Décibels durables, les festivals donnent le la

Au Festival de Glastonbury, en 2012. REUTERS.

Au Festival de Glastonbury, en 2012. REUTERS.

Rassembler 200.000 personnes lors d’un festival de musique en plein air produit en moyenne 180 tonnes de déchets. Une pollution inversement proportionnelle à la durée de vie de l'événement. Pourtant, les festivals se mettent de plus en plus au vert et pourraient même devenir des acteurs de l'éducation au développement durable.

De sa main gantée de vert, Chloé relève une mèche de cheveux en même temps qu'elle relève la tête de la poubelle. Avec ses deux copines, vêtues d'un blouson jaune floqué «Printemps de Bourges 2013», elle trie:

«On remet les plastiques dans la poubelle jaune, on trie les flyers, les papiers, le verre et on retire les bouchons pour les associations!»

C'est la première année que les jeunes filles sont engagées bénévolement dans les «Brigades vertes», des scouts écolos chargés d'assurer la propreté du festival et des alentours que l'on retrouve aujourd'hui sur la majorité des festivals de musique en plein air. Finalement, Chloé est la première surprise de n'avoir «pas grand chose à ramasser par terre». Mais si le Printemps de Bourges peut se vanter de valoriser 74% de ses 48 tonnes de déchets, tous les festivals européens ne sont pas égaux face à l'écologie.

Prise de conscience progressive

Glastonbury, Grande-Bretagne. Le plus grand festival de musique et d'art contemporain du monde. Durée: quatre jours, la dernière semaine de juin. Population: 170.000. Déchets: 1.762 tonnes.

Les lendemains de fête sont parfois difficiles... Les festivaliers sont repartis. Leurs déchets, eux, sont restés. Des milliers de tentes parsèment les champs, le malaise environnemental est palpable.

Et ce n’est pas une exception: à chaque édition des Eurockéennes de Belfort, les 80.000 festivaliers produisent 80 à 90 tonnes de déchets. Imaginons ce que cela représente à l’échelle européenne, forte de ses 270 festivals musicaux annuels. Si l'on compte en moyenne 70 tonnes de déchets produits par festival, on atteint un total de 18.900 tonnes par an, soit le poids de 1.575 mammouths mâles non congelés.

En fonction de l'environnement dans lequel ils se sont implantés, tous les festivals européens n'ont pas développé la même politique environnementale et n'avancent pas à la même vitesse en terme de développement durable. Et pour cause, certains sont déjà quarantenaires quand d'autres fêtent tout juste leurs dix ans. Mais quel que soit leur âge, pas un seul festival aujourd'hui ne semble négliger son empreinte écologique.

Depuis sa création en 1976, le Paléo Festival a pensé développement durable, sans même le savoir. Pour ce festival de Suisse romande, la transition écologique s'est faite assez naturellement: «On utilisait des associations locales pour assurer notre ravitaillement, tenir les bars et les stands de nourriture. Et pour entretenir de bonnes relations avec les paysans qui nous louent leurs terrains, par exemple, on se doit de respecter les lieux. Si on rend un terrain complètement dégueulasse, plus personne ne voudra qu'on revienne!», explique Christophe Cucheval, coordinateur délégué au développement durable.

A Nyon, au bord du lac Léman, le Paléo reçoit près de 50.000 festivaliers par jour sur une semaine:

«Si on voulait être propres à 100%, on viendrait tous à pied et on écouterait de la musique folk à la bougie. Mais ça, ce n'est pas possible. On a forcément un impact et c'est à nous de le réduire au maximum.»

Impossible donc d'accueillir des milliers de festivaliers sans aplatir un peu la flore locale.

La population de Rouen sur trois jours

En France, chaque année depuis dix ans, le Festival Rock en Seine réunit toujours plus d'amateurs de musique rock sur la pelouse du domaine de Saint Cloud: entre 100 et 110.000 sur trois jours pour les trois dernières éditions, l'équivalent de la population d'une ville comme Rouen.

