Monde

La Turquie, comme un seul homme debout face à l'autoritarisme

Ariane Bonzon, mis à jour le 19.06.2013 à 23 h 01

Ce mois de juin 2013 rappelle à certains les heures sombres de l'histoire de la Turquie, les années 1970-80, celles de la répression du régime des militaires. Cette fois, c'est Erdogan, qui a pourtant souffert des «années noires», qui perpétue la tradition autoritariste.

Manifestation silencieuse, le 18 juin 2013 place Taksim, à Istanbul, reprenant l'idée de «l'homme debout». REUTERS/Murad Sezer

Manifestation silencieuse, le 18 juin 2013 place Taksim, à Istanbul, reprenant l'idée de «l'homme debout». REUTERS/Murad Sezer

ISTANBUL (Turquie)

«La dernière fois que j’ai vu cela, c’était lors du coup d’Etat militaire de 1980», se souvient Seyfettin[1], à la vue du Bosphore vidé de toute embarcation. Ce soir là, la navigation dans le détroit a été complètement interrompue pour empêcher les manifestants vivant sur la rive asiatique de rejoindre la rive européenne. Nous avions le «même sentiment d’irréalité, de faux calme avant la tempête. Et je retrouve cette vieille angoisse».

Toute la nuit, puis toute la journée du dimanche 16 juin, protestataires et policiers se sont affrontés. Au silence du Bosphore répondaient les sirènes des ambulances et les cris des manifestants, les bruits des canons à eau et l’odeur de gaz lacrymogènes. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées, parmi lesquels des médecins et des avocats, des manifestants, dont de nombreux étrangers. Au début de la soirée, circulent sur Twitter des photos d’hommes en civil, armés d’un  gourdin et présentés comme des groupes pro-AKP (Parti de la justice et de la prospérité, islamo-conservateur au pouvoir) défilant dans certains quartiers d’Istanbul.

A 60 ans, Seyfettin présente un crâne dégarni et un léger embonpoint. Voilà bien longtemps que cet universitaire ne distribue plus de tracts et a remplacé les réunions clandestines de sa cellule par des colloques et conférences académiques.

Pourtant, en ce mois de juin 2013, il réalise que la peur de ses 20 ans ne l’a jamais tout à fait quitté.

Depuis ce week-end, Seyfettin voit la machine répressive s’emballer, les arrestations arbitraires se multiplier. Il redoute la polarisation entre deux camps qui tournerait à la guerre civile. Un scénario déjà vu. Tout cela lui rappelle les heures sombres des années 1970-80 durant lesquelles il a été arrêté, torturé et emprisonné, soupçonné d’appartenir au Parti communiste. «Le gouvernement AKP pratique une politique d’intimidation et joue sur la peur des citoyens, comme durant les années noires», estime-t-il.  

Erdogan aussi a eu peur sous le régime des militaires

Pourtant s’il est quelqu’un qui, comme Seyfettin, a connu cette époque, c’est «l’homme fort» de Turquie. Recep Tayyip Erdogan aussi a souffert et eu peur sous le régime des militaires. Il a 7 ans et demi lorsque le Premier ministre Adnan Menderes est pendu (1961) par la junte issue du précédent putsch militaire. C’est la seule fois qu’il a vu son père pleurer, raconte-t-il. Dans les années 1970, il milite à l'Organisation de jeunesse du Parti du Salut national, le MSP, parti islamiste, mais tout projet de carrière politique lui est interdit par le coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980 qu’évoquait Seyfettin regardant le Bosphore immobile.

Elu maire d'Istanbul en 1994, Recep Tayyip Erdogan est arrêté en 1997, jugé et incarcéré pour incitation à la haine en 1998. L’armée vient de procéder à un nouveau coup d’Etat, dit «post-moderne», en forçant le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, le mentor de Recep Tayyip Erdogan, à la démission.

En 2001, sous la pression des milieux d’affaires musulmans conservateurs, Recep Tayyip Erdogan procède à un aggiornamento au sein de la mouvance islamique et fonde l'AKP qui remporte les élections trois fois de suite (2002, 2007, 2011).

Soutenu par l’Union européenne, le nouveau Premier ministre entreprend –avec succès– de décapiter la hiérarchie militaire (et ses relais dans l’administration) qu’il accuse de complot contre son gouvernement.

Les milieux de la gauche libérale et social-démocrate lui savent gré d’avoir «mis un terme à la tutelle militaire kémaliste qui pesait sur le pays et s’acharnait à couler tous les citoyens dans le même moule» (défini par le nationalisme et la laïcité, NDLR), ainsi que l’écrit l’intellectuel Baskin Oran.

