Monde

Russie: la crise financière signe-t-elle la fin des oligarques?

Macha Fogel, mis à jour le 01.07.2009 à 18 h 46

Une conséquence possible de la crise?

Il fallait autrefois posséder 15 milliards de dollars pour être recensé par le magazine russe Finans parmi les plus grandes fortunes de la Russie. Aujourd'hui, 4,5 milliards suffisent. La somme des dix premières fortunes du pays a été divisée par trois entre 2008 et 2009. Appauvrie, endettée, contrôlée plus strictement que jamais par le Kremlin, l'oligarchie russe est en pleine crise.

Prenez l'un des plus célèbres oligarques, et des plus coriaces: Roman Abramovitch. Parvenant à se faire bien voir de Vladimir Poutine, ce magnat de la métallurgie et de l'or, propriétaire du club de football anglais de Chelsea, a résisté aux différentes vagues d'épuration - exil, prison, mort, Sibérie - qui ont touché depuis la venue au pouvoir de Poutine la plupart des «anciens» oligarques, nés sous l'ère Eltsine. Ce vétéran résistera-t-il à la crise financière mondiale ? Difficile à dire.

L'homme d'affaires a subi une perte de 22 milliards de dollars selon le journal russe des Izvestia et il est passé de la 16ème place en 2007 à la 51ème place en 2009 du classement mondial des fortunes établi par Forbes. Aujourd'hui, il possède 13,9 milliards de dollars, fruits notamment de la vente en 2005 de sa participation dans le groupe pétrolier Sibneft à Gazprom. Mais selon les Izvestia, si l'on devait tenir compte de leurs dettes, tous les oligarques seraient actuellement «dans le rouge».

Cela n'empêche pas Roman Abramovitch de continuer à mener une vie de démesure. En avril, il perd lors d'une partie de poker, à Barcelone, l'un de ses trois méga-yachts. Qu'à cela ne tienne, il s'offre deux mois plus tard le plus grand yacht du monde: 167 mètres de long, modèle blindé, avec détecteur de missiles et sous-marin spécial permettant au propriétaire de fuir en cas d'attaque pirate.

Dans l'ensemble, les oligarques russes, qui ont pourtant subi des revers terribles depuis que la crise s'est déchaînée au printemps 2008, continuent à paraître souriants dans les media russes. Mikhaïl Prokhorov, connu en France pour une affaire de proxénétisme à Courchevel, pour laquelle il a d'ailleurs été acquitté, a choqué les communistes russes en organisant sur le croiseur Aurore, symbole de la révolution d'Octobre aujourd'hui aménagé en musée, une fête orgiaque mêlant grandes fortunes et hommes de pouvoir.

Prokhorov est l'un de ceux que la crise n'a pas trop abîmés. Il vient tout juste de revendre les 25% de participation qu'il possédait dans le géant russe de la métallurgie Nornickel. Il a ainsi effectué un gain de 7 milliards de dollars et a racheté la moitié de la banque d'investissements Renaissance Capital, en grande difficulté, pour 500 millions de dollars. Résultat: il est devenu l'homme le plus riche de Russie, avec sa fortune de 14,1 milliards de dollars (toujours selon les Izvestia).

Mais pour faire oublier à ses congénères les durs temps de crise, Mikhaïl Prokhorov ne se contente pas d'organiser de belles fêtes. Il a également donné un exemple avéré de solidarité inter-oligarques, en se faisant domicilier à Erouda, dans le kraï de Krasnoïarsk, en Sibérie. Ce changement d'adresse lui permet d'aider son ami le gouverneur Alexandre Khloponine, également oligarque, puisqu'il versera désormais 367 millions d'euros au fisc local - ce qui représente une hausse de 14% des revenus de la région.

Ainsi l'évolution apparente de leur mode de vie dessine-t-elle des businessmen peu inquiets face à l'avenir. Selon un responsable d'une importante banque russe qui ne souhaite pas être cité, la crise a pourtant touché fortement les oligarques, y compris dans leur quotidien de luxe. Ceux qui n'ont pas obtenu suffisamment d'aides de l'Etat vendent jets privés, yachts, résidences sur la Côte d'Azur.

L'Etat, quant à lui, profite de la crise pour intensifier son contrôle sur l'industrie russe. Avant la crise, déjà, Vladimir Poutine avait commencé à reprendre les affaires en main. Le tourbillon financier lui a livré les oligarques, menacés de ruine. A la fin de l'année dernière, l'Etat leur a prêté 78 milliards de dollars. «Le gouvernement souhaite aider les industriels à rembourser les prêts qu'ils ont formés auprès des banques occidentales, en leur permettant d'emprunter auprès des banques publiques nationales. Le pouvoir ne veut pas voir l'industrie russe passer sous contrôle étranger» explique Lev Freinkman, économiste russe, expert à l'Institut des économies en transition de Moscou.