Lorsqu'il fonde le festival en 2003, François Missonnier reconnaît que le développement durable était le dernier de ses soucis. Pourtant, le directeur a subit dès les débuts certaines contraintes qui l'ont sensibilisé déjà, sans doute malgré lui, à l'écologie.

Installé en plein coeur du Domaine National de Saint-Cloud, classé monument historique pour sa végétation, Rock en Seine a dû se plier à certaines règles. Le parc de Saint-Cloud est boisé. Très boisé. François Missonnier s'interroge alors:

«Les arbres, on en fait quoi? Pour ne pas les endommager, on a appris, en collaboration très étroite avec les jardiniers du domaine, la logique de santé d'un arbre, comment fonctionnent ses racines et, partant de là, à quel moment on lui fait mal, comment faire pour qu'il se sente confortable»

Résultat, aucune structure ne pourra être installée à moins de 1m50 des arbres. Un casse-tête important, mais bien volontiers accepté par les organisateurs:

«C'est du bon sens. La première chose à laquelle on pense en arrivant dans un tel endroit, c'est à le laisser en état.»

Mais faire venir 100.000 personnes n'est forcément pas neutre. Rock en Seine a d'abord expérimenté: le festival était parmi les premiers, en 2007, a utiliser des gobelets consignés, et tente aujourd'hui d'optimiser ses pratiques respectueuses de l'environnement.

Pour des lendemains qui chantent

Car si qui dit «festivals verts» pense aussitôt gobelets consignés et toilettes sèches, d'autres mesures, moins visibles, sont conduites par les festivals. En 2010, le Paléo Festival réalisait son bilan carbone pour mesurer son impact sur l'environnement. Surprise, ce sont les transports qui ont l'empreinte la plus importante:

«On a alors mis en place des mesures pour inciter les gens à venir par les transports publics et en interne, sur le site, on utilise de plus en plus de véhicules hybrides», se félicite Christophe Cucheval. En moyenne, 80% des émissions de gaz à effet de serre d’un festival incombent aux transports.

En Allemagne, le Melt! Festival a déjà un train d'avance... La compagnie ferroviaire privée Euro-Express met à disposition des festivaliers plusieurs wagons. Les 600 fêtards arrivent par le rail et, en plein festival, le train reste à quai et sert de dortoir.

En France, de plus en plus de festivaliers utilisent les plateformes de covoiturage disponibles sur les sites des festivals. «Ca réduit les coûts et ça permet de rencontrer des gens qui ont a priori les mêmes intérêts que nous», sourit une festivalière du Printemps de Bourges.

Quand elle ne se déplace pas, la population du festival vit. Et ses comportements sont souvent plus difficiles à circonscrire. Le festival fonctionne comme une petite ville. On y mange, on y boit, on y fume. Même la nuit. 24 heures sur 24.

Au Printemps de Bourges, qui réunit un peu plus de 40.000 personnes par jour, la collecte de déchets avoisine les 48 tonnes. Chaque année, la part des déchets collectés puis triés augmente: de 18% en 2002, elle est passé à 74% en 2011. Une progression offerte par un quadrillage minutieux de la ville par des poubelles de tri sélectif.

«Sur dix mètres, j'ai déjà vu deux ou trois poubelles.  C'est pratique, ça nous évite de jeter partout comme c’était le cas avant», témoigne Roméo, festivalier à l'âme verte. Pour passer derrière les autres moins méticuleux, des volontaires sont mis à contribution au sein de «Brigades vertes». Leur mission: retrier les poubelles.

Les festivaliers ne sont pas les seuls à être sollicités. Pour le festival We Love Green, le respect de l'environnement, c'est l'affaire de tous: «C’est un festival qui est entièrement éco-conçu, on essaie de penser différemment toute la production du festival et de la réinventer pour faire en sorte que l’événement soit le moins impactant possible sur l’environnement», explique Julie Ganter, responsable de la communication.

Du mobilier recyclé donné ou vendu à la fin des festivités en passant par des générateurs alimentés par panneaux solaires qui éclairent les bars, le festival teste chaque année de nouvelles innovations. Et le développement durable se retrouve jusque dans les assiettes: l’ensemble des stands de nourriture propose des plats issus de l’agriculture biologique produite dans la région.

