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Qu’est-ce qui est pire: la NSA ou la Stasi?

Les archives de l'ancienne Stasi, en 2007. REUTERS/Tobias Schwarz

Les archives de l'ancienne Stasi, en 2007. REUTERS/Tobias Schwarz

Ce qui rapproche et éloigne l'agence américaine de renseignement de la police politique de l'ancienne Allemagne de l'Est.

Barack Obama était en Allemagne mardi et mercredi. Comme prévu, la presse s’est fait l’écho des scandales liés à la surveillance de la NSA qui ont dominé l’actualité américaine la semaine dernière.

Les Allemands sont scandalisés. Le Washington Post estimait avant le voyage présidentiel que «les Allemands sont tellement choqués de l’espionnage américain qu’Angela Merkel en évoquera directement le sujet avec Barack Obama». Un représentant officiel allemand pour la protection des données recommande aux utilisateurs internet d’éviter les entreprises américaines comme Facebook et Google, car selon lui, toutes les données de leurs réseaux ont des chances d’être récupérées par les services de renseignement américains.

Un parlementaire allemand a déclaré que les révélations sur l’étendue de la surveillance que pratique la NSA lui rappellent la Stasi, l’ancienne police secrète d’Allemagne de l’est. (Laissons de côté pour le moment le fait que les gouvernements européens font déjà pas mal d’espionnage de leur côté, et s’immiscent dans les vies privées de leurs citoyens de différentes façons que bien des Américains trouveraient répugnantes.)

C’est un sujet sensible pour les Allemands, et on peut l’expliquer grâce à l’Histoire. D’abord, il y a le souvenir désagréable de la Gestapo, bien sûr. Et malgré ses nombreux crimes, la police secrète nazie était en fait une assez petite organisation qui dépendait principalement d’un réseau étendu d’informateurs enthousiastes qui évoluaient dans une population majoritairement loyale au régime. Et puis il y a l’histoire terrifiante du Ministerium fuer Staatssicherheit, ou ministère de la Sécurité d’État, surtout connu sous la version abrégée de son nom: la Stasi. C’est cette agence qui a été responsable de la création de ce qui a probablement été l’état surveillance le plus étendu de l’Histoire.

La NSA n'a pas enfreint la loi

Mais laissez-moi vous dire une chose tout de suite: en dépit de ce que peut dire Daniel Ellsberg, la NSA n’a rien à voir avec la Stasi. La police secrète est-allemande, équivalent direct du KGB soviétique, se définissait comme «le glaive et le bouclier» du parti communiste en RDA, mais c’était là l’unique autorité à laquelle elle répondait.

Autrement dit, la Stasi n’existait pas pour protéger les citoyens allemands contre des menaces à l’encontre de leurs vies ou de leur liberté : ces deux éléments étaient entièrement sujets à l’injonction du Politburo. Son rôle était de s’assurer que les communistes restent au pouvoir. Et si elle a fini par échouer, ce n’était pas faute d’avoir essayé.

Par contre, les agences de renseignements aux États-Unis (et, plus généralement, des démocraties libérales) sont censées être sujettes à une surveillance du Congrès ainsi qu’à celle de tout un panel de structures légales. Jusqu’ici, Edward Snowden, la personne responsable des fuites, n’a pas fourni beaucoup d’indications pour montrer que la NSA a enfreint la loi. En effet, le PRISM, programme de surveillance des données issues d’Internet, tout comme la collection d’enregistrements d’écoutes téléphoniques de la NSA, semblent avoir suivi la loi à la lettre, et le Congrès a accepté les deux mesures. Certains critiques se disent d’ailleurs que c’est peut-être encore ce qu’il y a de plus perturbant dans toute cette histoire.

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Toujours est-il qu’il existe un élément de comparaison entre la Stasi et la NSA: la question de la capacité technologique. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de la RDA, la population mondiale a été abasourdie de découvrir à quel point la Stasi avait été méticuleuse dans la conservation de ses accusations.

