Culture

Drive-in: cinq bonnes raisons de s'y risquer... et de s'en méfier

Ursula Michel, mis à jour le 15.06.2013 à 9 h 17

Alors que, chose rarissime en France, le Grand Palais accueille un drive-in pendant dix jours, petite exploration cinéphilique des avantages et inconvénients de cette pratique.

Olivia Newton-John et John Travolta dans «Grease».

Olivia Newton-John et John Travolta dans «Grease».

Alors que le Grand Palais accueille dans sa nef, jusqu’au 21 juin, Cinema Paradiso, un événement proposant entre autre des séances en drive-in, profitons-en pour faire le point sur cette pratique américaine, née dans les années 1930 mais quasi-inconnue dans nos contrées.

Mais si vous vous apprêtez à sauter le pas pour déguster du fond de votre banquette arrière le dernier blockbuster à l’affiche ou un film culte, soyez prudents. Voici cinq bonnes raisons de découvrir le drive-in, et cinq de s'en méfier.

Cinq bonnes raisons d'aller au drive-in
 

1. Pour draguer

L’émoi du premier baiser est souvent ressenti dans une salle de cinéma. L’obscurité, la proximité des corps, les émotions face à l’écran constituent les éléments idéaux d’un premier rencard.

Mais pour atteindre le nirvana, rien ne vaut le drive-in. L’intimité de la voiture (lieu de nombreux flirts adolescents) se révèle encore plus propice aux mains baladeuses et autres tentatives érotiques, hormis l’accoudoir, ennemi farouche qui a mis à mal des générations de teenagers en rut. La promiscuité qui règne, les tourtereaux étant cachés des autres spectateurs, exacerbe la velléité de conclure, et le passage dégagé du maudit accoudoir ouvre une voie royale.

Evidemment, la barrière des sièges de cinéma évite souvent des débordements, ce qui n’est apparemment pas le cas du drive-in. On s’enlace, on s’embrasse et on dégringole sur la banquette, pour le meilleur ou le pire.

Car l’emportement peut parfois coûter une douche froide, comme c’est le cas dans la séquence de drive-in de Grease. Danny (John Travolta), chaud comme la braise, n’aurait pas pu escalader l’accoudoir de son fauteuil s’il avait été dans une vraie salle de ciné, mais là, sans obstacle entre lui et l’objet de son désir, il lui saute dessus. Wrong! Une fille veut bien qu’on lui prenne la main et qu’on lui roule des pelles, mais pas qu’on la bascule à l’arrière à la sauvage. Le drive-in pour la drague, oui, mais il faut savoir y contrôler ses ardeurs.

C’est d’ailleurs ce que parvient à faire Humbert Humbert (James Mason) dans Lolita. Coincé entre sa femme et Lolita, il se retrouve face à un dilemme moral quand les deux femmes, apeurées par le film d’horreur qu’elles regardent, posent simultanément leur main sur une de ses cuisses.

Et son choix conditionne sa descente aux enfers. Malgré les pulsions qu’on imagine intenses sous son crâne, son geste indique la maîtrise qu’il exerce sur lui-même et qui lui permettra d’étendre, lentement mais profondément, son influence sur Lolita.

2. Pour se goinfrer de soda, de burgers et de frites

Comme l’ont bien compris les organisateurs de Cinema Paradiso, drive-in rime avec junk-food. Burgers, frites et soda sont des ingrédients indispensables.

Mais à la différence de l’expérience parisienne (et sa coupe de champagne à siroter, so french), où il ne serait pas bien vu de ramener sa pitance graisseuse en voiture, le drive-in à l’américaine est consubstantiellement lié à l’idée de fast-food. Sur place et à emporter en même temps! Destiné à une clientèle jeune, avec des moyens réduits mais un estomac en demande, le duo fast-food/drive-in allie divertissement et grignotage, deux des activités favorites des adolescents (et pas qu’eux!).

Dans le début de la scène du drive-in de Grease, on suit un personnage typique de la clientèle, chargé d’un plateau croulant sous des burgers. Notre pop-corn et nos Magnums font pâle figure à côté. Si l’alimentation dans les cinémas français s’apparente à un goûter sucré, elle devient un vrai repas de l’autre côté de l’Atlantique. Un ciné-resto deux en un, en quelque sorte.

