France

Législatives partielles: pourquoi le Front national en profite davantage que le Front de gauche

Eric Dupin, mis à jour le 18.06.2013 à 17 h 33

Jean-Luc Mélenchon et ses alliés souffrent d'être de gauche et de tenir un discours complexe, et parfois hésitant, sur l'Europe.

Manifestation du Front de Gauche à Paris en septembre 2012 REUTERS/Christian Hartmann.

Manifestation du Front de Gauche à Paris en septembre 2012 REUTERS/Christian Hartmann.

«A la fin, cela se terminera entre eux et nous», répète-t-on souvent dans les rangs du Parti de gauche. Anticipant un approfondissement des crises sociales, économiques et politiques, les amis de Jean-Luc Mélenchon sont persuadés que leurs adversaires ultimes seront ceux de Marine Le Pen. Cette grille d'analyse éclaircit la radicalisation du discours du PG lors de son dernier congrès en mars. Pas question de sembler un tant soit peu complice d'une gauche gouvernante en pleine dérive droitière.

L'objectif est d'éviter que l'extrême droite capitalise à son profit la désespérance populaire. Pour l'heure, cette stratégie ne semble pourtant guère couronnée de succès. Le Front de gauche a enregistré un résultat décevant à l'élection législative partielle de la 3e circonscription du Lot-et-Garonne. Avec 5% des voix, sa candidate stagne en pourcentage des suffrages exprimés et perd environ 500 voix par rapport à juin 2012.

Simultanément, le candidat du FN bondit à 26% des suffrages exprimés, progressant de dix points et gagnant un millier de voix depuis le scrutin précédent malgré la hausse du taux d'abstention. Contrairement aux espoirs de Mélenchon, la colère populaire gonfle essentiellement les voiles de l'extrême droite.

La galère de la gauche

La première raison en est tout bêtement que le Front de gauche souffre d'être situé... à gauche. Malgré tous les efforts de ses dirigeants pour expliquer qu'ils n'ont rien à voir avec les choix gouvernementaux, il reste partiellement associé, dans l'esprit public, au camp au pouvoir. Le PG a beau requalifier les socialistes en «solfériniens», il ne peut faire oublier que son chef de file a été un élu et responsable du PS pendant une trentaine d'années.

Le Front de gauche ne peut, au demeurant, couper tous les ponts avec les socialistes. Sous la pression des élus communistes, il fera liste commune avec eux dans de nombreuses communes lors des prochaines municipales. Au pire, les anciens partenaires de l'union de la gauche se retrouveront au second tour. A moins de verser dans un dangereux isolationnisme, le FDG se doit de garder des contacts dans les différentes familles de la gauche. En témoignent les «Assises de la citoyenneté», organisées ce week-end à Montreuil par le PCF, auxquelles participèrent des représentants de la gauche du PS ainsi que de Europe Ecologie Les Verts.

A l'inverse, le FN s'épanouit quand la gauche est aux affaires. Le parti de Jean-Marie Le Pen est sorti de la marginalité électorale dans les années 1983-84, sur fond de gouvernement à direction socialiste se convertissant à la «rigueur». Il s'est qualifié au tour décisif de l'élection présidentielle de 2002 à l'issue du quinquennat gouvernemental de Lionel Jospin. La présidence Hollande dans un contexte de crise aggravée ne peut que lui être profitable.

Dédiabolisation et radicalisation

La dynamique propre d'évolution des deux Fronts n'est pas non plus étrangère à leurs résultats respectifs. Le FN est engagé, sous la houlette de sa nouvelle présidente, dans un processus de «dédiabolisation» qui le rapproche objectivement des franges les plus dures de l'UMP.

Marine Le Pen a partiellement adouci le discours du FN. Elle espère ainsi jouer des contradictions internes au grand parti de droite. Les municipales de 2014 serviront sans doute de laboratoire à la politique d'ouverture du «Rassemblement bleu marine». Dans plusieurs départements, les responsables marinistes tentent d'attirer des candidats et élus issus d'horizons très divers. Et se préparent à quelques alliances discrètes avec la droite.

Cette évolution contraste avec la prise de distance croissante du Front de gauche au fur et à mesure qu'il bascule de plus en plus clairement dans l'opposition à un gouvernement aussi droitier que maladroit. Par la force de situations, le FDG est engagé dans un processus de radicalisation dont le PG est le moteur. Il s'en suit un durcissement de son discours, servi par le tempérament impétueux et le talent reconnu de Mélenchon, qui ne va pas sans risques électoraux.

Le fait est que l'ancien candidat de la gauche radicale à l'élection présidentielle a désorienté, dans la dernière période, un certain nombre de ses partisans. Et que son influence, à gauche, a régressé. Alors que 46% des sondés lui souhaitaient voir «jouer un rôle important» à l'avenir en mai 2012, ils ne sont plus que 28% en avril 2013 (baromètre TNS-Sofres).

Avantages thématiques

Une troisième série de raisons explique pourquoi le FN court aujourd'hui devant le FDG. Elle tient au positionnement de ces deux forces sur des thématiques essentielles. L'extrême droite a l'immense avantage d'être portée par un discours sur l'immigration en phase avec l'état d'esprit dominant dans les couches populaires. En appelant à «faire France de tout bois», Mélenchon navigue ici à contre-courant.

Le FN a encore l'avantage d'être porté par un discours plus simple et plus clair sur l'Europe que le FDG. Les lepénistes militent en faveur de la sortie de l'euro et ne craignent pas les postures nationalistes. La gauche radicale développe un discours plus complexe, et parfois hésitant, sur une réorientation en profondeur de l'Europe. Le récent congrès du PG a mis en évidence quelques difficultés d'ajustement du discours à l'égard de l'euro.

On rétorquera que le FN est, pour sa part, souvent mis en contradiction avec lui-même sur les questions économiques et sociales où sa lutte verbale contre «l'ultra-libéralisme» trahit vite ses limites. Encore faudrait-il que ces incohérences soient mieux pointées. Et surtout que la question sociale revienne au premier plan des enjeux politiques.

Une chose apparaît néanmoins certaine. Le FDG a peu à gagner, et beaucoup à perdre, en se focalisant excessivement sur le FN. Les deux forces, appartenant à des champs très différents, sont beaucoup moins en concurrence qu'on ne le croît ordinairement. Dans une période de dérive gouvernementale qui mécontente une fraction croissante de l'électorat de gauche, c'est plutôt de ce côté-ci qu'il aurait intérêt à regarder. A défaut, son sectarisme s'affirmerait comme le pendant de l'opportunisme socialiste.

Eric Dupin

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Journaliste
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