La surveillance de la Stasi est aujourd'hui encore sidérante

On estime qu’un Allemand sur sept en Allemagne de l’est était informateur pour la Stasi. Celle-ci a détruit de nombreux documents dans les jours qui ont suivi la révolution démocratique en RDA de l’automne 1989, mais les papiers qui ont été conservés pourraient couvrir des étagères sur plus de 150 kilomètres.

L’importance de la surveillance que les agents de la Stasi ont menée auprès de leur propre population (ainsi qu’auprès des ennemis externes de la RDA, puisque la Stasi était également chargée d’espionner d’autres pays) est encore aujourd’hui sidérante: les maris espionnaient leur femme, et vice versa. Dans un des programmes de l’agence, des scientifiques de la Stasi étaient chargés de mener des expériences sur des échantillons d’odeurs qui pourraient être utilisés pour suivre les activités de leur source.

La Stasi avait des pièces secrètes dans chaque bureau de poste du pays dans lesquelles des agents étaient chargés d’ouvrir et d’inspecter courriers et colis. D’autres écoutaient d’innombrables conversations téléphoniques, et pas juste celles qui provenaient de domiciles. «A peu près tous les téléphones, télex, fax et autres transmissions de données qui étaient basés sur des satellites d’Allemagne de l’est étaient contrôlés», précise un site sur l’Histoire des services de renseignements pendant la Guerre Froide.

(La Stasi s’est effondrée pour de bon quelques mois après la chute du Mur, alors que je commençais tout juste ma carrière de correspondant à l’étranger. J’ai souvent moi-même croisé l’organisation: je me souviens d’une fois, au début de l’année 1989, où un garde-frontière d’Allemagne de l’est m’a fait sortir de la file d’attente des visiteurs occidentaux qui attendaient pour franchir la frontière et rentrer en Allemagne de l’ouest, pour me conduire dans une pièce dans laquelle un officier habillé en civil m’a interrogé à propos de mes amis et des mes activités à l’est.

J’ai été surpris de constater à quel point il était déjà bien informé. Le souvenir qui m’a le plus marqué a été le tableau qui était accroché au mur du bureau de cet agent de la Stasi: il s’agissait d’une reproduction de La Liseuse à la fenêtre, de Vermeer, un tableau qui était exposé dans un musée de Dresde, en Allemagne de l’est. C’est un tableau qui place implicitement le spectateur dans une position de voyeur, parce qu’il observe secrètement un acte privé de communication. Je n’ai jamais été capable de décider si l’ironie d’accrocher une telle image dans un bureau de la Stasi était volontaire ou inconsciente.)

Bande magnétique contre centre de stockage de données

En tout cas, pour ceux d’entre nous qui ont assisté en direct à l’effondrement de la Stasi, il est évident que les capacités technologiques de l’organisation n’ont jamais vraiment réussi à égaler ses vastes ambitions. La Stasi a été une pionnière pour l’encre invisible et a même trouvé des manières créatives d’utiliser des isotopes radioactifs pour garder la trace de suspects, mais son équipement informatique était terriblement encombrant et dépassé: ce à quoi on peut s’attendre d’une agence qui a dû subir les contraintes de l’économie du bloc soviétique.

La plupart des fichiers étaient enregistrés sur bande magnétique. La Vie des autres, le film remarquable qui décrit la transformation éthique d’un espion de la Stasi, donne une bonne idée des méthodes intensives qu’utilisaient les informateurs de l’agence. Des techniciens devaient placer des mouchards à la main lors d’opérations sous couverture méticuleusement planifiées. Les lignes sur écoute étaient contrôlées individuellement par des agents. Dans la rue, les cibles étaient suivies de près par des équipes entières d’observateurs.

De nos jours, la NSA évolue dans un monde radicalement différent. Dans notre univers numérique, les fouineurs n’ont besoin que d’un accès à des routeurs, satellites, et équipements de commutation: c’est suffisant pour accéder à toutes les informations dignes d’être connues. Il existe encore des secrets qui sont bien gardés dans l’esprit des gens, bien sûr, mais même ceux-là semblent être de plus en plus devinés, et dans certains cas entièrement reconstruits, en passant au crible les empreintes numériques que nous laissons derrière nous.

