Culture

Aaton, grandeur et résilience d'un petit commerce de cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.06.2013 à 9 h 30

Pionnière de la recherche dans le domaine de l'image et du son, partenaire de Godard, Rouch, Malle ou Depardon, la PME grenobloise vient d'être reprise par une consoeur après une procédure de redressement judiciaire. Et a dû au passage abandonner sa dernière invention, une caméra ultra-perfectionnée.

Maruschka Detmers dans «Prénom Carmen» de Jean-Luc Godard (1983), un des principaux films du cinéaste tourné avec les équipements Aaton.

Maruschka Detmers dans «Prénom Carmen» de Jean-Luc Godard (1983), un des principaux films du cinéaste tourné avec les équipements Aaton.

Cela a failli être une catastrophe. Elle a été évitée, après être passé presque inaperçue. Mais si les protagonistes sont d’accord pour considérer qu’une sorte de happy end a prévalu, c’est quand même une défaite, politique et artistique, qui vient d’avoir lieu.

De quoi s’agit-il? D’un homme, d’une entreprise, d’une idée et d’un symbole. L’homme s’appelle Jean-Pierre Beauviala, il a aujourd’hui 75 ans, il est ingénieur, architecte, électronicien, inventeur et poète, il vit et travaille à Grenoble depuis plus de quarante ans. L’entreprise qu’il a créée en 1971 s’appelle Aaton (originellement Aäton), elle fabrique des caméras, des enregistreurs son et d’autres appareils pour le cinéma.

Beauviala incarne comme personne l’idée qu’une réflexion inspirée par les enjeux —artistiques, politiques, économiques, affectifs— est capable de nourrir des inventions techniques en nombre quasi-infini. Cette idée concernerait aussi bien la conception d’ordinateurs, de tracteurs ou de chaussures, elle vaut autant pour la fabrication d’objets matériels que comme manière de considérer l’existence.

Jean-Pierre Beauviala (Aaton)

Dans son domaine, Beauviala n’a cessé d’en démontrer la validité par la mise au point d’outils devenus indispensables dans de nombreux domaines de l’activité cinématographique, depuis la synchronisation par quartz de l’image et du son. Il a révolutionné le design des appareils professionnels de prise de vue (le fameux modèle du «chat sur l’épaule») ou anticipé des innovations décisives, comme avec la Paluche, qui devance la DV de quelque quinze années.

Modèle de PME exemplaire

Le symbole, c’est celui d’un artisanat de pointe, c’est aussi celui de la seule entreprise française de fabrication d’appareils de prise de vue (il y a en France quelques sociétés très performantes dans des secteurs plus spécialisés, comme les objectifs Angénieux, considérés par beaucoup comme les meilleurs du monde) et, à cet égard, une sorte de modèle de PME exemplaire.

De tous temps, Aäton a travaillé avec ceux qui devaient utiliser ses produits, Jean-Luc Godard, Jean Rouch, Raymond Depardon, Louis Malle, les plus grands chefs opérateurs, la fine fleur du documentaire étasunien ont été les interlocuteurs, parfois quasiment les co-concepteurs, des innovations de la marque grenobloise, loin des sentiers battus de la grande industrie. Celle-ci a pris sa revanche en 1985 lorsqu’un des plus gros concurrents d’Aaton, Arriflex, a contraint la société grenobloise à déposer son bilan en lui intentant un procès où le rapport de force économique l’emportait sur le droit.

Peu après, Aaton renaissait de ses cendres, et poursuivait une aventure marquée notamment par une invention décisive dans le domaine du son, le Cantar, aujourd’hui l’enregistreur le plus utilisé sur les tournages professionnels dans le monde entier.

Bien entendu, l’arrivée du numérique a représenté de nouveaux défis relevés par Aaton, qui là aussi refuse de suivre les chemins tout tracés. D’abord réticent devant la pauvreté des images numériques comparées aux images argentiques, Beauviala met au point de nouveaux dispositifs qui représentent d’abord de réels progrès d’ergonomie et de maniabilité avec la caméra Pénélope.

