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Derrière Internet, l'imaginaire hippie

Fractacl Cosmos / New1lluminati via FlickrCC License by

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Un professeur de Stanford, Fred Turner, apporte un éclairage intéressant sur l’odyssée d’Internet en suivant la vie de Stewart Brand, «héros» californien à l’intersection des milieux scientifiques, intellectuels et entrepreneuriaux qui font l’histoire du Net.

Des multiples biais par lesquels on peut aborder l’histoire d’Internet, celui de la contre-culture californienne des années 1960-70, en particulier celui du mouvement hippie, est le plus fascinant. 

Comment les ordinateurs conçus dans l’après-guerre, de mastodontes destinés à effectuer des calculs puissants aux fins militaires, ont-ils pu se transformer en outils de communication? Comment ces machines issues du MIT, puis des laboratoires universitaires de la côte Ouest, se sont-elles muées en viatiques de l’individualisme? Comment ces inventions ont-elles propulsé, dans leur sillage, la nouvelle économie capitaliste? 

Un professeur de Stanford, Fred Turner, remonte le fil dans un livre, Aux sources de l’utopie numérique, de la contre-culture à la cyberculture, et apporte un éclairage sur l’odyssée d’Internet.   

Plutôt que d’emboîter les séquences historiques, comme l’ont fait plusieurs travaux, Fred Turner suit la biographie d’un quasi inconnu, en tout cas du grand public français: Stewart Brand, né en 1938.

Ce dernier débarque à l’université de Stanford en 1957 pour faire des études de biologie, en pleine période de la Guerre froide, époque où se mêlent la peur de la guerre nucléaire et l’aspiration de la jeunesse à contrecarrer les desseins du gouvernement et de l’industrie américains.

Steward Brand s’engouffre dans les orientations et les délires de sa génération, et participe aux multiples expériences qui jalonnent l’histoire de l’Internet.

Il est difficile de résumer une vie façonnée d’incessants rebondissements –parachutiste puis photographe dans l’armée américaine, hippie itinérant, artiste performateur, créateur de happenings, vidéaste, éditeur, journaliste et enseignant, expérimentateur et idéologue des nouvelles technologies.

De fait, ce «héros» discret se trouve à l’intersection des milieux scientifiques, intellectuels et entrepreneuriaux qui font l’histoire du Net et opère comme passeur entre la technologie et les projections qui en orienteront l’avancée.

Au cours de ses études, Stewart Brand découvre l’influence qu’ont la cybernétique et les théories de l’information sur la biologie.

L’idée d’un monde organisé en «réseau complexe d’énergie matière» –individus, populations et environnements s’entrelaçant dans des échanges permanents– devient un concept-clef de la réflexion scientifique et cette métaphore guidera les utopies qui vont se développer dans les communautés californiennes.

Une société en réseaux

En effet, après de fortes mobilisations menées par des étudiants (années 1964-65), et le sentiment d’un épuisement d’une radicalisation qui peine à arrêter les visées du Pentagone, la jeunesse américaine cherche une issue pour changer la vie. 750.000 jeunes partent à la fin des années 1960 chercher leur salut à la campagne. La réinvention de l’individu, capable de construire de nouveaux liens humains et avec le cosmos, dessine l’horizon de ce «New Communalism» que dépeint Fred Turner.

C’est de cette branche de la contre-culture, plus artistique que directement politique, qu’émerge l’expérimentation d’une société en réseaux.

De 1963 à 1966, Stewart Brand fréquente l’USCO, une «tribu d’artistes» qui tente de fusionner mysticisme oriental et pensée systémique écologique. Cette communauté organise des événements psychédéliques (lumières stroboscopiques, projecteurs, lecteurs de cassettes, enceintes stéréo, visionneuses d’images) pour stimuler la conscience des spectateurs.

Pendant ces mêmes années, il s’associe à un autre groupe, les Merry Pranksters, beatniks en pérégrination à travers les Etats-Unis, fervents adeptes du «trip» dans tous les sens du terme. Ici le LSD est vécu comme une expérience politique: afin d’atteindre une meilleure compréhension de soi et d’entrevoir un mode de vie alternatif en harmonie avec la nature. 

En 1966, il devient co-organisateur du Trips Festival qui marque la réunion des mouvements communalistes et des outils technologiques de communication, dont beaucoup ont été conçus par la technocratie militaire et les chercheurs académiques dans le cadre de la Guerre froide.

Au cours de ces années d’errance, il découvre  les travaux de Norbert Wiener (père de la cybernétique) et de Marshall McLuhan et de Buckminster Fuller –intellectuels qui mettent la technologie au coeur de la transformation culturelle et psychologique de la société. L’influence de ces derniers va inspirer une élite «indépendante et créative» projetant un autre équilibre du monde grâce aux systèmes d’information.

A la fin des années 1960, Stewart Brand est embauché par le Portola Institute, une Fondation pour l’éducation. Il se lance alors dans la fabrication du Whole Earth Catalogue, une boutique itinérante qui propose une panoplie de matériaux et de conseils à bas prix, astucieux vade mecum pour les membres des communautés. On y trouve mêlés des livres, des engins mécaniques, des kits variés, des objets pour vivre dans la nature comme des tentes ou des sacs à dos, des tenues hippies, une multitude d’idées et d’artefacts... Les lecteurs peuvent, à leur tour, commenter les produits, en conseiller de nouveaux, parler de leurs expériences, etc.

