire prendre en photo avec les playmates de Hefner déguisées en lapines et d’autres encore à devenir les actrices les plus enthousiastes de l’émission Girls Gone Wild.

Comme le dit Bergner:

«Les hommes ont transformé les filles et les femmes en objets; les filles et les femmes, vivant dans un monde dirigé par les hommes, se sont approprié cette vision masculine et se sont transformées elles-mêmes en objets.»

Amanda Hess

Traduit par Bérengère Viennot

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