1993: que reste-t-il de la plus belle année du rap?

Les membres du Wu-Tang Clan, photo promotionnelle

Les membres du Wu-Tang Clan, photo promotionnelle

Marquée par l’avènement du gangsta rap, l’invasion d’un collectif new-yorkais et la dualité Paris-Marseille, 1993 est souvent considérée comme la plus belle année du rap. Vingt ans plus tard, quelles traces cette année charnière a-t-elle laissée?

Pour accompagner la lecture de cet article, on vous conseille cette sélection de quelques-uns des meilleurs titres de rap de 1993:

Aux Etats-Unis comme en France ce ne sont pas simplement de bons titres et d’excellents albums qui ont résonné dans les radios, les clubs et chaînes hi-fi, ce sont des disques qui ont changé et défini l’histoire d’un genre sur les plans artistique, visuel mais aussi commercial.

Bien sûr on trouvera toujours un expert pour défendre son année fétiche mais les faits sont là: des premiers albums magistraux ont croisé quelques-uns des albums les plus aboutis d’artistes rap beaucoup plus établis.

Deux albums seuls suffiraient même pour rendre compte de la particularité de cette année. Doggystyle, le premier album solo de Snoop Dogg produit par Dr Dre (et lancé quelques mois après The Chronic l’album du producteur), a été vendu à 5 millions d’exemplaires sur le sol américain.


Pochette de l'album Doggystyle

Enter The Wu-Tang (36 Chambers) du Wu-Tang Clan a quant-à lui été vendu à 1 million d’exemplaires malgré une instrumentation rugueuse, des compositions parfois minimalistes et des options musicales relativement sombres à l’opposé du soleil et des mélodies californiens.


Pochette de l'album Enter the Wu-Tang (36 Chambers)

On peut ajouter à ces classiques certifiés, les seconds albums du jeune 2Pac (Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z. qui l’a révélé au grand public) des latinos de Cypress Hill (Black Sunday avec l’imparable titre Insane In The Brain) ou de 8Ball & MJG de Memphis (Comin’Out Hard) les troisièmes formats longs d’A Tribe Called Quest (Midnight Marauders, véritable petit chef d’oeuvre) ou De La Soul (Buhloone Mindstate).

Au-delà des valeurs sûres, les débutants Black Moon (avec l’album Enta Da Stage) et Lords Of The Underground (Here Come The Lords) ont marqué l’année au fer rouge pour la côte Est, tandis qu’en Californie les «hippies» de Souls Of Mischief, The Pharcyde ou les pochtrons de The Alkaholiks faisaient de même avec leurs premiers albums.

Et que dire de ce jeune rappeur de Brooklyn, Biggie Smalls renommé The Notorious B.I.G. avec son premier single officiel Party & Bullshit.

De leur côté, quelques vétérans ont eu la riche idée de livrer des disques tout aussi énergiques et pertinents que ceux de leurs cadets comme la figure du Bronx KRS-One (avec Return Of The Boom-Bap et son célèbre Sound Of Da Police, ou les Geto Boys de Houston avec Till Death Do Us Apart et l’album solo de son leader Scarface (The World Is Yours).

En France, évidemment, le genre ne rayonnait pas de la même façon. Le rap français n’est devenu concret pour l’industrie du disque locale seulement deux ans auparavant. 1993 est l’année d’un tournant définitif notamment grâce à deux entités: les Marseillais d’IAM et le Suprême NTM venu de Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, département numéroté…. 93.

A l’époque, les deux groupes bénéficiaient déjà d’une belle cote d’amour après deux premiers albums plutôt bien reçus par la critique et le public mais 1993 les propulsera au premier plan de la scène nationale, tous genres confondus.

Tandis que l’OM et le PSG dominaient le foot local, voire européen, NTM défrayait la chronique et choquaient avec le clip J’appuie sur la gâchette, premier titre de l’album 93, qui mettait en scène un suicide.

Dans le tracklisting de l’album, on trouvait également le titre Police, qui a quasiment conféré au groupe le statut d’agitateur public numéro 1. Si l’album n’a pas été le succès commercial espéré (il lui aura fallu quatre ans pour atteindre les 100.000 ventes), il a défini les contours politiques du Suprême NTM et confirmé ses exigences artistiques avec un disque dont la qualité sonore et musicale rivalisait celle des disques américains.

