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Istanbul: Que reste-t-il du mouvement de la place Taksim?

La police utilise les canons à eau contre les manifestants, place Taksim, le 15 juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

La police utilise les canons à eau contre les manifestants, place Taksim, le 15 juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

L'évacuation violente, samedi soir, des occupants de la place et du parc d'Istanbul symbole de ces jours de révolte marque-t-elle le début ou la fin d'un mouvement contre la politique islamiste du gouvernement?

ISTANBUL (Turquie)

«Ils interviendront ce soir. Les manifestants de Gezi n’auraient pas dû reconduire le mouvement. Pas la peine de jouer avec le feu. Il y aura une opération de police ce soir ou cette nuit, j’en suis presque sûr.»

L’homme qui fait ce pronostic ce samedi 15 juin vers 17h, place Taksim, n’a d’antenne ni dans la police ni dans le gouvernement. Au contraire. Ragip Zarakolu est l’une des figures les plus connues de l’opposition de gauche. L’un des plus sévères critique du régime. Il a connu de nombreux procès et été emprisonné plusieurs fois. Sous les militaires dans les années 1970 et 1980 puis plus récemment sous le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan. En 2012, alors qu’il était encore détenu, des parlementaires suédois l’ont proposé pour le prix Nobel de la Paix.

En prévoyant exactement ce qui allait se passer trois heures plus tard, Ragip Zarakolu expose et dénonce la spirale dans laquelle s’est enfermé le Premier ministre turc. Il ne croit pas au ton «conciliateur» qu’aurait, selon certains médias, adopté Recep Tayyip Erdogan. Nous sommes au parc Gezi, où cet éditeur et militant des droits de l’homme vient de débarquer avec trois gros paquets de livres qu’il a prévu de distribuer et de dédicacer. Sa manière à lui d’encourager les protestataires. A peine est-il installé, qu’un attroupement se forme autour de lui.

En cette fin d’après-midi, le parc Gezi affiche complet. Il y a des enfants, des parents, des visiteurs, et pas mal de «yabanci» (étrangers) dont Claudia Roth, la co-présidente des Verts allemands. L’ambiance est un mix de fête de l’Huma et de Woodstock. Ici de jeunes Kurdes entament leur danse, martelée et puissante; là ce sont des jeunes originaires de la Mer Noire qui dansent l’horon.

Sous la tente des musulmans anticapitalistes, deux jeunes femmes voilées fument une cigarette et discutent avec un ancien gauchiste. Tandis qu’enveloppés dans un drapeau turc, de jeunes kémalistes se sont regroupés dans un coin du parc.

Notre dossier sur la Turquie et le mouvement de la place Taksim

Une dizaine de bus de police est alignée en contrebas du parc, au sud de la place, en aval du Monument de la République. En rangées compactes, les policiers sont visiblement là pour faire masse. Ils n’ont pas de casques sur la tête mais exposent devant eux leurs boucliers de plexiglas renforcé.

A Ankara, Tayyip Erdogan vient de prononcer un discours très dur et offensif devant plusieurs milliers de ses partisans, ceux qui représentent, dit-il, «la vraie Turquie». Il a lancé un nouvel ultimatum aux manifestants pour qu’ils évacuent le parc Gezi, avant le second meeting qu’il doit tenir, à Istanbul cette fois dimanche après-midi. Faute de quoi les forces de l’ordre interviendraient. Et si Ragip Zarakolu avait raison?

Un enfant victime des gaz lacrymogènes transporté dans un des hôtels de la place pour se réfugier, samedi 15 juin. REUTERS/Yannis Behrakis

La nuit est à peine tombée lui donnera raison: la police débute son intervention et recouvre la place puis le parc d’un épais nuage de gaz lacrymogène. Les camions à eau foncent à toute vitesse sur les passants et les manifestants pour les obliger à courir. En à peine deux heures, le vide est fait sur la place et le camp; policiers et pelleteuses passent à l’action, détruisent et démontent tentes, stands et estrades. Plusieurs personnes sont interpellées.

Le silence du Bosphore

En réaction à cette épreuve de force, des milliers de personnes ont afflué aux cris de «Tayyip, démission». De nombreux habitants se sont mis à frapper sur des casseroles en signe de solidarité avec les manifestants. Les sirènes des ambulances retentissent, de plus en plus nombreuses et stridentes. Plusieurs avenues menant à Taksim ont été prises d’assaut par les manifestants. La police est intervenue dans au moins un hôpital et plusieurs hôtels, pour en chasser ceux qui y  avaient trouvé refuge.

Toute la nuit, des affrontements ont eu lieu dans plusieurs quartiers de la ville. Un groupe aurait tenté de bloquer la route vers l’aéroport. Des centaines de personnes se sont précipitées pour traverser le pont qui enjambe le Bosphore et rejoindre le cœur de la contestation. Car depuis samedi soir, la navigation a été interdite sur le détroit afin d’empêcher les manifestants vivant du côté asiatique d’atteindre la partie européenne de la ville où se trouve la place Taksim.

Cette opération est l’aboutissement d’une semaine de grande tension au cours de laquelle le Premier ministre turc et son gouvernement ont soufflé le chaud et le froid. Mardi en lançant une première opération de police pour dégager la place Taksim et cantonner les manifestants au parc. Puis, rencontrant jeudi des représentants des manifestants. Erdogan a promis de ne pas commencer la  construction d’un centre commercial sur le parc tant que la justice n’aurait pas tranché. Il a aussi annoncé qu’il soumettrait le projet à référendum.

Mais samedi matin, à l’issue d’une nuit de délibérations, les délégués du parc Gezi ont reconduit leur mouvement et rejeté ce que le pouvoir a présenté comme des concessions.

Le gouvernement a opté pour le durcissement. Pour l’instant, malgré plusieurs tentatives, il n’est pas parvenu à délégitimer le mouvement comme étant fait de provocateurs cherchant à créer le chaos et utilisant des moyens illégaux.

Et désormais le risque existe de polarisation, qui pourrait donner lieu à des violences mais aussi à des affrontements entre civils. C’est le pire scénario qu’on puisse envisager. Le double rendez-vous, prévu ce dimanche, entre partisans du Premier ministre et opposants de l'autre, à quelques kilomètres de distance, peut illustrer les divisions de ces deux Turquie.

Ragip Zarakolu compare la victoire de l’AKP aux élections de 2002 au printemps arabe tunisien et égyptien avec, chaque fois, l’arrivée de la mouvance islamo-conservatrice au pouvoir. C’est une nouvelle étape qui se joue en Turquie aujourd’hui, dit-il: la société civile, celle des individus, s’élève contre la dérive autoritaire et intrusive de l’islam politique. Il ne pense pas que le mouvement va s’arrêter.

Le vice-Premier ministre Huseyin Celikv devine au contraire, dans le voile des lacrymos qui se lève place Taksim, une fin. «J'espère que nous pourrons oublier tout ça, comme un mauvais rêve ou un cauchemar.»

 Ariane Bonzon

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