Economie

Grèves: le message subliminal des contrôleurs aériens et des cheminots au gouvernement

Gilles Bridier, mis à jour le 15.06.2013 à 13 h 00

Pourquoi faire grève contre des réformes sur lesquelles le pouvoir est parvenu à infléchir les positions de Bruxelles? Pour délivrer un avertissement sur toute future réforme des régimes spéciaux.

L'aéroport de Nice le jour de la grève des contrôleurs aériens, le 11 juin 2013. REUTERS/Eric Gaillard.

L'aéroport de Nice le jour de la grève des contrôleurs aériens, le 11 juin 2013. REUTERS/Eric Gaillard.

Le décodage des mouvements de grève implique toujours plusieurs niveaux d’analyse. Car au-delà des mots d’ordre qui ont pour fonction de justifier le mouvement vis-à-vis de l’opinion publique, les messages sous-jacents sont souvent les plus lourds de sens dans l’organisation des mouvements et la mobilisation des troupes.

S’agissant des grèves des contrôleurs aériens et des cheminots à une semaine de la conférence sociale des 20 et 21 juin, qui va rouvrir le dossier des retraites, elles sont de toute évidence un avertissement lancé au gouvernement sur une remise en question des droits acquis dans le cadre des régimes spéciaux.

Le ciel unique européen en toile de fond

Certes, dans chaque cas, il existe bien des projets de réforme qui ont servi de toile de fond aux mouvements en question. Ainsi dans le contrôle aérien: l’opposition des aiguilleurs à la construction d'un ciel unique européen dans lequel les contrôles seraient harmonisés n’est pas nouvelle. Depuis 2007, plusieurs grèves d’aiguilleurs ont été déclenchées au nom de la sécurité pour que Paris fasse barrage au projet de la Commission européenne.

Le problème vient de l’augmentation de la circulation aérienne, avec un trafic qui a triplé en trente ans (plus de 10 millions de vols chaque année aujourd’hui) et devrait progresser encore de 70% d’ici à 2030. Pour introduire plus de fluidité, la Commission s’attaque à une organisation du contrôle aérien qui comprend 27 systèmes nationaux dans l’Union. Elle prévoit d’ouvrir en 2014 le volet technologique de cette harmonisation par le déploiement du système Sesar, destiné à moderniser l’infrastructure de guidage des avions et à mieux coordonner les opérations.

En outre, cette harmonisation vise aussi à une réduction des coûts du contrôle qui, selon les syndicats, serait préjudiciable à la sécurité, car elle pourrait faire disparaître 10% des effectifs du contrôle aérien en Europe. Tout à sa volonté de libéraliser, la Commission chercherait également à introduire la concurrence dans certains services, ce qui hérisse les syndicats.

Mais les aiguilleurs ne sont pas isolés. Car la Commission, avec ce projet, cherche aussi à prendre la main sur l’organisation du ciel européen, ce qui ne manque pas d’irriter les Etats, qui voient d’un mauvais œil cette atteinte à leur souveraineté. Aussi, seuls cinq Etats —comme par hasard, ceux dont les espaces aériens sont relativement limités— ont embrayé le pas à la Commission. Paris comme Berlin font partie des capitales qui freinent des quatre fers.

En fait, la grève du contrôle aérien, suivie par 100% des contrôleurs aériens le 12 juin selon la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), avait pour objectif d’appuyer la demande de Paris à la Commission européenne pour qu’elle renonce à ce projet. Mais était-ce bien nécessaire, alors que Paris et Berlin, qui font front commun, ont déjà engagé une démarche en ce sens auprès de Bruxelles?

Dès l’instant où l’exécutif et les aiguilleurs du ciel sont sur la même ligne, n’existait-il pas d’autres moyens moins pénalisants pour les usagers que ce mouvement qui a causé l’annulation de 50% des vols, et même 25% supplémentaires en cours de journée?

Si le droit de grève est inscrit dans la Constitution, il n’est pas interdit de choisir d’autres modes d’action lorsque, précisément, des salariés et leur tutelle (en l’occurrence, les pouvoirs publics à travers la DGAC) ne sont pas en opposition. L’explication est ailleurs.

