Monde

La mort de l’Union européenne a déjà son musée bruxellois

Foreign Policy, mis à jour le 04.09.2013 à 15 h 18

Vous prévoyez de visiter Bruxelles? Un nouveau musée vous offre un avant-goût du futur, pour voir comment est mort le rêve européen.

L'affiche de l'exposition organisée par le Théâtre royal flamand, vue partielle.DR

L'affiche de l'exposition organisée par le Théâtre royal flamand, vue partielle.DR

A Bruxelles, les musées sur l’Union européenne, c’est un peu comme le bus 71: on l’attend 107 ans, et ce sont trois d’affilée qui apparaissent à peu près en même temps. Le premier à ouvrir ses portes a été le Parlamentarium. Comme ça, on dirait que c’est une grosse citerne remplie d’eau dans laquelle nagent des législateurs européens. En réalité, c’est le centre d’accueil des visiteurs du Parlement européen.

Le musée, inauguré en octobre 2011, est rempli de gadgets interactifs, comme une maquette tactile en 3D qui permet d’explorer le Parlement européen dans ses trois lieux de travail: Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg. Il y a même une «galerie des voix» qui vous «fera pénétrer dans le patrimoine multilingue de l'Europe», même si, encore une fois, il suffit de prendre le bus 71 pour vivre cette expérience.

Si ce n’est pas encore suffisant pour mettre vos enfants dans la voiture et vous diriger vers Bruxelles pour un week-end improvisé, sachez que dans deux ans, le prochain musée officiel de l’UE ouvrira ses portes. La Maison de l’Histoire européenne, imaginée par l’ancien président Hans-Gert Pöttering, aura un coût estimé de plus de 56 millions d’euros, et abritera une exposition permanente sur l’Histoire européenne du XXe siècle, qui se concentrera principalement sur les 60 ans de la construction européenne.

Ce n’est pas tout à fait surprenant, vu le passé sanglant que l’Europe a connu. Tout comme le Parlamentarium, la Maison de l’Histoire européenne a clairement un but pédagogique: «prendre conscience que la coopération pacifique n'est pas nécessairement acquise d'avance», selon le gentil baratin qu’on trouve sur le site internet du musée.

Mais si le suspense est trop dur à supporter pour vous, ceux qui souhaitent visiter Bruxelles tout de suite auront la chance de connaître une expérience moins optimiste, mais plus créative, anarchique, rapide, et surtout, fun: une exposition sur le futur dystopique de l’Europe.

Nous sommes en 2063, et les Amis de l’Europe Réunie ont organisé la «première exposition internationale sur la vie dans l’ex-Union Européenne» (celle qui s’est effondrée sous le poids de ses propres contradictions en 2018). Celle-ci se concentre sur les dix dernières années de l’Union, quand «la prospérité et la stabilité ont endormi l’Europe», selon la brochure fictive distribuée aux visiteurs de cette exposition intitulée «La Maison de l’Histoire européenne en Exil». A cette époque-là, «les gens payaient avec une monnaie unique appelée l’euro», «les frontières nationales s’estompaient» et Bruxelles, et non Varsovie, était le cœur palpitant du vieux continent.

L’exposition, organisée par le Théâtre royal flamand, se tient dans un ancien internat laissé à l’abandon à quelques centaines de mètres du quartier général de la Commission européenne, dans une partie de la ville dénuée de tout intérêt architectural qu’on appelle «le Quartier européen». Quand je l'ai visitée au printemps dernier (1), un flux lent mais régulier de visiteurs gravissait péniblement deux escaliers branlants avant de pénétrer dans un hall qui ressemble à la salle d’attente d’un bureau polonais d’inspection des impôts en 1974.

Les murs sont habillés de formica, l’évier est crasseux, les placards en kit bancals, et un néon vacillant éclaire le tout. Une réceptionniste indifférente me tend un billet de loterie avec un numéro attribué et me dit que ma visite personnalisée va commencer dans dix minutes. Quand mon numéro est appelé, je me lève pour attraper un guide audio d’un autre âge mais celui-ci est collé à la table. «Désolée, il ne fonctionne plus», s’excuse la réceptionniste, avec un sourire désabusé.

