Economie

La retraite, ce n’est pas qu'un problème comptable

Gérard Horny, mis à jour le 19.06.2013 à 6 h 49

La façon dont la France gère le problème des retraites est particulière. Mais il faut reconnaître que le dossier est délicat: il soulève des passions qui vont bien au-delà du problème technique du rééquilibrage des comptes.

REUTERS/Lisi Niesner

REUTERS/Lisi Niesner

Lorsque, en 1993, Edouard Balladur s’est emparé du dossier des retraites, il a pris  deux précautions: le faire pendant les vacances d’été et ne pas s’attaquer au problème des fonctionnaires et des régimes spéciaux (SNCF, RATP, etc.). La suite de l’histoire a montré qu’il avait eu raison d’être prudent: Alain Juppé l’a constaté à ses dépens en 1995. Mais cette façon sournoise d’aborder le dossier et cette tentative de diviser les Français pour mieux isoler les récalcitrants n’a fait que compliquer le problème et durcir les positions de refus.

La gauche n’a été ni plus courageuse ni plus habile que la droite. Certains de ses représentants ont rendu le débat impossible dès le départ et continuent à s’opposer à toute solution réaliste, avec des arguments qui n’ont que l’apparence de la logique et de la vérité. Et les syndicats, soucieux de défendre leurs positions là où ils sont encore forts, essentiellement dans le secteur public, s’emploient eux aussi à nier les évidences.

On peut dire que si l’Etat avait les dizaines de milliards que lui coûte la fraude fiscale, il n’y aurait plus de problème. On peut dire aussi que ce problème vient de la crise et qu’avec le plein emploi la question des retraites se poserait différemment. Oui, mais les milliards manquants ne sont près de revenir et la croissance est nulle. Les déficits sont là et il faut bien les réduire.

Insupportables économistes

Les économistes n’ont pas été plus à la hauteur que les politiques. Quand, dans les débats télévisés, on voit le mépris du peuple avec lequel certains assènent leurs vérités, on comprend pourquoi les thèses populistes progressent dans le pays. Plutôt que de se vanter de travailler encore à leur âge, quelques donneurs de leçons feraient bien de prendre leur retraite.

C’est facile de dire qu’il faut travailler plus longtemps quand on est dans un bureau; c’est un peu plus difficile à accepter quand on est maçon, chauffeur routier ou qu’on travaille en usine. Que ceux qui exercent un métier valorisant et physiquement peu éprouvant envisagent avec sérénité de travailler au-delà de 65 ans est une bonne chose: de toute façon, ils  devront le faire. Mais ils pourraient comprendre que d’autres n’attendent qu’une chose: prendre leur retraite! Et que, pour ceux-là, 60 ans ou 65 ans, c’est déjà beaucoup.

Le problème des retraites est d’autant plus compliqué à résoudre qu’il met en jeu des visions du monde et de la vie qui ne sont pas communément partagées. Et aussi parce qu’il est le symbole d’une espérance déçue: le progrès technique était censé permettre un progrès social ininterrompu et ce n’est pas ce qui se produit.

Il y a encore un siècle, le droit à la retraite ne figurait pas parmi les revendications prioritaires des organisations syndicales ou politiques: on n’était pas sûr d’y arriver et, de toute façon, on n’en profiterait pas longtemps. Gagner plus ou travailler moins, c’était cela qui comptait. Et puis, progressivement, il est apparu que le plus grand nombre pouvait espérer vivre vieux et avoir une vie après le travail. Cela nous paraît tellement évident aujourd’hui qu’on a peine à imaginer quelle révolution cela a été. Mais on aurait tort d’oublier que cette histoire-là reste dans la mémoire collective.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’institution de la retraite s’est généralisée et organisée. Mais la montée en puissance des différent régimes ne s’est faite que progressivement. Et c’est au moment où les personnes âgées avaient enfin la perspective de vivre confortablement que la situation économique a commencé à se dégrader, avec le ralentissement de la croissance et la montée du chômage. Enfin, la crise de 2008 est arrivée au moment où les classes d’âge les plus fournies nées après la  guerre arrivaient à l’âge de la retraite; les difficultés conjoncturelles ont ainsi aggravé un problème qui se serait posé de toute façon du fait de l’évolution démographique.

Montée des antagonismes

Du coup, tout devient plus compliqué: ce système de retraite qui s’est constitué au fil des années combine plusieurs régimes généraux et une multitude de régimes complémentaires. Ces différences ne suscitaient guère de commentaires quand chaque profession pouvait avoir l’impression que les choses allaient en s’améliorant pour elle.

Mais quand le système devient moins généreux, chacun commence à regarder de plus près comment ça se passe pour les autres. Le mode de calcul de la retraite des fonctionnaires ne gênait pas quand tout allait bien; dès lors qu'Edouard Balladur a commencé à revoir les règles du jeu pour le privé, ce traitement est apparu comme un privilège.

Dans la réalité, le décalage n’est pas aussi considérable qu’on le dit parfois (le rapport Moreau est très clair sur ce point), mais il devra être corrigé, quoi qu’en disent les syndicats de fonctionnaires. Et aux conflits entre professions et catégories, s’ajoute un conflit de générations: les quelques avantages fiscaux des retraités, qui étaient parfaitement justifiés lorsque ces derniers étaient notoirement défavorisés, deviennent insupportables au moment où les jeunes galèrent.

Le pire: une réforme a minima

En fait, le gouvernement n’a plus le choix: il lui faut remettre à plat tout le système. Plus il hésitera à mécontenter certaines catégories, plus il irritera les autres. Cette fois, on n’a plus le choix: il faut faire la réforme la plus large possible et aller vers la convergence la plus large possible de tous les systèmes. Quant au choix des moyens, il est restreint: la hausse des cotisations ne peut aller loin dans un pays où le coût du travail est déjà élevé, la baisse des retraites irait à l’encontre de la politique de croissance et ne ferait que renforcer le pessimisme ambiant. Seul un allongement de la durée de cotisation atténué par des mesures tenant compte de la pénibilité peut être réellement efficace.

Dans tous les cas de figure, il ne faut pas donner l’impression d’hésiter, de faire le minimum. Les rendez-vous que l’on se donne tous les trois ans doivent juste être l’occasion de procéder à des ajustements à la marge, il ne peut être question de refaire encore une réforme. On n’a déjà que trop attendu et trop attisé les tensions entre catégories sociales ou classes d’âge. Et le rapport Moreau est une bonne base de travail.

Gérard Horny

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Journaliste
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