Du côté des Bouches-du-Rhône, IAM livrait le premier double de l’histoire du rap français, Ombre est Lumière qui se vendra à 450.000 exemplaires en France, propulsé par deux hymnes, Le Feu et Je danse le mia.


Pochette de l'album Ombre est Lumière

La version remixée du titre est devenue l’un des plus gros tubes de l’histoire du rap français (avec plus de 350.000 exemplaires vendus), et même un classique des fêtes de famille. Quand au clip, c’est au réalisateur émergent (à l’époque) Michel Gondry que la réalisation a été confiée.


IAM - JE DANSE LE MIA par edony

En mai 2013, le Wu-Tang Clan est passé au Zénith de Paris. Ol’ Dirty Bastard, le cousin de RZA (fondateur et tête pensante du clan) tente de reposer en paix depuis le 13 novembre 2004.

Il est donc tout excusé mais n’est pas le seul à manquer à l’appel. Method Man et Raekwon, deux des membres du groupe ne sont plus d’accord avec les termes de leur contrat, ils sèchent le Zénith tandis que leurs collègues ne transcendent pas le public parisien. RZA a probablement le cœur fendu mais il s’en remettra en allant boire un coup avec ses potes Quentin Tarantino ou Eli Roth.

Car Monsieur fait du cinéma. Après avoir joué dans certains films et crée des bandes originales (sa plus réussie est celle de Ghost Dog de Jim Jarmusch), il a réalisé en 2013 son premier film, un pur kung-fu, L’Homme aux poings de fer, une série B certes mais avec Russell Crowe.

Le Wu-Tang Clan est peut-être une légende effilochée mais il faut admettre que le groupe a largement participé à repenser les fondations du rap sur les plans artistique et commerciaux. Une fois son succès collectif confirmé, le collectif (mélange de vétérans recalés par l’industrie du disque US et de jeunes loups affamés) a littéralement infiltré les grands labels américains en réussissant à faire signer toutes ses individualités séparément aux plus offrants.

Un véritable précédent qui fonctionne toujours lorsqu’on prend par exemple le cas du groupe californien Odd Future dont les membres Tyler, the Creator, Earl Sweatshirt ou Frank Ocean ont fait frémir l’industrie du disque comme le Wu il y a 20 ans.

Au-delà de la musique, le «Clan» est le premier groupe à être parvenu à faire distribuer sa marque de vêtements, Wu-Wear, à une échelle nationale et dans les grandes chaînes de distribution américaines. Un véritable modèle économique qui continue d’inspirer aux Etats-Unis comme en France. Sans le modèle déposé par le clan pas de Rocawear (Jay-Z), et probablement pas de Ünkut (Booba) ou de Wati B (Sexion d’Assaut) chez nous.

Business toujours, en 2013, Dr Dre, le créateur de l’album Doggystyle, ne crée presque plus de musique, après avoir lancé deux labels et révélé Eminem ou 50 Cent, il continue de faire fonctionner nos oreilles. Co-fondateur de la marque Beats By Dre avec son partenaire Jimmy Iovine (patron du label Interscope), André Young, l’un des dépositaires du son gangster rap west coast, est aujourd’hui à la tête de l’une des marques les plus en vue de l’un des rares business encore florissants, le hi-tech audio, et d’une des plus belles fortunes chez les musiciens américains avec des revenus estimés à 110 millions de dollars en mai 2012.

De son côté, son ami Snoop Dogg, qui a perdu un «Doggy» en route, continue de traîner sa silhouette longiligne et sa tête de chien sur les scènes du monde, dans quelques films, des reality shows et vient de se transformer en Snoop Lion, un chanteur de reggae qui pousse la chansonnette avec Miley Cyrus. En 20 ans, le gangster repenti est devenu une véritable icône de la pop culture américaine, connu des enfants comme des mères au foyer et pas loin de posséder son propre index NASDAQ.

Question héritage rap, voilà où les américains en sont. Les années d’or du rap n’évoquent plus grand-chose pour les jeunes loups du game. Pour un Kendrick Lamar qui revendique son héritage West Coast en travaillant avec Dr Dre et DJ Quik sur son dernier album et en montant un collectif Black Hippy pas si loin de l’esprit de The Pharcyde ou du Hieroglyphics Crew (Del, Souls Of Mischief, Casual…), combien de Chief Keef ou de Young Scooter en rupture presque complète avec ces pionniers?