Du côté des oligarques, c'est à qui se tournera le premier vers l'Etat. Un consortium de businessmen, parmi lesquels Oleg Deripaska, Vladimir Potanine et Mikhaïl Prokhorov, alors tous actionnaires de l'entreprise en faillite Nornickel, ont proposé en janvier 2009 à l'Etat de s'associer à eux pour constituer une entreprise nationale, géant à dimension planétaire de la métallurgie, en réunissant Nornickel, Evraz, Mettalloinvest et Mechel. Une requête inimaginable quelques mois plus tôt, puisqu'elle renverse volontairement le mouvement de privatisations qui a donné naissance aux oligarques dans les années 1990!

Intervention de l'Etat, milliards partis en fumée... A priori, la crise produit sur les milliardaires russes les mêmes effets que sur leurs camarades de tous les pays. En vérité, les oligarques sont plus sévèrement touchés. A cela trois raisons, explique Lev Freinkman. «Premièrement, la dépendance des oligarques au marché des matières premières que sont le pétrole et le gaz. Deuxièmement, des stratégies trop risquées, fondées presque uniquement sur l'endettement privé. Troisièmement, des stratégies très larges: les oligarques investissaient à tout-va dans différents domaines à la fois, notamment les télécoms et l'immobilier et ils ne s'attendaient pas à une chute drastique de la demande.»

A ces raisons, Almira Yusupova, professeur au département d'économie de l'Université d'Etat de Novossibirsk en ajoute une quatrième : l'inefficacité généralisée du management des entreprises. «Les oligarques faisaient bien assez de profits en utilisant d'antiques méthodes de direction. Pourquoi en auraient-ils changé? Mais leur mauvaise gestion a précipité la faillite de leurs compagnies.»

Et le peuple russe de protester. Non pas contre l'aide que l'Etat apporte aux oligarques, alors que la relance de la consommation des plus pauvres et de la classe moyenne tarde à survenir. Non pas contre les fêtes et les yachts, contre l'entente entre les élites politiques et économiques. Mais contre les difficultés quotidiennes, contre la fermeture d'usines, contre les arriérés de salaires non versés. «Bien que le sujet soit régulièrement traité dans les medias à travers le pays, l'attitude des Russes envers les oligarques se résume en un mot: l'indifférence. Pour le Russe ordinaire, ce sont des extra-terrestres qui vivent dans un monde parallèle, que personne ne rencontrera probablement jamais - et c'est tant mieux ainsi», explique Svetlana Sabina, directeur du département de sociologie de l'université d'Etat de Novossibirsk.

«Les Russes ne s'intéressent pas tant à la politique qu'à l'économie», insiste Lev Freinkman. «Pour l'instant, il y a peu de signes de protestation, mais cela pourrait enfler avec la crise». Dernière révolte en date: le 2 juin, à Pikaliovo, dans la région de Leningrad, des ouvriers et leurs familles interrompent la circulation sur la route nationale, créant 400 km d'embouteillages. Ils réclament le versement de leurs salaires, qui a été interrompu, et le rétablissement de l'eau chaude, qui leur a été coupée faute de paiement. Les trois usines de Pikaliovo ont en effet été fermées, sous l'effet de la crise.

Oleg Deripaska, le milliardaire russe le plus touché, est le propriétaire de l'une d'entre elles. Numéro 1 en 2008 du classement Forbes pour la Russie, il a perdu sur le papier près de 35 milliards de dollars selon les Izvestia. Ni une, ni deux, Vladimir Poutine se rend sur place. Il rend visite aux ouvriers et interpelle le Deripaska en question, autrefois très proche du pouvoir: «Pourquoi votre usine est-elle si négligée? Vous en avez fait une vraie poubelle! » Et de lui lancer son stylo à la figure, pour qu'il signe, «Allez, plus vite», le contrat que l'Etat lui propose pour relancer la production de son entreprise.

Les ouvriers sont contents: un million d'euros d'arriérés de salaires leurs sont versés. Mais finalement, Oleg Deripaska est lui aussi soulagé, malgré l'humiliation: son entreprise est sauvée. La Vnechtorgbank, banque publique russe, verse 345 millions d'euros aux trois usines de Pikaliovo - une somme qui vient s'ajouter aux milliards que Vladimir Poutine a récemment autorisé l'Etat à prêter à Deripaska.

Doit-on s'attendre à une reprise en main totale de l'économie par l'Etat, à un retour au communisme, ou du moins à la nationalisation généralisée, et à la disparition des oligarques? Tel n'est pas l'avis de l'économiste Lev Freinkman. «A court terme, les oligarques vont peut-être disparaître. L'Etat va contrôler et centraliser les plus grandes entreprises. MaisLa  à moyen terme, lorsque la crise sera passée, de nouveaux oligarques vont voir le jour. Et tout recommencera comme avant. Tant qu'il y aura un défaut de démocratie dans le pays, une absence de contrôle du peuple sur les agissements de l'Etat, les élites politiques et économiques continueront de s'entraider à jamais.»

Macha Fogel

Crédit photo: Une usine d'aluminium en Sibérie à Sayanogorsk  Reuters

Macha Fogel
Macha Fogel (12 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte