Culture

Le Kubrick’s Cube: comment les films du réalisateur de «Shining» sont devenus une éternelle machine à fantasmes

Ursula Michel, mis à jour le 22.06.2013 à 12 h 31

Un documentaire sorti en salles, «Room 237», se livre à un véritable délire interprétatif autour de son chef d'oeuvre de 1980, mais plusieurs autres de ses films ont suscité des rumeurs tenaces.

Les jumelles de «Shining» (Warner).

Les jumelles de «Shining» (Warner).

«C'est une légende créée de toutes pièces par la presse.» Voici comment Christiane Kubrick, la veuve du célèbre réalisateur américain, présentait son défunt mari lors de l’inauguration d’une exposition qui lui fut consacrée en Belgique en 2006.

Cette petite phrase, outre sa charmante ironie, mettait le doigt sur l’une des facettes les plus fascinantes de Kubrick, la multitude de rumeurs, fantasmes et ouï-dire qui circulent autour de sa personne et de ses films depuis près de cinquante ans. L’avènement d’internet a largement contribué à l’essor de ces théories, qui émaillent plus de la moitié de la filmographie du cinéaste.

Dans le documentaire Room 237, en salles depuis mercredi, c’est Shining qui est au centre de l’attention des théoriciens complotistes, mais au fil de sa carrière, Kubrick n’a cessé d’être poursuivi de rumeurs pertinentes, fantasques ou abracadabrantes. Passage en revue chronologique.

1. Docteur Folamour (1964): poker et théorie des jeux

En pleine Guerre froide, le septième film de Kubrick, sous-titré Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe, relate un épisode imaginaire opposant les Etats-Unis et l’URSS, prêts à en découdre à coups de bombes atomiques. Cette situation du perdant-perdant (si une bombe détruit l’un des pays, la riposte anéantira l’autre) oblige les intervenants à trouver des moyens de faire plier l’adversaire grâce à un stratagème bien connu des joueurs de poker: le bluff.

Selon certaines théories, le films serait ainsi une partie de poker menteur géant. Pour affermir cette thèse, on peut citer le chef décorateur Ken Adam, à qui Kubrick avait demandé de réaliser la table du conseil à l’image d’une table de poker.

Elle aurait été recouverte de feutre vert mais le tournage en noir et blanc ne permet malheureusement pas de vérifier cette assertion. Toutefois, un chapitre d'un livre écrit par le mathématicien hongrois John von Neumann (membre du projet Manhattan et conseiller de Truman pour le bombardement sur Hiroshima et Nagasaki), Théorie des jeux et comportements économiques, a indubitablement servi à Kubrick lors de la réalisation de Docteur Folamour,

2. 2001, l’Odyssée de l’espace (1968): Lune et Pink Floyd

Si dans certains films, Kubrick s’amusait déjà à placer des clins d’œil, ils étaient facilement identifiables et ne dépassaient pas le stade de l’autocitation (Peter Sellers évoquant Spartacus dans Lolita ou Alex trônant à côté de la BOF de 2001 dans Orange mécanique).

Mais le cas 2001 a largement dépassé ces petits jeux de pistes (hormis le célèbre HAL, transformation voulue ou hasardeuse du sigle IBM?) pour faire entrer le film au panthéon des rumeurs, le nom de Kubrick étant pour la première fois —mais pas la dernière— lié à celui de la Nasa. Totalement obsédé par le souci du réalisme de ses décors, le réalisateur engage ainsi Harry Lange, ancien consultant de l'agence spatiale américaine spécialisé dans la conception d’engins spatiaux, et Frederick Ordway, scientifique et ingénieur aérospatial reconnu.

Mais la collaboration ne se serait pas arrêtée là. D’abord budgété à 6 millions de dollars (une fortune à l’époque), le film dépasse les 10 millions lors du montage, qui dure deux ans. L’organisation américaine, intéressée par l'habileté de Kubrick à filmer l’espace, aurait alors participé financièrement à la phase finale de production du film.