Les tournées nostalgiques se multiplient: Wu-Tang Clan, The Pharcyde embarquent dans des caravanes commémoratives de leurs premiers albums à l’intention des trentenaires et quadras du rap, dans la foulée des tournées «Rock The Bells» dont les affiches multi-artistes font la part belle aux groupes de rap des années 90 (et 2000 désormais). Mais malgré l’existence d’un vrai public rap adulte, ces tours n’ont pas l’ampleur (et le taux de remplissage) de ceux des dinosaures du rock et n’émeuvent pas le public rap US largement renouvelé et rajeuni.

Il faut dire aussi que la géographie du rap américain n’a aujourd’hui plus rien à voir avec celle de 1993 où la musique hip-hop était bi-polaire: les univers du clan Wu-Tang et Dr Dre n’avaient rien à voir mais se complétaient, s’équilibraient.

La disparition quelques années plus tard de 2Pac et Notorious B.I.G. ainsi que l’émergence d’artistes venus du sud du pays comme OutKast (Atlanta) ou Master P (No Limit) a totalement changé la donne. 20 ans plus tard, l’axe NY-LA n’est plus que symbolique dans un genre dont on peut aujourd’hui situer l’épicentre à Atlanta sans risquer de se tromper.

Les influences du rap américain aujourd’hui sont tout autant urbaines que rurales (toutes proportions gardées), le son de la rue est devenu celui des clubs, et en 2013 le courant trap séduit bien plus que le courant hip-hop traditionnel.

En France le paysage est assez différent du modèle américain. Le Suprême NTM, sans l’annoncer clairement est passé à autre chose à la fin de la précédente décennie. Joeystarr est devenu une figure du cinéma français (mais continue d’enregistrer) tandis que Kool Shen joue aux cartes avec les plus grands champions de poker du monde, intégrant même le Top 100 mondial en 2012.

En revanche, les Marseillais d’IAM ont réussi à placer leur dernier album, Arts Martiens, en tête des ventes en France à sa sortie fin avril 2013. Le disque est même aujourd’hui certifié or (plus de 50.000 albums vendus). On est loin des scores d’un Maître Gims ou de Booba mais le groupe fait bien plus que se maintenir et continue de laisser planer sur le rap français une image de patriarche que bien peu d’artistes de la nouvelle génération contesteraient.


Le groupe IAM en 2013, Wahib Chehata

Difficile de ne pas évoquer une nouvelle fois la déférence des jeunes formations ou collectifs français qui ont fait buzzer la toile il y a peu. L’Entourage, 1995, 3010… tous se revendiquent de la génération qui a donné ses lettres de noblesse au rap hexagonal mais le phénomène est bien loin d’avoir l’impact culturel, voire sociétal des seconds albums d’IAM et du Suprême NTM.

L’hommage aux aînés – ou l’héritage - chez ces groupes dont les membres étaient encore nourrissons à l’époque du «Mia» est plus esthétique qu’intellectuel. Mais quelques signes tout de même montrent que les enfants du rap français ne sont pas des ingrats, sans doute moins que les américains: la tournée multi-générationnelle Can I Kick It reprend pour une nouvelle saison et le concert géant Urban Peace au Stade de France tente aussi le mélange anciens/jeunes.

Sur les plans de la diversification, du développement d’entreprises ou d’activités économiques annexes, les rappeurs français sont loin des traces laissées par le Wu-Tang Clan ou Dr Dre. La France ne fait pas figure de modèle. Les labels lancés par nos icônes rap ont disparu (Côté Obscur, Sad Hill, La Cosca pour IAM, IV My People et BOSS pour NTM) tout comme leurs marques de streetwear (2 High et Com8 lancées par Kool Shen et Joeystarr respectivement). 

On peut certes reprocher aux artistes ou à leur management leur manque de vision (tout le monde n’est pas businessman dans l’âme après tout), mais il est également clair que pour les têtes du CAC 40, les euros venus du monde du rap n’ont visiblement pas le même éclat que les dollars générés par le business hip-hop aux yeux des pontes de Wall Street. 20 ans après son explosion, le marché populaire urbain français souffre toujours d’un déficit d’image.

En 2013, que reste-il de 1993, la plus belle année du rap? Des souvenirs musicaux disponibles en .mp3, des clips pas toujours bien digitalisés et pas très bien rangés dans les recoins de YouTube, un collectif New Yorkais qui essaie de raviver les flammes de sa légende, un gangster rappeur devenu rasta… et une culture devenu une industrie rentable des deux côtés de l’Atlantique.

Arnaud Fraisse