3. Pour passer une soirée entre potes

Si vous adorez papoter pendant le visionnage d’un film sans vous faire houspiller par les autres spectateurs, le drive-in est fait pour vous. Souvent vécue comme une activité de groupe, en couple ou entre amis, une séance permet de parler à voix haute sans déranger personne, de rigoler entre potes en buvant un coup. Loin de la concentration d’une salle classique, ce type de séance ressemblerait presque à une soirée dans un bar où un film serait diffusé en fond.

Evidemment, niveau cinéphilique, c’est assez moyen, mais les films présentés en drive-in ne sont que rarement des chefs d’œuvre. Dans les années 1950/60, qui ont marqué l’âge d’or du genre, les séries B et les films d’horreurs cheap étaient monnaie courante (et parfois même le porno!) et ne nécessitaient pas du public une attention importante, au contraire.

Mais si on raisonne en terme de lien social, le drive in est une pépite, un lieu intime et hors domicile pour se réunir à moindre frais tout en ayant une activité plus ou moins culturelle. Dans un épisode de la série That '70s Show, les deux couples ado se retrouvent dans leur voiture pour assister à une projection, mais rapidement le film n’est plus le centre d’intérêt. Ca papote, ça cancane, bref ça vit.

4. Pour organiser des jeux si on s’ennuie

Si l’on s’ennuie au cinéma, on peut partir en cours de route (et faire râler les voisins) ou rester assis et somnoler gentiment. Le drive-in offre une troisième voie: rester et s’amuser en imaginant des jeux, idiots tant qu’à faire.

Retenir sa respiration jusqu’à ce qu’un mot soit prononcé dans le film (attention, avec «ornithorynque», vous risquez votre peau). Proposer des scénarii alternatifs. Choisir une musique sur l’autoradio qui pourrait coller aux images. Jouer au jeu des degrés de séparation entre un des acteurs et une autre star (par exemple Bruno Salomone et Leonardo DiCaprio —celle-là elle est facile— ou Brad Pitt et Jean Rochefort… Vous cherchez?)

Mais vous pouvez aussi simplement répéter les dialogues en changeant de voix ou mieux, faire vous-même la post-synchro. C’est le cas dans Sugarland Express, où Steven Spielberg s’amuse à faire imaginer à son personnage les propos farfelus que Bip Bip et le coyote pourraient bien échanger. Session récréative qui fera passer plus vite un mauvais film et le transformera peut-être en bon souvenir, finalement.

5. Pour voyager dans le temps

Mais le cinéma est avant tout une expérience du temps. Des visages figés pour l’éternité (on se rappelle plus aisément d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé que dans Always). Grâce à la magie du septième art, le temps suspend son vol, vous invite dans des mondes futuristes ou au contraire vous embarque dans le passé.

La trilogie culte Retour vers le futur joue d’ailleurs à fond sur ce ressort scénaristique. Et pour souligner son propos, c’est en utilisant l’écran d’un drive-in (de jour, cas rarissime) que Doc envoie Marty à l’époque du Far West dans le troisième volet. L’espace exigu d’une salle de cinéma ne permet pas le passage et encore moins l’accélération de la Dolorean, mais le parking désert d’un drive-in, si.

La ligne droite qui sépare la voiture de l’écran sert donc de rampe de lancement temporelle pour McFly, permettant une identification totale avec le spectateur, lui même au volant de son véhicule. L’histoire ne dit pas s'il y a eu des tentatives de traversée du miroir, pied au plancher…

Cinq risques majeurs du drive-in
 

1. Le risque météo

Même si on peut considérer qu’on est à l’abri d’un orage dans un drive-in (à moins d’avoir une décapotable défectueuse), regarder un film derrière des essuie-glaces en fonction s’apparente à un difficile effort de concentration, souvent inefficace —un peu comme le mythe de la passoire à agiter devant l’ancien cryptage de Canal+. Et si on ajoute le vent à la pluie, ce n’est plus seulement l’image qui est parasitée, mais aussi le son.

Cependant, les conditions climatiques peuvent s’avérer encore bien plus détestables si une tornade vient faire son apparition. Dans un pays qui accumule les ouragans et autres vortex, le risque n’est pas inexistant, et les films catastrophe étant un fond de commerce pour Hollywood, le cas de figure «tornade dévastant un drive-in» a fini par germer dans la tête d’un scénariste. Avec Twister, on assiste au dégommage d’un écran (diffusant Shining) et à la scène de panique qui secoue les spectateurs. Voilà un cas de figure où l’on regrette les murs d’une bonne vieille salle obscure.

