France

Hommage, soumission, allégeance: comment qualifier la lettre adressée à Nicolas Sarkozy retrouvée chez Christine Lagarde?

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 20.06.2013 à 12 h 03

Si l'on compare cet étrange courrier aux pratiques de l'Empire romain et du Moyen-Âge, c'est sans doute de l'allégeance qu'il se rapproche le plus. Mais pas de n'importe quel type d'allégeance.

Hommage du roi d'Angleterre Edouard Ier au roi de France Philippe IV.

Hommage du roi d'Angleterre Edouard Ier au roi de France Philippe IV.

Voilà un courrier qui fait du bruit. Depuis qu’a été connue la teneur d'une lettre que Christine Lagarde aurait adressée à Nicolas Sarkozy, dont l'existence a été révélée par Le Monde, la sphère médiatique s’en est emparée et les articles ont été retwittés et diffusés à gros bouillons sur Facebook.

«Cher Nicolas, très brièvement et respectueusement,
1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J'ai fait de mon mieux et j'ai pu échouer périodiquement. Je t'en demande pardon.
3) Je n'ai pas d'ambitions politiques personnelles et je n'ai pas le désir de devenir une ambitieuse servile comme nombre de ceux qui t'entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m'utilises, j'ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d'être inefficace, sans soutien je risque d'être peu crédible. Avec mon immense admiration. Christine L.»

Autant d'écho pour une lettre si courte, voilà qui n’est pas sans étonner, même si sa teneur est si incongrue qu’elle peut à elle seule en expliquer la diffusion.

Mais quelle est la nature exacte de cette lettre, historiquement parlant? S’agit-il d’un retour de l’hommage médiéval? D’une forme de soumission volontaire? D’un serment d’allégeance, comme l’écrit le Monde?

Un hommage, certainement pas

La comparaison avec l’hommage ne tient guère. L’hommage, au sein de la société féodale, lie un suzerain et son vassal, le second se reconnaissant «l’homme» du premier en lui rendant donc hommage pour les terres qu’il tient de lui.

La question des hommages a été souvent présentée —souvenez-vous des Rois maudits— comme au cœur de la Guerre de Cent ans que la France et l’Angleterre se livrèrent (ce sont essentiellement des différents commerciaux qui en furent la cause, les questions d’hommage et même de succession n’étant que des cache-sexe commodes). Il est vrai que le roi d’Angleterre devait prêter hommage au roi de France pour ses possessions françaises —notamment le duché de Guyenne— et que les hommages que devait chaque nouveau souverain anglais au roi de France ont souvent été l’occasion de vider des querelles ou de manifester son mécontentement.

Mais encore une fois, hommage, dans le cas de Christine Lagarde, certainement pas: l’hommage est un rapport unissant deux membres de la noblesse qui, mis à part ce lien de vassalité, sont des égaux. Le vassal ne renonce à aucune de ses prérogatives. Il reconnait simplement tenir sa terre de son suzerain, mais il y est maître chez lui. Christine Lagarde propose à Nicolas Sarkozy de «l’utiliser» comme bon lui semble, ce qu’aucun noble médiéval n’aurait proposé à un autre.

Une soumission?

Une soumission, alors? Pas d’avantage: certes, l’expression «Utilise-moi le temps qui te convient» a des relents de soumission et même, si l’on voulait aller un peu (trop?) loin, car on ne peut s’empêcher d’y penser, a une connotation presque sexuelle.

Mais Christine Lagarde profite aussi de cette missive pour flinguer certaines personnes de l’entourage de Nicolas Sarkozy, qu’elle présente comme «ambitieuses» et «serviles» et dont «la loyauté est parfois récente». Elle réclame du chef de l’Etat qu’il se comporte en guide mais aussi en soutien.

C’est donc la mission d’une femme libre et qui entreprend de se placer sous la protection d’un homme dont elle reconnaît la grandeur et la puissance. On est donc bel et bien dans une forme de serment d’allégeance.

