Monde

Mister Président, l'Iran a une question...

John Dickerson, mis à jour le 06.07.2009 à 7 h 14

Comment Obama se sert des médias pour améliorer les traditionnelles conférences de presse.

Une mini-tempête s'est abattue cette semaine sur le monde des journalistes de Washington. La Maison Blanche s'est arrangée pour que Nico Pitney, du site Huffington Post, pose la question qu'un Iranien lui avait envoyée par Internet. De quoi contrarier quelque peu certaines rédactions traditionnelles, ce qui a bien fait rigoler les médias du Web. (Dimanche sur CNN, dans l'émission Reliable Sources - «Sources sûres» une émission sur les médias - Nico Pitney et la journaliste Dana Milbank, du Washington Post, se sont d'ailleurs accrochés à ce sujet.)

Cette querelle intestine devrait durer. Nous les journalistes, nous adorons parler de nous-mêmes. (Si vous pensez que c'est du nombrilisme, passez votre chemin. Si vous décidez de poursuivre votre lecture, je vous aurai prévenu, alors ne vous plaignez pas.) Ce différend peut intéresser même au-delà du microcosme des journalistes, car il est symptomatique des tensions qui existent entre les différents médias, dans un monde qui change à toute allure. Nico Pitney est un journaliste d'un nouveau genre, pas seulement parce qu'il travaille pour un site Internet, mais aussi parce que sur l'Iran, il a fait un remarquable travail d'agrégation de contenus, passant au crible différents types de médias pour raconter les événements. C'est une espèce de journaliste complètement nouvelle - on la rencontre non seulement au Huffington Post mais aussi au New York Times.

Ce qui est nouveau dans cette conférence de presse, ce n'est pas que la Maison Blanche s'arrange avec les journalistes - ça arrive tout le temps - c'est le contexte. Habituellement ça n'arrive pas pendant une conférence de presse. (L'affaire Jeff Gannon est l'exception qui confirme la règle.)

Dans un monde meilleur, les journalistes ne dépendraient pas de la Maison Blanche pour accéder au président. Mais c'est le cas. L'administration décide qui est invité aux conférences de presse, qui décroche des interviews et qui peut rester toute une journée avec en bonus à midi un hamburger dans un boui-boui avec le président. Rien de surprenant donc qu'un journaliste décroche un accès privilégié à la Maison Blanche parce que celle-ci a quelque chose à y gagner.

Durant les années Bush, la simple idée que les journalistes pouvaient être impliqués dans un quelconque arrangement avec la Maison Blanche était l'objet de vives critiques - on disait qu'ils n'étaient pas libres puisqu'ils dépendaient d'elle pour pouvoir passer la porte et faire leur travail. Je me souviens avoir participé à une table ronde avec Arianna Huffington, co-fondatrice du Huffington Post. Elle était très persuasive quand elle expliquait que, comme les correspondants à la Maison Blanche devaient être accrédités par celle-ci, les transactions entre les deux parties étaient forcément déséquilibrées. (Elle a écrit un article sur ce débat.)

Ces accusations étaient justifiées ; elles le sont toujours. Journalistes et médias ont troqué leur intransigeance contre un droit d'accès.

Mais laisser un journaliste accéder à la Maison Blanche ne garantit pas qu'il sera tendre. Pitney a eu sa chance et a posé une bonne question. La preuve : le président l'a esquivée. Autre signe qui ne trompe pas : Obama a commencé sa réponse par well («eh bien»), un petit tic qui montre qu'il n'est pas très enthousiaste.

Dans la prise de bec entre journalistes qui nous occupe aujourd'hui, Arianna Huffington et ses collègues sont désormais passés dans l'autre camp. Et ils utilisent le même argument que les médias traditionnels : ce n'est pas le droit d'accès qui compte, c'est ce que vous en faites. Cette évolution va dans le bon sens, même si ceux-là mêmes qui félicitent aujourd'hui l'administration Obama pour l'intérêt qu'elle porte au nouveau journalisme auraient crié au scandale si Bush avait fait quelque chose comme ça pendant une conférence de presse. Cette hypocrisie vous dérangera plus ou moins, selon votre camp politique.