La libéralisation, un chiffon rouge commode

Il en est de même pour les cheminots, parmi lesquels la direction de la SNCF a dénombré le 13 juin 33% de grévistes (50% selon la CGT) mais 68% chez les agents de conduite et 70% chez les contrôleurs. Ils ont notamment manifesté leur opposition à la libéralisation du transport de voyageurs, attendue pour 2019 selon une échéance fixée depuis 2009.

Ce dernier volet de la libéralisation du transport ferroviaire fait l’objet d’un «quatrième paquet» de dispositions adopté par le collège des commissaires européens le 30 janvier dernier. Le Parlement européen et l’ensemble des Etats membres ont jusqu’à la fin 2014 pour approuver les propositions de la Commission. La proposition de résolution européenne, enregistrée par l’Assemblée nationale en avril, devrait être soumise au Parlement en septembre.

Les cheminots veulent faire barrage à cette libéralisation. Toutefois, elle est déjà largement actée dans les faits. Et le gouvernement est parvenu à infléchir la position de Bruxelles, afin notamment de pouvoir engager la réforme du système ferroviaire français.

En effet, alors que la Commission voulait imposer une séparation stricte entre l’opérateur ferroviaire et le gestionnaire d’infrastructures (ce qui était le cas avec d’un côté la SNCF et de l’autre RFF), elle donne finalement le feu vert à une structure qui coiffe les deux entités.

Bruxelles valide ainsi à la fois le modèle allemand défendu par Berlin et la réforme présentée par Paris pour créer un «puissant pôle public ferroviaire intégré», comme le préconise le rapport remis par l’ancien secrétaire général de l’Elysée Jean-Louis Bianco.

Or, cette réforme, qui doit encore faire l’objet de discussions avant sa finalisation, fait la part belle à la SNCF, qui en sortira renforcée. Certes, quelque 50.000 cheminots en charge de l’entretien du réseau (soit le tiers des effectifs de la SNCF) vont rejoindre les effectifs de RFF au sein d’un gestionnaire d’infrastructure unifié (GIU).

Mais l’actuel RFF ne sera plus indépendant, ce qui était l’objectif de Guillaume Pépy, président de la SNCF, et des syndicats de cheminots. Et, en plus, le statut des cheminots sera préservé, ce qui lève une sérieuse hypothèque. Le véritable motif de la grève, là encore, est peut-être ailleurs.

Message subliminal et avertissement sur les retraites

Pour les cheminots comme pour les aiguilleurs du ciel, il existe d’autres droits acquis qui, aujourd’hui, sont menacés: les régimes spéciaux de retraite. Cette menace ne tient pas à une harmonisation du contrôle aérien ou à la refonte du système ferroviaire français, mais à la nouvelle réforme des retraites à laquelle François Hollande a décidé de s’atteler. Avec, comme fil directeur, une augmentation de la durée de cotisation à la base des efforts auxquels «tout le monde devra participer», selon les propos de la ministre des Affaires sociales Marisol Touraine.

Face à cet objectif, les syndicats des contrôleurs et des cheminots ont voulu montrer que les capacités de mobilisation sont intactes. Pas face aux pressions bruxelloises, mais surtout face à toute quelconque remise en question des régimes spéciaux.

Car malgré un léger durcissement de ces régimes en 2008 et en 2012, contrôleurs et cheminots font partie de ces salariés qui peuvent encore, pour certains d’entre eux, prendre leur retraite dès 50, 52 ou 55 ans. Contre toute tentative d’amputer un peu plus un avantage acquis, ils réagiront avec détermination.

Pour François Hollande et le gouvernement, le message subliminal lancé par les grévistes est assez clair. Mais se situant sur le terrain de l’équité pour réclamer des efforts à tous les Français, comment l’entendront-ils? A la conférence sociale qui va s’ouvrir, nul doute que les nouveaux patrons de la CFDT et de la CGT chercheront à asseoir leur légitimité en s’assurant que ce message est bien passé.

Gilles Bridier

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Journaliste
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