Culture

Mark Ryden, le malaise pop

Jean-Marc Proust, mis à jour le 23.06.2013 à 10 h 57

A première vue, la peinture de Mark Ryden est jolie. Baignée de couleurs rassurantes, elle nous plonge dans l’univers inoffensif des dessins animés. Jusqu’à ce que les toiles prennent chair sous nos yeux attentifs. Et interloqués.

The Snow Yak © Mark Ryden/ Courtesy TASCHEN

The Snow Yak © Mark Ryden/ Courtesy TASCHEN

Tout souriant, un lapin en peluche accueille une petite fille dans son magasin. C’est gentil comme du Tchoupi et ça irait bien en poster dans la chambre des enfants.

Mais voilà que le regard s’attarde: la petite fille a le visage démesuré et un regard étrangement absent. Son cou frêle la rend immensément fragile.

Le doudou qu’elle tient à la main est un vieillard sombre et rabougri: Abraham Lincoln.

Le lapin est en train de couper un jambon avec une scie. Derrière lui, un cochon mort, gît, à la découpe. Le tablier dégoutte de sang. Notre regard s’élargit. Partout, de la viande, de la charcuterie. Le rose omniprésent est celui de la barbaque, de la chair morte.

Profitez du tableau complet: The Butcher Bunny - Le Lapin Boucher en français.

Dans Rosie’s tea party, une Cène avec poupée Barbie, la viande se répand davantage encore, dans un écœurant camaïeu de rose. Sourire mécanique, un lapin sert le thé. Et sa théière à «visage humain» est tout aussi «joyeuse». Tout aussi figé, le liquide qui remplit la tasse est le sang du Christ. Armée d’une scie aux dents monstrueuses, l’enfant coupe de larges tranches d’un jambon Mystici corporis Christi. Et de curieux apôtres (abeille, souris, chat...) se repaissent de viandes diverses. Le tableau est d’autant plus trompeur qu’il en émane une ineffable quiétude, les personnages semblant prendre la pose sous le regard bienveillant de parents invisibles. A la différence d’un Soutine chez qui le bœuf s’écorche avec une violence sanguinolente, l’amas charcutier est ici apaisé, dégoulinant mais contenu, d’une inodore fadeur. L’animal ne s’y voit plus.

Mais la sérénité laisse progressivement place à l’interrogation. Tout comme dans Incarnation, alliance onirique de l’écœurement carné et de l’harmonie d’un jardin parfaitement ordonné.

Si l’excentricité d’une telle parure, déjà imaginée par Jana Sterbak, a pu séduire une Lady Gaga, elle s’invite autrement dans notre subconscient s’agissant d’une enfant. Qui plus est lorsque les tons roses de ces peintures, par des années d’assimilation, nous ont habitués à y voir l’univers délicat et fragile de la petite fille. Qu’y voyons-nous? Une forme de violence ou de dégénérescence. La chair autour/de/sur l’enfant est-elle d’ordre sexuel ou bien l’annonce de sa mort inéluctable? La force de ces tableaux est de ne pas répondre. Mais de créer ces questions dérangeantes.

Le pop surréalisme

Mark Ryden pourrait se contenter d’être un peintre excentrique, provocateur et amateur de steaks. Il n’en est rien. Son univers est infiniment plus complexe.

Il s’est d’abord fait connaître par quelques pochettes de disques de stars planétaires (Dangerous de Michael Jackson, One hot minute des Red hot chili peppers…).

Puis, dans les années 1990, il est à l’origine d’un mouvement qualifié de «pop-surréalisme». Les références au surréalisme sont multiples: Corkey ascending to the Heavens (1994) évoque ainsi la «patte» de Dali. Mais c’est Magritte bien sûr qui s’impose, pour son univers onirique où l’étrange devient la norme, imposant un regard en négatif. Les personnages et les couleurs, criardes ou saturées, renvoient -incongru mélange !- à Walt Disney.

Voir Barthes en peinture

Ryden recourt aussi à des références classiques. La thématique du christianisme, telle que reproduite à l’infini dans la peinture médiévale et au-delà est omniprésente. Il rend parfois hommage aux grands prédécesseurs: Blanche neige s’offre nue, dans une œuvre qui combine deux tableaux de Manet (Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe).

Enfin, il explore méticuleusement nos représentations, qui tiennent lieu de mythologies modernes: la viande, dissociée de l’animal en portions rassurantes, les jouets, l’omniprésent Lincoln. Le caractère prétendument sacré du quotidien, le «culte», explose dans ses toiles: le sang du Christ jaillit d’une télévision (Puella Animo anreo) et c’est à Sainte-Barbie que vont nos prières.

Ryden s’illustre par des tableaux fouillés, où le regard s’attarde. Il puise dans l’imaginaire délirant des grands maîtres flamands, Brueghel ou Bosch, voire celui de Richard Dadd (The Fairy Feller's Master-Stroke) et parsème ses toiles de détails macabres, évoquant les «vanités» (crânes et squelettes sont autant de leitmotiv). Avec un admirable sens du détail, il s’adonne à l’amoncèlement énigmatique de cabinets de curiosités (Wunderkammer, très en vogue à partir du 16ème siècle), comme dans The Creatrix (2005) ou The Debutante (1998).