Elle avait en effet un petit projet spatial préparé pour l’année suivante: l’alunissage d’Apollo 11, le 21 juillet 1969, serait donc le travail du réalisateur, réticent à l’idée de participer à cette manipulation à grande échelle mais poussé à aider son frère, soupçonné d’être un communiste par l’administration américaine. Même si Kubrick n’a cessé de démentir cette incessante rumeur, la théorie lunaire (alimentée notamment par un «mockumentaire» de William Karel, Opération Lune) fera long feu, comme on le verra plus de dix ans plus tard dans Shining

Un film aussi marquant que 2001 ne pouvait pas se satisfaire d’une seule rumeur, d’où une autre théorie, musicale cette fois. Malgré la volonté d’utiliser le plus souvent des musiques non originales réinterprétées pour ses films, le réalisateur aurait contacté pendant la production Pink Floyd, mais la rencontre n’aurait rien donné.

Sauf qu’en 1971, Pink Floyd enregistre l’album Meddle, dont le titre Echoes va faire parler les fans de Kubrick: lorsqu’on cale le morceau sur le dernier segment du film, Jupiter and beyond the Infinite, chaque mouvement musical, chaque montée en puissance, chaque ralentissement, chaque trip psychédélique trouve sa contrepartie visuelle.

Le Floyd a-t-il composé Echoes en visionnant 2001? Kubrick était-il au courant ? Ni le réalisateur, ni les membres du groupe ne s’étant jamais exprimé sur le sujet, le mystère reste entier. Mais la coïncidence est suffisamment grosse pour engendrer toutes sortes de théories.

3. Orange mécanique (1971), propagande pro-Illuminati

Ce film coup de poing a secoué la critique autant pour son contenu (l’ultra-violence) que pour son affiche. Créée par Bill Gold (concepteur des affiches du Crime était presque parfait, Alien, L’Exorciste ou plus récemment J.Edgar) et Philip Castle (artiste ayant collaboré avec Tim Burton, David Bowie ou Paul McCartney), elle présenterait les signes distinctifs de la société secrète des Illuminati.

Sorte de sous-branche des francs-maçons, visant le contrôle de l’humanité (rien que ça), les Illuminati aiment les symboles, surtout la pyramide (tirée du corpus égyptien très présent dans l’iconographie de la secte) et l’œil qui voit tout. Or, ces deux éléments se retrouvent dans l’affiche d’Orange mécanique, alimentant depuis de nombreuses théories selon lesquelles Kubrick aurait été membre de cette organisation et aurait œuvré à travers sa filmographie à faire avancer la domination des masses par cette élite.

La séquence pré-orgiaque d’Eyes Wide Shut, ritualisée comme une cérémonie secrète, près de trente ans plus tard, n’a fait qu’affermir ces délires fantaisistes.

4. Shining (1980): génocide indien et géographie de la folie

Autant Kubrick ressentait une attirance pour le monde de la SF, autant l’horreur n’était pas sa tasse de thé. Et pourtant, lorsqu’il réalise Shining, il marque les esprits, proposant ce qui est aujourd’hui considéré comme un film culte pour les amateurs du genre comme pour les non-initiés.

Sommet de l’épouvante, séquences tétanisantes, acteurs époustouflants, cauchemars inoubliables, Shining est tout cela mais plus encore si l’on en croit les différentes théories exposées dans Room 237.

L’une des lectures, la plus crédible quand on connaît le degré de perfectionnisme du metteur en scène, pointe les apparitions d’éléments évoquant la fameuse vidéo de l’alunissage d’Armstrong. Et ils sont nombreux, certains valables, d’autres capillotractés: le pull brodé d’une fusée de la mission Apollo 11 que porte Danny (indice valable vu le souci du détail jamais laissé au hasard chez Kubrick), les motifs de la moquette qui rappellent les sites de recherche de la Nasa, l’obsession du motif de la chambre, ROOM proche du mot MOON (là ça commence à être tiré par les cheveux !). Bref, Kubrick aurait utilisé son film pour se déculpabiliser, pour dire enfin le rôle qu’il a joué dans cette affaire, pour soulager sa conscience.