L’année dernière, dans un rapport remarquable, James Bamford, un reporter, nous a donné une idée de l’échelle de la collection de données de la NSA, en examinant les quelques 300.000 m2 de l’entrepôt à informations que l’agence était en train de construire dans le désert de l’Utah:

«Le centre fortifié à 2 milliards de dollars devrait être opérationnel en Septembre 2013. Dans ses serveurs et routeurs, toutes formes de communication, y compris les contenus d’e-mails privés dans leur intégralité, ainsi que d’appels téléphoniques passés depuis un portable, ou de recherches Google, seront stockées dans des bases de données quasiment sans fond. Elles comprendront également des traces de données personnelles, telles que des reçus de parking, des itinéraires de vol, des factures d’achats sur des librairies en ligne, et d’autres versions numériques de nos ”fonds de poches”. Dans une certaine mesure, il s’agit de la réalisation du programme de “connaissance complète de l’information”, créé pendant le premier mandat de l’administration Bush (programme qui avait été abandonné par le Congrès en 2003 après qu’il ait engendré un tollé général à cause de son potentiel invasif pour la vie privée des Américains).»

C’est un tout autre type de monstre que celui que représentait la police secrète de la RDA, qui était un modèle de surveillance à l’ancienne. Malgré toutes ses ressources, la Stasi dépendait grandement de ses agents humains et de technologies à l’échelle humaine. De nos jours, comme le remarque Bamford, la communauté des services de renseignements américains pense en yottabits (1024 bits) de données. (Un yottabit, ajoute Bamford, est un «septillion de bits: une unité si grande que personne n’a encore trouvé de terme pour la magnitude suivante.»)

Nous sommes nos propres espions

Dans notre monde numérique, ceux qui souhaitent nous surveiller n’ont même plus besoin d’espions pour faire le travail. Nous sommes nos propres espions. Dans notre vie de tous les jours, nous générons d’énormes quantités de données qui n’attendent qu’une chose: être triées et analysées.

Comme l’a clairement montré le scandale téléphonique de la NSA, ceux qui cherchent à nous surveiller n’ont même plus besoin d’écouter nos conversations: les métadonnées de ces conversations suffisent. (Si vous voulez comprendre pourquoi les métadonnées sont si importantes, jetez un œil à l’article de Josh Keating à propos de l’article qui a prédit le scandale de la NSA.)

Et faut-il encore préciser que les flux de trafic internet et les données téléphoniques ont rendu floues les distinctions entre communications nationales et internationales qui avaient autrefois un rôle crucial dans les lois américaines sur les renseignements ?

Le Foreign Intelligence Surveillance Act, qui sert de base à la plupart de la surveillance que les agences de renseignement américaines pratiquent, a été publié en 1978, quand la Guerre Froide battait son plein. Ses dispositions semblent aujourd’hui bizarrement dépassées. James B. Rule a récemment écrit dans le New York Times que nous sommes les témoins d’un «changement radical dans le genre de choses que le gouvernement est capable de contrôler dans la vie d’un citoyen ordinaire». Il a raison. Est-ce que les contraintes constitutionnelles seront capables de nous protéger de l’intrusion du gouvernement dans nos vies privées encore longtemps? Je me pose la question.

Alors, qu’est-ce qui est pire: la Stasi ou la NSA? La Stasi, sans aucun doute. Les citoyens de l’Allemagne de l’Est ne pouvaient pas se défendre contre ces intrusions. Les citoyens américains peuvent encore exercer un contrôle sur leurs propres organisations de renseignement, qui sont encore dominées (ou en tout cas, c’est ce qu’on nous raconte) par la loi.

Mais a-t-on suffisamment de volonté pour les retenir? Pour l’instant, la plupart d’entre nous semblent vouloir accorder le bénéfice du doute aux espions, tant qu’ils essaient de combattre le terrorisme. Pourtant, je n’arrive pas à me résoudre à faire preuve du même enthousiasme pour certaines des choses que mon gouvernement a choisi de faire derrière mon dos. Tout cela me rappelle juste un peu trop des jours plus sombres qui appartiennent au passé.

Christian Caryl

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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