The Creatrix (gauche) et The Debutante

La mort lui va si bien

L’enchevêtrement y est aussi exubérant qu’il est figé, muséifié. La vie semble absente des tableaux de Ryden, de la même manière obsessionnelle qu’elle a disparu chez Magritte, à force de mêler les univers végétaux, animaux et minéraux.

Prenant diverses formes, le thème de la mort est récurrent. Lincoln, à la fois comme image sainte (photographié jusqu’à devenir une icône), mais surtout président assassiné, s’invite partout. Aucun enfant n’est dissocié de son devenir adulte. Dans la série «Blood: miniatures paintings of sorrow and pain», le rouge s’impose, en giclures de sang, celles de l’innocence perdue, peut-être du viol.

Des enfants adultes? La nudité est rare mais la sexualité souvent implicite. Dans Virgin and child, une fillette tient un fœtus comme elle garderait sa poupée. Est-ce son enfant plus tard? ou bien elle, des années plus tôt? Ryden ne le dit évidemment pas mais ce fœtus bien vivant a déjà semé le doute.

Faire confiance à son subconscient

Pourtant, à bien y regarder, aucun de ces enfants n’incarne une représentation sexuelle. La gravité de leur regard, sa fixité, introduisent à chaque fois une distance. Le désir est mort. Seul notre subconscient façonné par les images de la publicité et de l’érotisme impose ce biais pervers. Au final, nous projetons dans ces tableaux notre innocence perdue, avec un soupçon de culpabilité.

Il faut «faire confiance à son subconscient», indiqua Mark Ryden. Ironie peut-être car si nous ne parvenons jamais à définir ses tableaux, c’est qu’ils sont conflictuels. Tout s’y contredit. Le lapin est en peluche mais c’est un boucher. La fillette est-elle sa cliente? Est-elle en train de jouer, de déchirer ses jouets, de rêver cette boutique sanglante? Ou bien la main qu’elle donne à Lincoln est-elle celle qui l’entraîne vers sa fin, celui de la chair putréfiée?

Les réponses à ces questions sont de l’ordre de l’intime; l’opposition frontale de l’enfance et de la mort pollue notre regard. Fatalement, nous y portons la sexualité, qui mène au décès. Inside Sue va plus loin encore. Dans un strip-tease froid, Sue est dépecée pour dévoiler, à l’instar d’un mannequin en salle de médecine, chair, muscles, veines tandis que le visage seul est préservé.

Sophia’s bubbles est-il plus explicite? Du pubis de l’enfant s’envolent dix bulles - autant de planètes, chacune contenant une référence explicite. Comme dans les «ping pong show thaïlandais», souligne Kirsten Anderson. Tableau pour pédophile au premier abord, et dérangeant. Mais là encore, Ryden impose d’autres clefs de lecture. Sophia n’est-elle pas la déesse de la sagesse? N’assiste-t-on pas à une création du monde désincarnée?

Sans âge véritable, les fillettes qu’il peint sont-elles des enfants? Le regard posé sur elles est-il sexuel, faisant du spectateur un voyeur pervers, comme parfois l’impose la peinture d’un Balthus? Pour Mark Ryden, elles «représentent avant tout des incarnations de l’âme», écrit Kristine McKenna. D’où ces regards remarquablement travaillés, cette pupille et ces iris qui interrogent et troublent.

Surtout, d’autres tableaux recourent à cette pose alanguie. Pose bien connue, celle de La Maja nue (Goya), de l’Olympia, déjà citée, de Vénus chez Titien... Chez tous ces peintres, la femme s’offre, objet de désir. Mais il n’y a rien de tel chez Ryden. Cette pose est celle de l’accouchement, de la mise au monde, du don. Une mandragore (!) accouche d’un lapin par césarienne, une enfant donne son sein à un jouet (le jaillissement du lait est évidemment semblable à celui du sang du Christ dans un tableau médiéval.)

Malaise

Telle est la peinture de Mark Ryden. Sous l’apparence du déjà-vu, de l’univers rassurant du connu, perce l’étrangeté qui perturbe, fouille, interroge. Malgré le sourire très Walt Disney des peluches, un insidieux malaise s’installe. L’innocence des regards d’enfants s’étiole sous la difformité de têtes énormes posées sur des cous chétifs. L’univers onirique d’Alice au pays des merveilles, bouquin pervers en diable, se déroule en jouets morts-vivants, en créatures imaginaires aussi paisibles qu’inquiétantes. Mark Ryden ne dénonce pas la culture de masse: il l’éviscère.

Jean-Marc Proust

Mark Ryden en vrai:

Pinxit (2013), Taschen, 49,99€ (28 x 37,4 cm, 360 pages, ISBN: 978-3-8365-4160-2)

• Les œuvres de Mark Ryden sont visibles dans plusieurs galerie :s Paul Kasmin à New York, Tomio Koyama à Tokyo ou Michael Kohn à los Angeles.

Mark Ryden en web

• Mark Ryden a son site (Markryden.com), ses comptes twitter et Youtube. Et même son point Godwin (Little boy blue).

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
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