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Adidas-Tapie, le mythe d'un préjudice

Bernard Tapie, le 26 février 1993 à Gardanne, quinze jours après la vente d'Adidas. REUTERS.

Bernard Tapie, le 26 février 1993 à Gardanne, quinze jours après la vente d'Adidas. REUTERS.

La genèse de l'affaire Tapie, ce sont les affirmations de l'homme d'affaires selon lesquelles le Crédit lyonnais l'a spolié en reprenant Adidas à son insu en février 1993. Une réécriture de l'histoire: en fait, la banque publique l'avait sauvé alors de la faillite sur ordre. Pourquoi les politiques, les juges et les avocats ont-ils longtemps gobé son histoire?

La cour d’appel de Paris a finalement estimé, jeudi 3 décembre, que Bernard Tapie n’avait pas été lésé par le Crédit lyonnais, sa banque, le 15 février 1993, lors de la vente du groupe Adidas, cédé à un groupe d’investisseurs (parmi lesquels figurait justement le Crédit lyonnais, alors banque publique).
Les époux Tapie, leurs sociétés et leurs liquidateurs judiciaires sont condamnés à rembourser les 285 millions d’euros devenus 404 millions avec les intérêts, versés en vertu de l’arbitrage qui a soldé en 2008 leur litige avec le Crédit lyonnais sur la revente d’Adidas, a précisé la cour d’appel de Paris. Ils devront également rembourser les coûts de la procédure d’arbitrage, soit 300 000 euros, précise-t-elle dans son arrêt.

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L'affaire Tapie/Adidas, devenue ces derniers mois l'affaire Tapie/Lagarde, illustre jusqu'à la caricature le mélange délétère, en France, des intérêts publics et privés. Je dénonçais déjà cette dérive en 1995 dans un livre que j'avais alors commis, titré Crazy Lyonnais.

Cela fait plus de deux décennies maintenant que Bernard Tapie bénéficie de ce système. Fin 1992 début 1993, c'est un gouvernement de gauche, dirigé par feu Pierre Bérégovoy, qui fait preuve à son égard d'une générosité et d'une complaisance scandaleuses.

Une banque publique, le Crédit lyonnais, et une de ses filiales, l'obscure et incontrôlée Société de banque occidentale (SDBO), après avoir financé sans limite, souvent à 100% et par simples autorisations de découvert, les acquisitions d'entreprises en difficulté par Tapie, se portent à son secours... sur ordre.

Il s'agit de lui permettre de céder sans dommages financiers une société allemande prestigieuse, Adidas, qu'il a rachetée deux ans et demi auparavant et qui se trouve au bord de la faillite. Les banques allemandes ne veulent plus financer sa trésorerie et dénonçent une gestion calamiteuse.

Il y a urgence. Bernard Tapie est menacé de faillite. Les engagements de la filiale du Crédit lyonnais vis-à-vis du groupe Tapie atteignent des sommets: près de 2,6 milliards de francs (l'équivalent de 540 millions d'euros en valeur de 2012). Environ 25% du total des prêts accordés par la SDBO à ses clients, et plus de 2,5 fois ses fonds propres!

Rachat sur ordre

Mais Bernard Tapie est alors en pleine ascension politique. Il a les faveurs du président François Mitterrand, qui en fait un ministre de la Ville et est fasciné par le personnage. L'ordre donné par Pierre Bérégovoy à Jean-Yves Haberer, PDG du Crédit lyonnais, est exécuté, non sans difficultés et avec l'appui de deux autres groupes publics, les AGF et l'UAP, en février 1993. Un mois plus tard, la gauche perd le pouvoir lors des élections législatives des 21 et 28 mars.

Mais au début de l'année 1993, personne ne veut d'Adidas, surtout à ce prix-là... Le prix a été calculé par le Crédit lyonnais pour permettre à Bernard Tapie de faire une opération blanche. Adidas lui est racheté pour près de 2,1 milliards de francs, soit les 1,6 milliard qu'il a payés en juillet 1990 avec l'argent prêté, notamment, par la SDBO, et les 500 millions de francs de frais financiers qu'il doit aux banques qui l'ont financé.

C'est comme si le Crédit lyonnais s'était racheté Adidas à lui-même. Bernard Tapie n'aura pas mis un seul centime personnel dans cette affaire.

Le Crédit lyonnais finit par trouver un repreneur, Robert Louis-Dreyfus. Mais pour le convaincre d'acheter Adidas, et encore, seulement 15% du capital dans un premier temps, la banque publique est contrainte de le financer en totalité et de reprendre elle-même une bonne partie du capital, ce qu'elle n'a pas le droit de faire au-delà de 20%. Elle utilise alors des faux-nez dans des paradis fiscaux, dont un mystérieux fonds immatriculé dans les îles Vierges britanniques.

Plus-values considérables

Pour une fois, le Crédit lyonnais fera une bonne affaire. Par chance, Robert-Louis Dreyfus est un patron hors pair: il va s'installer en Allemagne à quelques kilomètres des usines Adidas et refaire d'une marque devenue ringarde un leader mondial. Les plus-values seront considérables lors de l'entrée en Bourse d'Adidas en novembre 1995. Mais Bernard Tapie n'y est pour rien.

Il trouvera pourtant au fil des années auprès de politiques, d'avocats et même de juges, une oreille compréhensive à la légende qu'il va réussir à créer de toutes pièces. Il aurait été spolié et victime d'une machination du Crédit lyonnais, qui savait qu'Adidas allait se redresser et voir sa valeur s'envoler quelques années plus tard. La banque publique aurait décidé de se réserver par avance les plus-values et d'en priver Bernard Tapie.

Une totale réécriture de l'histoire et un scénario qui ferait du Crédit lyonnais une banque ayant des capacités d'anticipation hors du commun. Très difficile à imaginer de la part d'un établissement aux abois, dont les dirigeants, pour masquer leurs échecs et sauver leurs postes, sont aux ordres du gouvernement et de ces alliés politiques.

Le Crédit lyonnais échappe à la faillite en 1994 uniquement parce que son actionnaire, c'est l'Etat français. Quant aux patrons de la banque et des ses filiales, au choix naïfs, incompétents, corrompus et arrogants, ils ont été la proie d'une myriade d'aventuriers et de patrons sans scrupules... Ce qui a coûté au final des dizaines de milliards (pas seulement de francs) au contribuable –le dernier bilan chiffré par la Cour des comptes s'établit à 15 milliards d'euros.

Fausse victime

L'affaire Tapie-Adidas aurait dû se conclure en février 1993. Mais Bernard Tapie a réussi à se faire passer pour une victime. En 2005, la cour d'appel de Paris condamne le Consortium de réalisation (CDR), qui, au nom de l'Etat, gère les actifs compromis de l'ancien Crédit lyonnais, à verser 135 millions d'euros à ses liquidateurs, un arrêt cassé en 2006 par la Cour de cassation.

L'affaire traîne. Et une nouvelle fois, un gouvernement, cette fois de droite, vole à son secours.

Bernard Tapie obtient, pour une raison aujourd'hui encore mystérieuse, de Nicolas Sarkozy et de son entourage proche, le recours en 2007 par l'Etat, pour mettre fin au différend, à une procédure tout à fait inhabituelle, celle de l'arbitrage privé... Le 7 juillet 2008, les trois arbitres accordent pas moins de 403 millions d'euros aux plaignants, dont une partie substantielle, notamment les 45 millions attribués aux époux Tapie au nom d'un «préjudice moral», atterriront dans les poches de l'homme d'affaires.

Un jugement contestable, manipulé et douteux. C'est en tout cas ce que disent les juges d'instruction quand ils mettent en examen pour «escroquerie en bande organisée» le juge arbitre Pierre Estoup, l'ancien directeur de cabinet de la ministre de l'Economie Christine Lagarde Stéphane Richard et l'ancien président du CDR Jean-François Rocchi.

Il faut dire que 403 millions d'euros de dommages et intérêts pour un préjudice créé de toute pièce...

Eric Leser

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