Mais ce qui est vraiment idiot, c'est de prétendre que ces arrangements n'existent pas. Soit les principaux médias se font des illusions, soit ils avancent simplement cette idée quand ils doivent justifier leur droit d'accès privilégié. Ce n'est pas forcément par jalousie égoïste que les principaux médias craignent de perdre leur accréditation : ils paient cher pour couvrir l'actualité de la Maison Blanche et les infos qu'ils fournissent sont (sans doute) d'utilité publique. Parce qu'ils consacrent autant d'argent et de ressources, ils estiment probablement pouvoir bénéficier d'un traitement préférentiel. S'ils ne sont plus parmi les premiers sur la liste des questions posées aux conférences de presse, ils s'en iront, et nous en pâtirons tous. (A l'inverse, on peut aussi arguer qu'ils ont déjà beaucoup de facilités d'accès.)

Dans la presse traditionnelle, certains admettent qu'il existe une interdépendance entre la Maison Blanche et ses correspondants. Mais cet épisode les a tout de même dérangés parce qu'il a eu lieu pendant une conférence de presse - les autres journalistes ont été manipulés.

L'intervention de Pitney était une bonne opportunité pour la Maison Blanche : un président critiqué pour son manque de compassion envers les opposants iraniens a ainsi eu une chance de montrer qu'il faisait un effort spécial pour répondre à la question de l'un d'entre eux. Après tout, le président aurait pu répondre à cette question en privé. Mais il a voulu montrer au monde entier son empathie, et pour ce faire, il avait besoin de s'arranger avec le Huffington Post. Remarquez toutefois que les émissions spéciales diffusées récemment sur ABC et NBC allaient encore plus loin en termes d'opportunités offertes à Obama - elles étaient plus longues et touchaient bien plus de monde que la conférence de presse.

Si le président avait accordé une interview privée à Pitney, les principaux médias n'auraient pas tant protesté. Ce qui les a notamment gênés, c'est d'avoir été obligés de participer à cet épisode. La Maison Blanche s'est servie de la conférence de presse pour mettre en scène son petit arrangement.

En tant que non journaliste, l'importance que vous accorderez à cette affaire dépendra beaucoup de l'importance que vous accordez aux conférences de presse de la Maison Blanche. Certains disent que rien de très intéressant ne sort de celles-ci. Je ne suis pas d'accord. Il y a peut-être une part de mise en scène - le président choisit les journalistes qui vont l'interroger et la plupart du temps ils sont sur son territoire - mais les conférences de presse comptent quand même parmi les échanges les plus spontanés entre le président et les médias.

L'équipe d'Obama s'implique de façon novatrice dans les conférences de presse, mais elle les rend aussi moins prévisibles. Le nouveau président invite un panel de journalistes plus varié que ne le faisait Bush - des reporters de sites Internet, des journalistes de magazines moins importants, Stars and Stripes, etc. Voilà qui laisse plus de place à l'imprévu pour les questions, c'est positif. Tout bien considéré, avec cette administration, des informations intéressantes ont davantage de chances de sortir des conférences de presse.

Pour terminer, voilà ce que je pense des correspondants de la Maison Blanche : pour beaucoup d'entre eux, la conférence de presse est le seul endroit où ils peuvent avoir accès au président. En travaillant à la Maison Blanche, certains journalistes des chaînes télé et des journaux des grandes villes deviennent des stars, mais il y a aussi un tas d'autres correspondants dont vous n'entendrez probablement jamais parler. Ces derniers sont toutefois de moins en moins nombreux, car ce sont eux qui perdent leur emploi quand les médias ont des difficultés.

Les conférences de presse sont souvent leur seule chance de poser une question à un président qu'ils ont observé et étudié pendant des mois. Ils préparent leurs questions, se souviennent de la dernière fois qu'un média inconnu a été invité, et espèrent avoir leur chance. Ensuite ils écoutent les grands médias traditionnels poser leurs questions ; si ça se termine sans qu'ils aient pu demander quoi que ce soit, ils sont déçus.

Ils ont une raison supplémentaire de l'être quand ils sont placés tout au fond de la salle. Même si vous êtes dans le camp de la Maison Blanche, vous pouvez comprendre à quel point l'arrangement peut être difficile à digérer pour eux.

Article de John Dickerson paru sur Slate.com le 26 juin, traduit par Aurélie Blondel.

(Photo: Obama à une conférence de presse le 26 juin, REUTERS/Kevin Lamarque)

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