Dans les coulisses de la Green Academy

En avril dernier, la troisième conférence internationale du GO Group avait lieu dans une salle de réunion de l’Hôtel de Ville, presque à huis clos. Depuis 2010, ce think-tank européen fait la promotion du développement durable au sein de l’industrie musicale. Une cinquantaine de participants venus de toute l’Europe se retrouvent régulièrement pour partager leurs expériences et réfléchir ensemble à de nouvelles solutions pour réduire leur impact environnemental.

Ce jour-là, Bruno Rebelle, directeur de l'agence de conseil en développement durable Transitions, est venu apporter son expertise. Il s'enthousiasme de la démarche:

«Il est toujours important que les acteurs qui ont envie de faire progresser la cause du développement durable se retrouvent, échangent, enrichissent leurs propres pratiques. On est face à des enjeux qui sont d'une telle ampleur que se rassembler pour se dire que tous ensemble, on va arriver à faire bouger les choses, c'est important.»

Pour les organisateurs de festivals, la difficulté n'est pas seulement de réussir à réduire leur impact environnemental mais aussi d'avancer toujours plus vite techniquement. «C'est toujours utile de discuter avec ses pairs. On a les mêmes problèmes mais il y a des gens qui ont été plus malins que d'autres, qui sont en avance sur tel ou tel projet, ce qui permet de progresser ensemble», ajoute François Missonnier.

Les festivals, un médium pédagogue?

Cherchant à surprendre leur public, les festivals suscitent des vocations, à l'image de l'allemand Sebastien Fleiter, qui a créé l’Electric Hotel en 2011: un projet avant-gardiste qui propose de recharger portables, tablettes ou lecteur MP3 grâce à de l'énergie renouvelable produite sur place.

Sebastien pose son camion au milieu des festivals, «laboratoires expérimentaux idéaux», selon lui. Il enseigne alors à la population locale des bases de physique avec des explications simples et ludiques. «On se rend dans un festival pour passer un bon moment, pas pour aller à l'école. Ici, les gens sont en vacances, détendus, ouvert à de nouvelles idées», se réjouit-il.

Parmi ces nouvelles idées, les Electric bike disco, surtout présents dans les festivals nord-européens. Ces vélos électriques statiques installés près des scènes sont enfourchés par les festivaliers qui s’y relaient joyeusement. Pédaler alimente des batteries qui alimentent à leur tour les lumières ou le son.

A We Love Green, en revanche, les festivaliers n’ont pas à pédaler. Les panneaux solaires qui bordent la scène centrale du festival parisien alimentent les lumières et les organisateurs sont là pour en expliquer le fonctionnement. Un bon moyen pour évangéliser au développement durable et comprendre d'où vient l'énergie.

«Ca n'est pas très compliqué de créer de l'énergie, assure Sébastien Fleiter. Plus on sait d'où ça vient, moins on est dépendant. Et plus les gens sont informés, plus ils seront influents dans leur vie de tous les jours. Au final, peut-être qu'on arrivera à faire évoluer la société!»

Les festivals deviendront-ils un jour des modèles à suivre dans le domaine de l'écologie et du développement durable? C'est ce que pense Bruno Rebelle. Pour l'ancien responsable de Greenpeace en France et à l'international, le festival de musique est un médium et tient un véritable rôle dans l'éducation à l'environnement.

«Un des problèmes que rencontrent les écologistes, c'est de ne faire rire personne», déplore-t-il. Par leur capacité à toucher un public large et souvent jeune, les festivals doivent être «utilisés comme un lien de mobilisation collective pour aborder l'écologie sous l'angle du spectacle, de la musique et du fun!» En attendant que le festival de musique devienne une matière obligatoire à l'école, les organisateurs, eux, continueront de développer, dans l'ombre, des événements toujours plus verts.

Alice Dubot et Oriane Laromiguière

Article actualisé le mardi 2 juillet à 10h30: contrairement à ce que nous avions écrit dans un premier temps, la compagnie qui met des wagons à disposition au Melt Festival n'est pas la Deutsche Bahn mais Euro-Express.

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