2. Le risque de ne pas être bien installé

Outre le confort, plus ou moins variable selon les véhicules, le placement sur le drive-in demeure une inconnue importante pour la qualité de visionnage du film. Tout au fond, avec une marée de véhicules devant soi (le plus grand drive-in américain pouvait accueillir jusqu’à 2.500 voitures), le pare-brise collé à l’écran, isolé sur les ailes à se tordre le cou pour suivre le film, ou pire, coincé derrière un 4x4, les cas de figure sont multiples pour rater en beauté sa sortie ciné.

Mais le plus gros risque, le plus terrible, l’ultime, le pire, c’est quand même de se garer comme une truffe, dos à l’écran! Inattention impardonnable ou débilité avancée: difficile de préciser pourquoi le personnage de Family Guy, par exemple, se retrouve dans cette situation, mais force est de constater qu’il se gâche le spectacle.

3. Le risque de l’accident de voiture

Ce n’est pas parce que les voitures sont à l’arrêt, gentiment garées, qu’on est à l’abri d’un accident de la route. Se faire tamponner le pare-choc, se manger une portière ou un rétro, avoir une fermeture centralisée ou une capote qui débloque, voire une panne sèche ou un pneu crevé: les aléas automobiles sont multiples.

Et que faire si votre voiture est possédée, jalouse de votre girlfriend et potentiellement violente? Cas de figure atypique, me direz-vous, mais Christine, le roman de Stephen King adapté par John Carpenter, s’intéresse à cette éventualité. Désirant passer un moment intime avec sa petite amie, le héros l’invite au drive-in, mais la Plymouth Fury rouge n’est pas de cet avis. Elle profite d’un moment seule avec la jeune fille pour l'étrangler (mais en passant une belle musique sur l’autoradio).

Maîtrisant les verrous des portières ainsi que les vitres, Christine transforme l’habitacle en piège monstrueux. Quand on vous dit que les drive-in sont des endroits dangereux!

4. Le risque de tomber sur un maniaque

Niveau danger, le caractère isolé du drive-in en fait un endroit redoutable, un terrain de chasse privilégié pour tout serial killer en goguette. Les voitures sont en effet un peu espacées: à la nuit tombée, pas évident de distinguer ce qui se passe dans les bagnoles voisines. Si on ajoute à cela l’étouffement des bruits (et cris éventuels) par la carcasse de métal et l’éloignement du centre-ville (les drive-in se situent généralement en périphérie urbaine) offrant un décor naturel et propre à loger des marginaux timbrés, on possède tous les ingrédients indispensables à un bon slasher.

Drive-in Massacre, un film d’horreur de 1977, s’ouvre ainsi sur un double meurtre à l’arme blanche dans un drive-in. Un couple venu roucouler se fait dézinguer par un tueur à l’épée sans que personne ne réagisse. Evidemment, dans une salle de cinéma classique, impossible de tuer quelqu’un sans se faire remarquer, mais dans un drive-in, c’est open bar!

5. Le risque de tomber sur une femme géante

Et quitte à imaginer le pire, que faire si vous tombez nez à nez avec une femme géante dans un drive-in? Et bien, vous êtes mal barré si elle est mal lunée.

Dans L’Attaque de la femme de 50 pieds (version 1993 avec Darryl Hannah), le décor ouvert du cinéma en plein air offre l’espace nécessaire à l’intrusion inopinée d’une géante énervée qui cherche son queutard de mari. Mais féminité oblige, elle ne fait qu’effrayer les pauvres spectateurs sans les blesser. Plus de peur que de mal, donc.

Vous l’aurez compris, choisir le drive-in pour s’adonner à sa passion cinématographique n’est pas nécessairement l’option la plus safe. Entre les tueurs, les accidents, les femmes géantes, les tornades et l’inconfort, on aurait presque envie d’abandonner l’idée pour retrouver les fauteuils douillets et les murs sécurisants d’une salle obscure.

Toutefois, la promesse d’un rendez-vous galant olé olé ou d’une bonne soirée entre amis peut emporter le morceau. Et au cas où vous n’auriez pas de voiture et ne vous sentiriez donc pas concerné par le drive in, sachez que Tim Burton a résolu le problème dans Pee Wee Big Adventure, avec le drive in à vélo. Si cela se révèle moins romantique, vous pourrez au moins fuir plus vite!

Ursula Michel

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Journaliste
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