D'une tutelle à l'autre

Et surtout il donne une voix, un visage, une fierté à cette Turquie profonde, musulmane, besogneuse, conservatrice sur le plan des mœurs et libérale sur le plan économique qui se reconnaît en lui. Il leur a offert la  liberté de pratiquer l’islam sans  être contrarié par une laïcité autoritaire.

Mais, «ensuite, poursuit Baskin Oran en interpellant le Premier ministre, tu as substitué une nouvelle tutelle à l’ancienne: “la tutelle kémalisto-islamiste” (définie par le nationalisme et l’islam sunnite, NDLR) qui s’acharne, elle, à fondre tous les citoyens dans le moule inverse du précédent».

Si Seyfettin a soudain ce sentiment de déjà-vu, déjà-vécu, c’est aussi parce que la rhétorique de Recep Tayyip Erdogan s’inscrit dans la continuité d’une rhétorique de l’Etat autoritaire.

Comme lorsque devant des milliers de ses partisans, dimanche à Istanbul, le Premier ministre invoque un complot intérieur et extérieur, accuse les médias internationaux et dénonce le «lobby des taux d’intérêt».

Lui qui fut accusé d’être «provocateur» cherche à son tour à expliquer le mouvement protestataire par le dessein caché de supposés provocateurs. Et prend pour cible les têtes de pont du capitalisme turc, les artistes et des puissances étrangères ou charge les organisations illégales d’extrême gauche. Le discours du Premier ministre ajoute à son accent religieux traditionnel un accent nationaliste exacerbé.  

Comme si, après plus de dix ans de pouvoir, ce n’était pas tant l’idéologie propre de Recep Tayyip Erdogan et de son cercle le plus étroit qui expliquait leur comportement que la place qu’ils occupent. Que la logique de l’Etat était la plus forte.

Comme s’ils s’étaient progressivement glissés dans les habits de leurs ennemis d’hier, ainsi qu’on pouvait le lire sur Slate dès juin 2011

Comme si, de surcroît, ils gardaient au fond d’eux quelque chose qui a à voir avec la peur, et qu’ils voulaient se protéger contre ceux qui les avaient réprimés –et dont pourtant ils se sont débarrassé. Le gouvernement évoquant même lundi 17 juin la possibilité de faire appel à l’armée contre la pression de la rue. 

Comme si en voulant imposer leur politique, ils ne pouvaient éviter de reprendre l’attitude autoritaire qu’adopte souvent l’Etat turc dans ses phases tendues.

Face à lui, une nouvelle génération, peu politisée

Seulement face à lui, ce sont en majorité des jeunes, des trentenaires et des quarantenaires également, urbains et socialement beaucoup plus divers qu’on ne le dit, qui n’étaient pas nés lors des trois coups d’Etat militaires.

Même si on compte des militants de gauche et d’extrême gauche dans le mouvement, c’est dans sa majorité une génération assez peu politisée, à la différence de celle de leurs parents. Et dont les références et les modes d’action n’ont rien à voir avec ceux de la génération Erdogan.

Leur approche est globalisée et mondialisée, les théories du complot les laissent de marbre. Ils vivent sur les réseaux sociaux, c'est-à-dire établissent des interconnexions avec le monde entier. Le discours officiel ne trouve pas grand écho chez eux.

Même la peur de Seyfettin ne paraît pas les toucher, pour l’instant. Ils sont dans une autre logique.

«Le mur de la peur est tombé, écrit l’éditorialiste Soli Özel, pour ceux qui ont l’impression de vivre des jours qui ont changé le cours de la politique turque du XXIe siècle.»

Et qui peut mieux l’illustrer que la nouvelle figure de la protestation pacifique, Erdem Gündüz, «l’homme debout»?  

Erdem Gündüz, au centre, le 18 juin 2013. REUTERS/Marko Djurica

Lundi soir 17 juin,  ce chorégraphe s’est tenu immobile, mains dans les poches, figé, seul au milieu de la place Taksim évacuée, à quelques mètres des dizaines de policiers  chargés d’empêcher tout rassemblement.

Silencieux et impassible, Erdem Gündüz, est resté cinq heures ainsi, défiant et assuré tout à la fois, le regard fixé sur Mustafa Kemak Ataturk, le général qui a fondé la République de Turquie dont l’immense portrait recouvre la façade du centre culturel de la place Taksim.  

Au bout de cinq heures, Erdem Gündüz est délogé par les forces de l’ordre. Mais il a lancé, comme cette affiche postée sur Twitter le montre, une nouvelle forme de mobilisation qui fait boule de neige.

 Ariane Bonzon

[1] Seyfettin oublie qu’en 2004, lors du sommet de l’Otan, la navigation avait également été interrompue sur le Bosphore pour des raisons de sécurité. Retourner à l’article

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