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Instagram vidéo copie Vine, c'est une très mauvaise nouvelle pour l'innovation

Farhad Manjoo, mis à jour le 24.06.2013 à 15 h 33

La nouvelle fonctionnalité d'Instagram n'est qu'un recyclage de Vine –et un énième mauvais présage pour la Silicon Valley.

REUTERS/Andrew Burton

REUTERS/Andrew Burton

L'an dernier, j'ai participé à trois événements presse de Facebook, tous parfaitement organisés, super secrets et promettant des trucs énormes. Enfin, je crois bien qu'il n'y en avait que trois –ça se mélange un peu dans ma tête et j'en ai peut-être raté un ou deux à cause d'un rendez-vous chez le dentiste. Mais parmi ceux dont je me souviens, il y a eu celui pour annoncer un nouveau moteur de recherche, un autre sur une nouvelle mouture du flux d'actu et... oh tiens, il y a deux gros mois, cette histoire d'écran d'accueil pour téléphones Android. Ce dernier raout était aussi l'occasion d’inaugurer un majestueux auditorium au cœur du QG Facebook. Et les sushis servis ce jour-là étaient particulièrement délicieux. 

Le 20 juin, rebelote. Cette fois-ci dans un auditorium plus petit, avec des poufs, du café à la mousse rigolote, de la musique zen –un truc vraiment cozy (ces gars-là sont des professionnels). Et comme certains l'avaient deviné, l'événement marquait le lancement d'une nouvelle fonctionnalité sur Instagram, racheté l'an dernier par Facebook. Cette nouveauté, c'est de la vidéo. Trop génial: maintenant vous pouvez faire des films avec Instagram.

J'aimerais pouvoir en dire plus, mais je crois que ça ne va pas plus loin. Une fois l'application mise à jour sur votre smartphone, vous y trouverez une icône caméra. Pour enregistrer une vidéo, appuyez dessus. Vous pouvez mixer plusieurs clips, mais la longueur totale de votre film ne devra pas dépasser 15 secondes. Pourquoi 15 secondes? Parce que Vine, l'application quasi identique lancée par Twitter en janvier, se limite à 6 secondes –et Facebook voulait leur en mettre 150% dans la vue. 

C'est une blague, mais j'ai bien peur que Facebook la prenne au sérieux. Il m'est déjà arrivé de vanter le talent de Facebook pour voler avec rapidité et dextérité les bonnes idées des autres. Le site a copié les abonnements sur Twitter, l'ajout automatique à des groupes sur Google Plus, les check-ins sur Foursquare et a proposé des imitations de Snapchat et d'Instagram (avant de le racheter). Que Facebook se décide aujourd'hui à cloner Vine ne devrait surprendre personne.

Instagram, une impasse pour l'innovation

Et il n'y a absolument aucun mal à cela. J'ai toujours pensé qu'en termes de technologie, les idées valent moins que la mise en œuvre. Apple n'a pas inventé la tablette, Google n'a pas inventé le moteur de recherche et Facebook n'a pas non plus inventé le réseau social. Mais ils ont fait ces trucs mieux que les autres. Et si Instagram peut faire de petites vidéos virales mieux que Vine –parce qu'il a davantage d'utilisateurs ou parce qu'il inclut de légères améliorations, comme les filtres ou la stabilisation d'image– alors être deuxième ne devrait pas l'arrêter.

Mais d'un autre côté, boudiou, quel triste jour pour la Silicon Valley! Kevin Systrom, le cofondateur d'Instagram est l'un des gars les plus brillants dans son domaine. Je ne doute pas qu'il soit fier de son équipe pour avoir réussi à implémenter de la vidéo sur Instagram. Mais en le voyant ce 20 juin au matin, aux côtés de Mark Zuckerberg, annoncer avec une niaiserie confondante une fonctionnalité déjà inventée et coulant de source, l'état actuel de l'innovation dans le secteur technologique a bien failli me faire verser ma larme.

«Ce n'est que le début!», a lancé Zuckerberg en coup d'envoi, comme si ajouter de la vidéo sur une application photo populaire était un premier pas vers un réacteur à fusion froide fonctionnel. «Ça change tout!», a continué Systrom en présentant le stabilisateur d'images –d'un air tellement affecté que je me suis plusieurs fois demandé s'il croyait un seul mot de son laïus. Dans la bouche de Systrom, on retrouvait une poétique stevejobienne sur la distorsion de la réalité, mais ses paupières, je le jure, clignaient un «Sortez-moi de là» en morse.

Quand Facebook a racheté Instragram, la légende veut que Mark Zuckerberg ait promis à Kevin Systrom qu'il resterait toujours aux commandes de sa populaire application. Tout indique une promesse tenue –chez Facebook, l'équipe d'Instagram est à part, exception faite des ressources serveurs infinies et des prodigieux avantages mis à disposition par le mastodonte. La fidélité de Systrom envers son équipe est un atout formidable pour les utilisateurs d'Instagram.

Mais je me demande si c'est une bonne chose pour Facebook, pour l'innovation dans la Silicon Valley et même pour Systrom. Instagram, c'est une communauté à croissance exponentielle, mais c'est aussi une impasse pour l'innovation. Son principe général, c'est de simplifier un processus déjà simple –prendre et partager des photos. L'objectif est louable, mais à un moment donné, le processus sera tellement simplifié qu'il sera réduit à son plus simple appareil. Le fait que la nouvelle super fonctionnalité d'Instagram soit du déjà fait montre combien nous avons atteint le cul-de-sac d'Instagram.

L'éternelle réinvention

Zuckerberg se trompe, ce n'est pas le début d'Instagram. L'application a donné tout ce qu'elle avait dans le ventre. Maintenant, c'est d'un gardien dont elle a besoin, pas d'un inventeur.

Et il faut que Kevin Systrom consacre son esprit à autre chose. Non, précisément, je ne sais pas quoi. Mais ça serait quand même cool si, au lieu de trouver de nouvelles interfaces pour résoudre des soucis aussi futiles que vus et revus, le monde technologique se creusait davantage la tête sur des problèmes un peu plus conséquents –comment conserver l'énergie, améliorer notre santé ou nos systèmes politiques. Je ne veux pas jouer les rabat-joie ou pousser Systrom vers quelque chose qui ne l'attire pas, mais pourrait-il au moins faire quelque chose que personne n'a déjà fait?

Le problème n'est pas propre à Kevin Systrom, ni même à Facebook. Aujourd'hui, en lieu et place de l'invention, bon nombre d'acteurs du secteur technologique se laissent bercer par la douce musique de la réinvention. Lors de sa conférence développeurs, l'une des plus grosses annonces d'Apple concernait un service de musique en streaming censé faire la nique à Google, dont le propre service de musique en streaming –annoncé à sa conférence développeurs– ressemble beaucoup à Pandora, Rdio ou encore Rhapsody. L'an dernier, la grosse nouveauté d'Apple, c'était une application de cartes routières qui –au mieux– sera un jour aussi bonne que celle de Google. Google a récemment annoncé sa propre version d'Evernote et pendant ce temps-là, une demie-douzaine de start-up cherchent à mettre au point des lecteurs RSS.

Bientôt, je vous le promets, Yahoo organisera un grand raout pour nous annoncer qu'ils ont complètement et fondamentalement réinventé le courriel.

Non, l'innovation n'a pas complètement disparu de la Silicon Valley. Google Glass est vraiment un projet inédit et risqué. Pareil pour Google Fiber. Elon Musk –le chef de Tesla quand il ne joue pas avec SpaceX– a toujours de grandes idées et c'est plus fort que lui. Mais le plus souvent, les innovations véritables tiennent davantage de l'exception que de la norme. En ce moment, la triste réalité du secteur, c'est de coller une nouvelle icône sur une application mobile et d'y voir le retour du Messie.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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