La première pièce contient un tas de feuilles qui s’élève, telle une colonne corinthienne insensée, depuis l’étage du dessous et qui transperce le plafond pour monter jusqu’au quatrième étage. C’est l’infâme «Acquis Communautaire» de l’Union européenne, le corpus juridique communautaire de l’Europe, qui, selon l’exposition, a atteint environ 311.000 pages en 2017.

Je passe devant un poster qui proclame le Prix Nobel de la Paix décerné à l’Union européenne en 2012. La récompense a l’air préhistorique. Je me dirige alors vers la lumière tamisée de la troisième pièce, intitulée «Retour vers le Passé». Les éléments exposés sont mal entretenus et leurs couleurs sont passées, à l’image de la ville de Bruxelles.

La pièce, comme le reste du musée, a une odeur de délabrement. «A la fin de la seconde période d’entre-deux-guerres, le slogan de l’Europe, “Unie dans la Diversité”, était devenu un peu plus qu’une exagération en terme d’unité, et un euphémisme pour ce qui est de la diversité». L’information est disponible en esperanto (la langue principale de l’exposition), ainsi qu’en français, en néerlandais et en anglais. «Durant toute la Grande Récession, il est devenu tristement clair que les gens avaient peu appris du passé, et qu’ils avaient oublié la signification de la guerre. Dans des périodes d’incertitude, les haines du passé se sont avérées plus contagieuses que le rêve d’une Europe unie.»

Deux cartes de l’Europe décrivent de manière graphique comment les deux jumeaux «haineux» que sont l’extrémisme et le séparatisme ont été combinés pour détruire le rêve européen vers la fin de la deuxième décennie du XXIe siècle. La première montre l’ascension inexorable de partis populistes d’extrême droite comme le Vlaams Belang en Flandres, l’Aube Dorée en Grèce et la Ligue du Nord en Italie. La deuxième insiste sur l’éclatement des états nations qui sont devenus indépendants sous l’influence des mouvements séparatistes: l’Écosse, la Corse, et la Catalogne.

On nous dit qu’après les élections de 2014 du Parlement Européen, pendant lesquelles les partis nationalistes qui prônaient un rapatriement des pouvoirs de Bruxelles ont connu un succès spectaculaire, l’Union européenne s’est retrouvée en chute libre. «L’Europe forteresse, illustrée par un garde-frontière à l’air menaçant et son berger allemand, a gardé les immigrants hors d’Europe, mais les Européens ont cessé de faire des enfants, ce qui a conduit à une “boulimie démographique”. Enfin, la “Grande Récession” et l’effondrement de la zone euro ont annoncé le début de la fin de l’intégration européenne.» Une pièce de l’exposition montre un chancelier allemand délaissé qui regarde à travers quelque chose qui ressemble à une cuvette de toilettes, mais qui est en fait apparemment un authentique presse-citrons.

Une autre met en scène les protagonistes du drame de la zone euro, y compris des manifestants encagoulés, dans un diorama qui ressemble à une scène de théâtre grecque. C’est clairement une tragédie. «Alors que les anciens états membres se sont tournés vers l’intérieur, le Projet Europe est passé d’état de réalité quotidienne tangible à celui de souvenir d’une expérience intrigante», expliquent les conservateurs du musée.

La dernière pièce est plongée dans l’obscurité, à l’exception d’un rayon de lumière qui s’échappe d’une fenêtre close pour illuminer une note authentique à la fois très émouvante et riche en poésie que Thomas Bellinck, le créateur de l’exposition, a écrit à un ami proche après qu’il se soit suicidé à la suite d’une faillite causée par la crise. 

L’Europe traverse en effet une période bien sombre. L’économie du bloc est embourbée dans la crise, le soutien du public au projet européen est au plus bas, les partis xénophobes d’extrême droite gagnent en influence, et les dirigeants européens discutent librement de la rupture de l’Union. Lors d’une conférence de presse qui a eu lieu au mois de mai de sa première année en fonction, le Président français François Hollande a déclaré que «si l'Europe n'avance pas, elle tombe, elle s'efface de la carte du monde». En février, le président du Parlement européen, Martin Schultz, a prévenu que la survie de l’Union européenne était menacée. «Quand un peuple se détourne d’une idée ou d’un projet,  ceux-ci finissent par échouer», a-t-il confié au journal allemand General Anzeiger.