Ces serments d’allégeance, l’époque médiévale en connaît des formes multiples. Ils sont en fait la forme primitive de l’hommage, comme le rappelle le dictionnaire encyclopédique d’histoire (le Mourre, actuellement épuisé mais qui devrait reparaître prochainement), la commendatio, «par laquelle un homme libre s’unissait à un patron (senior) et s’engageait par serment à le suivre toute sa vie».

Un serment d’allégeance, mais de quel ordre?

Un excellent blog (malheureusement plus actualisé depuis 2009) consacré à l’histoire des institutions nous donne un aperçu plus complet de l’histoire de ce serment d’allégeance en se fondant sur les cours de Gérard Giuliato, maître de conférence en Histoire médiévale à l’Université de Nancy 2.

Au clientélisme qui caractérisait les rapports sociaux au sein de l’Empire romain, succède le comitatus, d’inspiration clairement germanique et qui lie les soldats à leur chef, au moment du Bas-Empire, quand de plus en plus de portions des frontières romaines sont gardées par des contingents de barbares intégrés à l’empire (les foederati). Les soldats s’engagent à servir leur chef à la condition que celui-ci les amène à la victoire. Il doit en contrepartie leur fournir les moyens matériels de cette victoire.

Les sociétés franques et carolingiennes affinent ces rapports et le commandatio, dont nous avons déjà parlé, n’est qu’un des trois grands types de liens caractérisant les rapports entre un puissant et ses subordonnés ou affidés. Pour citer notre source:

«Le commendatio est un contrat synallagmatique, personnel et viager qui engendre des obligations bilatérales prenant fin à la mort d’un des partenaires. De la part du recommandé, il implique soumission et respect (obsequium) au maître, ainsi qu’assistance, en particulier dans le domaine militaire (servicium). De son coté, le seigneur doit d’abord l’assistance et la protection à celui qui s’est recommandé.»

La lettre de Christine Lagarde peut-elle être assimilée à un commandatio? Certainement pas, car un contrat synallagmatique oblige deux parties l’une envers l’autre. Nul témoignage pour l’instant qu’il s’agisse d’un contrat, et encore moins que Nicolas Sarkozy se soit engagé.

La «leude» de Nicolas Sarkozy

Pourrait-il s’agir dès lors d’un obnoxatio, autre forme de contrat? Non plus, car l’obnoxatio est une «soumission volontaire et spontanée de la personne et des biens d’un ingénu (homme libre) au service d’un maître, […] soumission qui entraînait la perte de la condition d’homme libre».

Pour ce qui est de la soumission volontaire, le contrat serait presque rempli. Mais Christine Lagarde ne renonce pas à sa liberté. C’est donc sans doute du côté du leudesamio qu’il faut chercher. Toujours selon les conférences de Gérard Giuliato:

«Le leudesamio est la prestation individuelle d’un serment de fidélité qu’un homme libre, c’est-à-dire un guerrier armé, portait au souverain.[…] Ce serment concrétise un lien personnel, unilatéral et sans contrepartie qui unit le Roi franc (et plus tard l’empereur carolingien) avec son sujet. Il n’y est pas question de contrat synallagmatique ou d’obligations contractuelles.»

Alors, Christine Lagarde se serait-elle proposée de devenir la «leude» de Nicolas Sarkozy —c'est à dire, comme le résume le dictionnaire de l'Académie française, l'équivalent d'un «compagnon du roi et possesseur d'un fief [Bercy, ça compte?] dans les premiers temps de la monarchie franque»? Cette définition apparaît comme la plus sensée, s’il faut tenter de la caractériser.

Mais il demeure tout de même à l’heure actuelle deux inconnues majeures: la lettre retrouvée au domicile de Christine Lagarde est-elle le brouillon d’une lettre réellement envoyée à Nicolas Sarkozy et, si cette missive lui est parvenue, qu’en a-t-il fait et qu’a-t-il répondu?

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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