Un catalogue qui rassemble tout le monde

Ce catalogue, zone d’échanges et présentation d’objets frontières, ne ressemble à rien de connu. Il illustre de fait les principes organisationnels et rhétoriques de la théorie des systèmes. Par son intermédiaire, Steward Brand rassemble les communautés nomades en un seul réseau.    

Vendu à plus d’un million d’exemplaires, ce catalogue connaît un succès phénoménal. En 1971, il est encensé dans Time Magazine, et récompensé par le National Book Award. Il incarne à l’échelle américaine une vision sociotechnique: autonomie de l’individu («Do It Yourself», «fais-le toi-même»), innovation permanente, prouesse technologique, autant de caractéristiques qui, dans le marketing, auréoleront plus tard l’ordinateur personnel et la nouvelle économie –ainsi le premier ordinateur Macintosh d’Apple en 1984 est présenté comme l’objet qui anéantira les bureaucraties et permettra le développement de la liberté intellectuelle.

A partir de 1970, alors que la plupart des communautés ruralistes se désagrègent, minées par les tumultes de la vie collective et/ou faute de viabilité économique, Brand continue à faire vivre leurs idéaux. En 1974, le Whole Earth Catalogue cesse de paraître sous sa forme initiale, mais sera prolongé par plusieurs sous-versions, notamment par quelques numéros d’un SoftWare Catalog (disparu en 1985).  

Pendant toutes les années 1970, s’opèrent d’incessantes allées et venues entre les gardiens de la contre-culture communaliste, les militants de la Nouvelle Gauche et les centres californiens de recherche en informatique –en particulier l’Augmentation Research Center (ARC) de l’ingénieur Douglas Engelbart, hébergé d’abord à Stanford, puis à Palo Alto.  

En 1985, Stewart Brand, avec Larry Brilliant, entrepreneur d’une start-up informatique, fonde The WELL (The Whole Earth ‘Lectronic Link): un système de téléconférence basé sur un ordinateur central à partir duquel on peut communiquer en temps réel.

Tant par ses adhérents que par son mode de pilotage, The WELL reprend les valeurs et les modalités d’échanges introduits par the Whole Earth Catalog. C’est ainsi que fut ouvert un espace de discussions auquel adhéreront des lecteurs et des employés du Catalog ainsi que des journalistes, des chroniqueurs ou des technologues.

Tisser des relations interpersonnelles

Ce réseau se dote de règles: libre d’accès, instauration d’une auto-gouvernance en jouant sur une vision cybernétique du contrôle, accès payant pour permettre son fonctionnement, mais sans toutefois instiller un caractère marchand.

L’objectif consiste surtout à tisser des relations interpersonnelles, une certaine porosité s’installant entre sphère publique et sphère privée; et, parallèlement, il vise à un enrichissement intellectuel mutuel grâce aux informations qui circulent et aux interactions. Le journaliste Howard Rheingold qui rejoint The WELL à la fin des années 1980 théorise sur la pertinence des réseaux virtuels «pour repositionner la coopération au centre de la vie sociale».

Le monde économique va s’emparer de ce fonctionnement en réseaux –cette façon de créer un ordre supérieur à partir des interactions désordonnées des individus rejoint l’idéal de l’économie libérale. Au milieu des années 1980, Steward Brand entre dans le secteur de planification de la compagnie Royal Dutch/Shell, et il est bientôt chargé de conférences (les Learning Conferences) pour initier le monde des affaires à la richesse sociale et humaine des réseaux. Comme l’écrit son biographe, «il s’agit d’aider les cadres d’entreprises à modéliser et gérer leur vie personnelle dans une économie post-fordienne».

En 1993, Steward Brandt participe à la création du magazine Wired, magazine branché, apôtre de la sociabilité en réseaux et bible de la nouvelle économie.  

Fred Turner clôt son récit par un long commentaire sur le côté obscur de l’Utopie. Les rêves, sans cesse réactivés par l’avant-garde des participants de The WELL, ont habillé et légitimé l’émergence de l’économie libérale centrée sur la production numérique. De plus ,les communalistes qui mythifiaient le retour à la terre ont connu un retour sur terre brutal, confrontés aux désillusions de la vie communautaire autarcique.  

L’exploration des origines de l’Internet renvoie à un miroir sans fond. Qu’on la mène via l’Ethique des hackers (Steven Levy), via la République des informaticiens, in L'imaginaire d'internet de Patrice Flichy, via l’économie en réseaux mondialisée (Manuel Castells) ou via bien d’autres prismes encore, on a le sentiment que chaque décryptage n’épuise pas le sujet, épaissit le mystère, et invite à emprunter encore d’autres voies. L’utopie numérique n’a pas comme unique source la contre-culture californienne, mais portant le phare sur cette dimension psychédélique/artistique, Fred Turner ouvre un abîme à la réflexion.

Monique Dagnaud

Aux sources de l’utopie numérique, de la contre-culture à la cyberculture C/F éditions, décembre 2012. Le livre est préfacé par Dominique Cardon. Il est traduit par Laurent Vannini.

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