Mais d’autres théories irriguent le film. On peut retenir celle du règlement de compte avec Stephen King, l’auteur de Shining. Le romancier n’aurait pas apprécié les coupes et modifications que Kubrick a fait subir à la matière originale et lui aurait fait savoir son mécontentement.

Choisissant de modifier la couleur de la coccinelle appartenant aux Torrance (rouge dans le roman, jaune dans le film), Kubrick n’oublie pourtant pas de «rendre hommage» à la voiture de King en la montrant écrabouillée par un camion sous la neige. La vengeance est définitivement un plat qui se mange froid

D’autres lectures, plus symboliques, ont aussi été avancées, comme celle du génocide indien (à travers les peintures, les trophées d’animaux, l’origine indienne du terrain sur lequel est bâti l’Overlook Hotel…) ou celle d’une géographie symbolique de la folie où les déplacements de Danny reflètent les psychés de son père et de sa mère.

Ainsi, lorsqu’il chemine au-dessus du bureau de son père, il a accès aux pulsions sexuelles de celui-ci (la femme nue) tandis qu’il accède aux peurs maternelles (le double meurtre des fillettes) quand il pédale au-dessus d’elle.

Le motif du labyrinthe (réel ou au figuré) permet au film de raconter autre chose qu’un simple massacre familial. L’espace et le temps deviennent signifiants chez Kubrick, ouvrant encore la voie à d’autres interprétations.

Ces relectures sont-elles fondées ou participent-elles du mythe kubrickien? A vous de voir. Mais Room 237 montre le fantastique terrain de fantasmes que représente Shining pour de nombreux spectateurs et de façon plus générale, la machine à réfléchir et interpréter le monde qu’est le cinéma.

5. Eyes Wide Shut (1999): Alice et échecs

Les nombreuses théories qui ont suivi la sortie de Eyes Wide Shut, d'ont Kubrick n'a achevé le montage que quelques jours avant sa mort, n'ont fait que confirmer la fascination exercée par le travail du metteur en scène. On ne peut passer sous silence l’interprétation Illuminati, qui poursuit Kubrick depuis Orange mécanique: «Your eyes are wide shut», message codé issu du bréviaire Illuminati, et la présence de pentacles (étoiles à cinq branches, symbole satanique) valideraient selon certains l’appartenance de Kubrick à la société secrète.

Une autre théorie voudrait que le réalisateur se soit inspiré du roman de Lewis Carroll De l’autre côté du miroir pour construire sa narration (le prénom de Nicole Kidman, Alice et les nombreuses scènes de miroir peuvent accréditer cette lecture).

Mais l’idée la plus amusante et intéressante met en relation Eyes Wide Shut et le jeu d’échecs. Kubrick n’a jamais caché son amour pour ce jeu, et sa résonance réflexive en terme de construction narrative. Chaque personnage appartiendrait ainsi aux noirs ou aux blancs et jouerait son rôle en fonction de sa fonction.

Du côté des noirs, ceux qui servent et n’appartiennent pas à l’élite, on retrouve Kidman (la reine), Cruise (le fou) ou encore le loueur de costumes Milich et sa fille (les chevaliers).

Côté blancs, incarnant les dominants, Victor Ziegler (Sidney Pollack) serait la reine et le maître de cérémonie orgiaque le roi. Si pour certains personnages, la classification peut sembler exagérée, la dichotomie blanche/noire et les jeux de pouvoir dominants/dominés au cœur du film en donnent une interprétation brillante et insolite.

Pour inspirer des théories, complotistes ou esthétiques et installer une mythologie encore vivace après des décennies, il faut une filmographie d’exception comme celle de Kubrick. Seule une matière d’une densité exceptionnelle peut ne pas épuiser l’imagination des fans au cours des années.

Peu importent finalement les liens entre la Nasa et le cinéaste, les rumeurs concernant telle référence ou telle musique, leur teneur n’a pas d’intérêt réel. Ils soulignent uniquement à quel point le génie est inépuisable pour celui qui l’observe, une source intarissable d’interprétations, un cinéma en perpétuelle reconstruction. Au-delà de l’infini.

Ursula Michel

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