Mais surtout, il invente un procédé qui permet à l’image numérique d’échapper à la malédiction de son extrême régularité: le velouté et l’infini nuancier que permet le 35 millimètres étaient dus au fait que les sels d’argent photosensibles sont disposés de manière irrégulière sur la pellicule, alors que les pixels sont une grille fixe et parfaitement régulière. Beauviala met au point un dispositif qui décale aléatoirement la position physique du capteur d’un demi-pixel à chaque image, déstabilisant l’enregistrement.

Capteurs introuvables

L’invention, réalisée sur trois caméras prototypes avec des éléments électroniques commandés à la société canadienne Dalsa, est baptisée Pénélope Delta. Elle soulève l’enthousiasme chez les cinéastes et opérateurs. Le lancement est annoncé pour début 2013, de nombreux modèles sont commandés.

La caméra Pénélope Delta (Aaton)

Hélas, Dalsa se révèle soudain incapable de livrer en série les éléments de capteurs indispensables. Les commandes ne peuvent pas être honorées. Aaton, qui s’est lourdement endetté pour mener à bien les recherches permettant la mise au point de Pénélope Delta et construire les caméras commandées, est mis en redressement judiciaire début avril. Avec, selon l'entreprise, un fort soutien de la puissance publique, un repreneur est alors recherché.

Il vient d’être identifié: un jugement rendu ce 18 juin au tribunal de Grenoble a désigné la société Transvideo, basée à Verneuil en Normandie, pour prendre le contrôle d’Aaton. Dirigée par Jacques Delacoux, cette PME spécialisée dans l’électronique audiovisuelle est saluée par Beauviala comme «une entreprise sœur, qui permettra de garder l’esprit inventif d’Aaton».

Lui-même demeure directeur scientifique d’Aaton, qui doit se consacrer à deux importants développements d’inventions déjà existantes, la nouvelle version du Cantar et la caméra de reportage numérique D-Minima, qui doit succéder à la A-Minima, la caméra Super16 qui, en 1999, aura marqué le dernier grand progrès technique pour le tournage de documentaire sur pellicule.

Jacques Delacoux et Jean-Pierre Beauviala

Pour ce qui est des promesses de la Pénélope Delta, qui offrait une restitution visuelle inconnue à ce jour en numérique, notamment pour les visages et les corps humains, elle est officiellement abandonnée. Et c’est une véritable perte artistique, en même temps que le signe d’une défaite d’un projet porté par un homme et une entreprise incarnant une sorte d’idéal professionnel, entrepreneurial et social.

Des idées qui en inspireront d'autres

Tout ce qu’on sait de Jean-Pierre Beauviala incite à douter du fait que, s’il en a la possibilité, il ne laissera pas un si beau projet moisir indéfiniment. Mais on peut aussi s’attendre à voir apparaître, fabriquées par d’autres, des caméras inspirées des idées nées chez Aaton.

Dans le milieu des industries techniques, nombreux sont ceux qui trouvent bizarre que Dalsa n’ait soudain plus été en mesure de livrer les capteurs qui marchaient si bien pour les prototypes. Que la société canadienne ait entre-temps été rachetée par le trust étasunien Teledyne pourrait ne pas être étranger à ce raté soudain, qui laisse le champ libre à de plus puissants fabricants pour satisfaire un marché qui n’attend que ça.

Interrogé sur une telle hypothèse, Jean-Pierre Beauviala répond qu’il a pour l’instant un repas à préparer pour des amis, et que rien ne saurait le distraire d’une tâche aussi importante.

Jean-Michel Frodon

Article actualisé le 18 juin 2013 à 16h avec le jugement du tribunal de commerce de Grenoble confirmant la reprise de Aaton, et une modification du titre en conséquence.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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