Dans ce cas, l’effondrement de l’Union est-il prévisible? Je pose cette question à Bellinck, qui, pour rester dans le thème rétro communiste du musée, est occupé à servir aux visiteurs un brandy roumain à la myrtille, des vins hongrois et des bières tchèques dans un bar défraichi improvisé à la fin de l’exposition. «Ce n’est pas de la science-fiction, me dit le metteur en scène flamand à l’air jovial, c’est une possibilité. Il faut impérativement envisager le pire scénario possible, un scénario qui s’avère de plus en plus probable chaque jour.»

Bellinck me confie qu’il a été inspiré par des musées contemporains qui s’intéressaient à la vie dans l’ancien bloc communiste, ainsi que par des articles et des livres écrits avant que n’éclate la Première Guerre Mondiale, il y a presque un siècle. «Les gens pensaient que la guerre était impossible à cause des liens économiques et filiaux qui unissaient les nobles, m’explique-t-il. Je trouve ça effrayant de penser que nous sommes revenus au point où on n’envisage plus la possibilité d’une guerre en Europe.»

Même si les allusions pince-sans-rire à cette «ex-Union européenne» sembleraient conforter les thèses eurosceptiques, Bellinck se donne beaucoup de mal pour montrer qu’il s’agit d’une «exposition très critique, mais au final en faveur de l’Europe» et qui utilise l’humour noir plutôt que la propagande pro UE pour défendre son point de vue. L’ancien Premier ministre de Belgique, Guy Verhofstadt, est tout à fait d’accord avec lui. Après avoir visité l’exposition la semaine dernière, le politicien libéral l’a décrit comme «formidable» et l’a recommandée à sa légion de followers sur Twitter.

Bellinck et ses co-conspirateurs des Amis de l’Europe Réunie ont en tout cas réussi à mettre au jour une horde de reliques légères des ruines de l’édifice de l’UE. La complexité (et l’absurdité) des lois européennes est violemment critiquée par des diagrammes encadrés exposant les maximales autorisées pour la courbure des bananes, la taille des tomates, et les niveaux de bruit des tondeuses à gazon.

Dans une pièce expliquant comment Bruxelles est devenue «la capitale mondiale du lobbying», des centaines de cartes de visite sont exposées dans des cadres de verre comme des papillons au musée d’histoire naturelle, tandis que les outils essentiels du lobbyiste (un Blackberry, un iPad, une voiture de course, un menu d’un restaurant de luxe) prennent la poussière dans une vitrine.

Il y a même une référence sournoise à la fermeture de la Maison de l’Histoire européenne quelques années après qu’elle ait ouvert ses portes, et au transfert de la majorité de sa collection à la Maison de l’Histoire européenne en Exil après l’effondrement de l’Union européenne.

«J’espère qu’il est très clair dans cette exposition que je suis un grand défenseur du projet européen et de ses valeurs», me dit le metteur en scène/barman qu’est Bellinck, tout en resservant un visiteur en vodka polonaise. Au premier abord, cette admiration n’est pas entièrement évidente à saisir: la procédure de prise de décision sibylline de l’UE, par exemple, est ridiculisée à travers des organigrammes qui ressemblent à de complexes équations mathématiques.

Mais en quittant cette exposition, on comprend pourquoi Bellinck a choisi de nommer la dernière pièce «La peur de la perte»: malgré tous les défauts de l’Union européenne, peu sont ceux qui, en Europe, souhaitent retrouver un continent divisé en patchwork de villes, régions, et nations en concurrence, avec leurs propres système de contrôle des passeports, politiques environnementales, taxes à l’importation, et calibres de train. Certaines de ces reliques du passé méritent vraiment de figurer dans la Maison de l’Histoire européenne qui va bientôt ouvrir (en espérant que l’Union européenne n’éclatera pas d’ici là, bien sûr.)

Gareth Harding

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

(1) Cet article a été rédigé à la fin du printemps dernier, mais le musée étant fermé pour l'été, nous avons décidé d'attendre sa réouverture ce 4 septembre dans le cadre du Theaterfestival 2013 pour en publier la version française. NDE

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