Monde

Brésil, Turquie: en quoi les manifestations se ressemblent

Moisés Naím, mis à jour le 24.06.2013 à 11 h 50

Evidemment, les situations sont différentes, mais en y regardant bien, on peut dégager six constantes assez surprenantes.

Le 22 juin 2013 à Fortaleza. REUTERS/Davi Pinheiro

Le 22 juin 2013 à Fortaleza. REUTERS/Davi Pinheiro

Il y a d’abord eu la Tunisie, puis le Chili et la Turquie. C’est maintenant au tour du Brésil. Quel est le point commun entre les manifestations de rue dans des pays aussi hétérogènes?

Il y en a plusieurs, et ils sont assez surprenants.

1. De petits incidents prennent de l’ampleur

A chaque fois, les manifestations ont fait suite à des événements localisés, avant de se transformer inopinément en mouvement national. En Tunisie, tout a commencé après qu’un maraîcher ambulant, complètement désabusé par l’intransigeance des autorités, s’est immolé par le feu.

Au Chili, ce sont les frais universitaires qui ont provoqué le courroux des étudiants.

En Turquie, le déclencheur est le projet de destruction d’un parc, et au Brésil, c’est le prix des tickets de bus.

A la grande surprise des manifestants eux-mêmes –et des gouvernements–, ces griefs spécifiques ont trouvé un certain écho auprès de l’opinion, au point d’engendrer des mouvements de protestation d’envergure nationale portant sur de multiples sujets: corruption, inégalités, vie chère ou actions gouvernementales arbitraires et détachées des besoins des citoyens.

2. La réponse des gouvernements est inadaptée

Aucun Etat concerné par des protestations généralisées n’a été capable de les anticiper. Au départ, ils n’en comprenaient même pas la nature ni n’étaient outillés pour y faire face efficacement. La plupart des gouvernements ont jugé bon d’envoyer la police anti-émeute pour dissiper les manifestants. D’autres sont allés plus loin, décidant de déployer carrément les militaires dans les rues. Les excès des forces de l’ordre n’ont fait qu’aggraver la situation.

3. L’absence de «chaîne de commandement»

Il est rare que les mobilisations présentent une structure organisationnelle ou que les manifestants soient dirigés par des chefs clairement définis. Il arrive que certains manifestants occupent le devant de la scène et soient désignés porte-parole par les autres protestataires ou par les journalistes. Mais ces mouvements, qui naissent spontanément par le biais des réseaux sociaux et des textos, n’ont guère de chefs officiels ni de hiérarchie traditionnelle.

4. Il n’y a personne avec qui négocier ou d’emprisonnable

Le caractère à la fois informel, spontané, collectif et désordonné des protestations rend les gouvernements perplexes. Avec qui négocier? A qui faire des concessions pour apaiser la colère générale? Comment savoir si ceux qui jouent un rôle de leader sont vraiment en mesure de représenter les manifestants et de tenir leurs engagements?

5. Nul ne peut prédire les conséquences des protestations

Aucun spécialiste n’avait prévu le Printemps arabe. Jusqu’à peu de temps avant leur destitution soudaine, les analystes, les services de renseignements et les médias percevaient Ben Ali, Kadhafi ou Moubarak comme des dirigeants intouchables –ils étaient absolument certains qu’ils se maintiendraient au pouvoir dans leur pays respectif. A posteriori, ces mêmes spécialistes sont venus expliquer pourquoi ces dictateurs auraient inéluctablement fini par tomber.

De la même manière que l’on n’a pas su pourquoi ni comment les manifestations ont éclaté, on ne saura pas comment et quand elles se termineront, ni quels seront leurs effets. Dans certains pays, elles n’ont pas eu de conséquences majeures ou ont seulement donné lieu à des réformes mineures. Dans d’autres pays, les mobilisations ont entraîné la chute de gouvernements. Si tel ne sera pas le cas au Brésil, au Chili ou en Turquie, il n’en demeure pas moins que le climat politique de ces pays a tourné.

6. La prospérité n’achète pas la stabilité

Le plus surprenant à propos de ces manifestations de rue, c’est qu’elles touchent des pays qui s’en sortent très bien sur le plan économique! L’économie de la Tunisie est celle qui se porte le mieux en Afrique du Nord. Le Chili fait figure d’exemple pour le monde entier en matière de développement. Ces dernières années, nous avons entendu dire maintes et maintes fois de la Turquie qu’elle était un «miracle économique». Quant au Brésil, il a non seulement arraché des millions d’hommes et de femmes de la pauvreté, mais encore est-il parvenu à réduire les disparités sociales. Tous ces pays comptent aujourd’hui une classe moyenne dont la taille est plus importante que jamais.

Alors pourquoi manifester son mécontentement sur la voie publique et non se réjouir? La réponse se trouve dans un livre signé du politologue américain Samuel Huntington et publié en 1968: L’Ordre politique dans les sociétés en transition. Selon cet auteur, dans les sociétés qui connaissent des changements rapides, la demande de services publics croît plus vite que la capacité des gouvernements à la satisfaire.

Voilà précisément la faille qui fait que les gens envahissent les rues pour se plaindre, à juste raison, du coût prohibitif de l’enseignement supérieur au Chili, de l’autoritarisme d’Erdogan en Turquie ou de l’impunité des politiques corrompus au Brésil. Dans ces pays, la clameur populaire va vraisemblablement finir par s’estomper, sans pour autant  que ses causes disparaissent. La faille identifiée par Huntington est «infaillible».

Mais alors que cette faille produit des troubles politiques, on peut aussi l’exploiter pour impulser un mouvement positif de progrès.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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