Monde

Turquie: #occupygezi avec un bon coup de main de la pub

Ariane Bonzon, mis à jour le 17.06.2013 à 19 h 15

Si la révolte turque a si bien été médiatisée, notamment sur les réseaux sociaux, c'est en partie grâce aux publicitaires turcs, qui se sont engagés aux côtés des manifestants.

Le 11 juin 2013, manifestation antigouvernementale à Ankara. REUTERS/Dado Ruvic

Le 11 juin 2013, manifestation antigouvernementale à Ankara. REUTERS/Dado Ruvic

ISTANBUL (Turquie)

Brutalement délogés du parc Gezi samedi 15 juin, interdits de manifestations et confrontés à la violence policière lorqu'ils défilent, les protestataires turcs se retrouvent plus que jamais sur Twitter, Facebook et Tumblr. Ce qui a déjà conduit plusieurs média pro-gouvernementaux à prendre les réseaux sociaux pour cible et à les accuser d’avoir orchestré la campagne anti-Erdogan. «Nous avons lancé une enquête sur des provocateurs (qui sévissent) dans les médias sociaux», a annoncé le ministre de l’Intérieur alors que les arrestations et garde-à-vue se multiplient, au moins 600 pour la seule journée du 16 juin. Le gouvernement compte également rédiger une nouvelle loi.

Sur les réseaux sociaux, les «gens de la pub» jouent un rôle clé. C'est leur savoir-faire qui a permis à la révolte turque de résonner si largement. On dit souvent que les révolutionnaires (et les slogans) de mai 68 ont été «récupérés» par la publicité. En 2013 en Turquie, pour l'instant les publicitaires ne récupèrent rien du tout, ils se sont engagés et cela se voit particulièrement sur le Net.

«Les gens de la pub sont et font le mouvement, ils animent, ils créent, ils sont partout sur Twitter et Tumblr, raconte un ancien de Publicis-Turquie, Vincent Bouvard; les agences font même la course entre elles et autorisent leurs salariés à quitter le bureau plus tôt pour aller manifester...»

C’est Cem Batu, le patron de l’une des plus importantes agences de publicité qui a ouvert le feu.  

«Mon cher Premier ministre, écrit-il à Recep Tayyip Erdogan. Comment se fait-il que moi qui ne faisais pas de politique je sois descendu dans la rue. Si je l’ai fait, ce n’est pas pour deux arbres. Je me suis révolté après avoir vu comment, tôt le matin, vous avez attaqué ces jeunes qui protestaient silencieusement dans leurs tentes. Je suis descendu dans la rue parce que je ne souhaite pas que mon fils connaisse les mêmes choses.  Je voudrais qu’il vive dans un pays démocratique.»  

Tweetée par son auteur, la lettre est publiée dans Radikal, quotidien de tendance social-démocrate. Et elle est reprise dans The Guardian par l’écrivaine turque Elif Safak qui explique que Cem Batu et les jeunes de son équipe publicitaire, des «Stambouliotes» «bien éduqués et modernes» ont reçu des gaz lacrymogènes et ont été blessés durant les manifestations.

Créatif pour la branche turque d’une grande agence internationale, Sarper Senol a été surpris par l’enthousiasme de ses collègues.

«Nous vivions dans notre petite bulle apolitique et égoïste, très soucieux de notre indépendance et, du jour au lendemain, 80% d’entre nous a répondu présent. Ce qui est utile car nous sommes des professionnels, nous savons comment communiquer efficacement via Facebook et Twitter

Le travail accompli par ces communicants-militants est bénévole. Tous précisent bien qu’ils ne sont évidemment pas à l’origine du mouvement. Mais ils admettent avoir contribué à sa visibilité sur le Net. On ne trouvera nulle part le logo d’une agence de publicité. Or c’est l’une d’elle qui a créé le site Sivil direnis (résistance civile).

Les employés d’une autre agence ont mis à disposition leur blog (Elma+Alt+Shift), créé en 2005 pour promouvoir les publicités et les nouveaux talents turcs à l’étranger. Ils y ont publié plusieurs des trouvailles des occupants du parc Gezi.

La page Facebook de Sikko Digital qui parodie les agences publicitaires sur le Net a lancé un appel aux manifestants afin de publier les réalisations les plus créatives.

Tandis que dans le New York Time, la page entière d’#occupygezi «Qu’arrive-t-il en Turquie?» a été financée via un le site de crowdfunding, Indiegogo.

Face à la dérive nationaliste, conservatrice et moraliste du gouvernement turc, les publicitaires sont en première ligne, très concernés. Leur créativité, m’ont-ils tous dit, a été de plus en plus «rabotée» ces dernières années par ce qu’ils considèrent comme une censure.

Sarper Senol raconte:

«Le déclic a eu lieu en 2007, lorsque j’ai travaillé sur une publicité pour la companie Ulker, proche du parti au pouvoir (Parti de la justice et de la prospérité, islamo-conservateur, AKP, NDLR). C’était une publicité qui avait pour cadre la mer, l’été et la plage, mais pas question de filmer une fille en bikini, elles portaient toutes des tee-shirt et des shorts.»

La jeune Nergiss confie, quant à elle, son «ras-le-bol» d’avoir à retoucher les décolletés des jeunes filles sur Photoshop:

«On finit par pratiquer l’autocensure et ça c’est le pire

Dénoncée par les manifestants, la loi interdisant les publicités pour l’alcool (et en limitant la vente)  a cependant été promulguée par le président de la République Abdullah Gül, le 10 juin. Tout un pan du marché publicitaire s’écroule. La bière nationale, Efes, a dû fermer son site.

Deux mondes face à face

L’actrice turque Serra Yimaz raconte qu’un projet de film a été rejeté par la commission d’aide du ministère de la culture «parce que le réalisateur venait de la publicité et que les fonctionnaires estimaient qu'il n'avait pas besoin d'argent».

Plus profondément, c’est à un conflit de culture qu’on assiste. Deux mondes face à face.

D’un côté, des jeunes qui se moquent de tout et de tout le monde, une génération nourrie par la culture individualiste occidentale.

«C’est grâce à l’humour que je gagne ma vie depuis des années, pourtant quand je vois les inscriptions dans les rues, j’ai l’impression d’être un batteur amateur devant le plus fameux des percussionnistes de jazz», applaudit l’écrivain satiriste et ancien homme de pub, Kaan Sezyum.

De l’autre côté, la mouvance islamo-conservatrice majoritaire, dont l’approche est un peu plus rigide. Ici, la famille prime. Ce qui compte c’est d’être sérieux, c’est d’avoir «la tête lourde» selon l’expression utilisée encore récemment par Recep Tayyip Erdogan.

Or les manifestants pratiquent à volonté la dérision et l’autodérision. Ainsi revendiquent-ils maintenant le titre de «çapulcu» (pillard) dont les a accusés le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Ils ont détourné cette quasi-injure pour en faire un signe de fierté et d’appartenance

La femme à la robe rouge est devenue une icône. Et pour avoir diffusé un documentaire sur les pingouins plutôt que d’avoir retransmis les manifestations, CNN-turque est brocardée. Le palmipède à queue de pie devient la mascotte des protestataires.

Page d'accueil de Penguen Magazine's Chapuling blog

«La dérision et l’auto-dérision n’ont pas de place chez ceux qui nous gouvernent. Cela traduit peut être un manque de confiance en soi», analyse Aysegul Samiloglu, chef de projet dans la publicité.

Ce qui est sûr, c’est que la contestation de cette jeunesse urbanisée, socialement plus variée qu’on ne le dit, vient de donner un sacré coup de vieux au clip électoral 2011 de l’AKP, «Nous sommes tous unis ensemble», un grand classique de la publicité politique qui se voulait consensuel.  

Alametifarika, l’agence qui l’a conçu et réalisé, avait été chargée de la campagne législative 2011 de l’AKP. Pourtant, dès le début de la confrontation entre la police et les protestataires, non loin des bureaux du Premier ministre dans le quartier de Besiktas à Istanbul, l’agence aurait ouvert ses portes aux manifestants blessés ou qui voulaient se protéger des gaz lacrymogènes.  

C’est sans doute ce qui vaut à Alametifarika d’être actuellement prise pour cible par la presse du camp pro-gouvernemental. Et c’est ce qui risquerait de lui coûter l’un des ses plus importants clients, la compagnie aérienne nationale Turkish Airlines.

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte