Monde

La fragmentation du monde et les futurs malheurs de la Chine

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.06.2013 à 7 h 05

L'interdépendance des économies rend les barrières douanières contre-productives. En ne respectant pas les règles du «fair business», la Chine passe à côté de l'avenir du commerce international que seront les alliances régionales.

Sur le fleuve Xin'an, 12 juin 2013. REUTERS

Sur le fleuve Xin'an, 12 juin 2013. REUTERS

Les tensions montent: panneaux solaires, pneus, aciers spéciaux, télécoms... Washington et Bruxelles ont décidé de ne plus fermer les yeux sur les pratiques «déloyales» de la Chine. Et Pékin, en rétorquant par des menaces brutales sur le vin et les berlines allemandes, aggrave son cas. L'empire du Milieu qui a vécu deux mille ans tourné sur lui-même et manque de ce fait de savoir-faire diplomatique, se trompe pour les îles Senkaku comme pour ses exportations: ni les différends territoriaux ni le commerce ne se règlent jamais à coup d'escalades.

Pour Pékin, l'erreur est plus fondamentale. La Chine risque beaucoup plus gros que de perdre quelques marchés de matériels. Elle a été la grande bénéficiaire de la mondialisation. Après le Japon, la Corée du Sud, elle a pu appuyer son développement sur l'exportation et obtenir une ahurissante hausse de son niveau de vie en trente ans. Elle peut maintenant, elle doit, basculer son mode de croissance vers la consommation interne. Mais pour le faire sans explosion, il lui faut du temps, elle a donc encore besoin d'exporter beaucoup et longtemps.

Or, entre-temps, la mondialisation a changé et la mégafragmentation qui vient ne va pas lui être favorable. De quoi s'agit-il? De deux modifications radicales. D'abord, l'éparpillement des chaînes de production (supply-chain). Au lieu de fabriquer tout un produit dans une usine, on répartit les éléments dans des lieux spécialisés différents, à l'étranger souvent, et le montage final dans un autre. Ce phénomène est devenu considérable: les produits intermédiaires représentent 60% du commerce mondial. Le «contenu en importations des exportations» est passé de 20% il y a vingt ans à 40% aujourd'hui et, calcule Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, à 60% dans vingt ans[1].

La conséquence est de renforcer la dépendance réciproque des économies. La mondialisation ne se replie pas, bien au contraire, le commerce international est devenu crucial, la crise n'a pu provoquer ni une chute de ses volumes ni un véritable regain du protectionnisme. Hausser une barrière douanière et pénaliser des importations qui rentrent dans ses propres exportations, c'est se tirer une balle dans le pied. «Le protectionnisme est devenu du destructionnisme», résume parfaitement l'économiste Richard Baldwin[2]. Dans ce contexte du commerce des chaînes (supply-chain trade), les entreprises ne feront plus «tout» en Chine. Ses salaires élevés sont un appel à des sous-traitances en Asie du Sud-Est. Il faut donc que Pékin trouve une harmonie régionale. Elle ne pourra pas la construire dans la confrontation.

Cette construction d'harmonie est la deuxième modification radicale de la mondialisation. Si les négociations du cycle de Doha sont en échec depuis dix ans, c'est qu'en réalité elles n'ont plus guère d'importance. Le travail a été fait: les tarifs douaniers sont tombés en moyenne mondiale pondérée à 5%: 2% dans les pays développés, 40% dans les émergents, 70% en Afrique.

La bonne question est «chinoise»: c'est aux pays pauvres devenus riches de maintenant faire un effort de réciprocité, d'où le bien-fondé des énervements américains et européens. Mais surtout, le véritable obstacle aux échanges n'est plus la hauteur des murs (droits de douane) mais, comme le dit joliment Pascal Lamy, leur épaisseur, c'est-à-dire les normes, les règlements, les procédures voire les corruptions. Ces «barrières non tarifaires» représentent 10% de la valeur du commerce international, les murs sont donc deux fois plus épais que hauts.

Les amincir passe non plus par des négociations multilatérales mais intra-régionales, le marché unique européen en est un exemple, et inter-régionales. De multiples discussions s'ouvrent aujourd'hui. D'abord le Trans Pacific Partnership (TPP) engagé depuis cinq ans avec les pays d'Asie sauf la Chine à l'initiative des Etats-Unis et que viennent de rejoindre la Nouvelle-Zélande et le Japon. Ensuite le rapprochement concurrent, tenté par la Chine avec le même Japon et la Corée du Sud. Enfin, les conversations transatlantiques que Barack Obama a annoncées entre les Etats-Unis et l'Europe. L'idée américaine est simple: se mettre d'accord entre les Etats-Unis et l'Europe, par exemple, sur les normes des voitures électriques est le bon moyen, et même le seul, de se défendre efficacement contre les ambitions de la Chine.

Le commerce des chaînes et les alliances des normes dessinent une mondialisation nouvelle, avec des luttes entre les grandes zones et leurs alliés. Emerge un monde mégafragmenté où la Chine, parce qu'elle ne respecte pas les normes de «fair business», se trouve dans les faits mise à l'écart. Les contentieux actuels ne sont donc pas anecdotiques, ils représentent l'entrée dans un monde neuf où la Chine sera mal à l'aise.

Elle ne sera pas la seule. A regarder la géopolitique qui se dessine sur la carte du monde, on voit apparaître deux pays avantagés: le Japon, comme rival de la Chine en Asie, et surtout les Etats-Unis parce que présent sur les deux rives, celles du Pacifique (le nouveau centre de gravité) et de l'Atlantique. L'Europe apparaît en retard (les négociations avec elle démarrent après celles avec l'Asie) et esseulée. Il lui faudrait grossir sa mégarégion vers la Russie et vers son sud, le Moyen-Orient et l'Afrique. Il est plus que temps qu'elle se dote d'une diplomatie économique dynamique vers ces alliés potentiels.

Eric Le Boucher

Article également publié dans Les Echos

[1] L'OMC entre deux mondes. «La Revue des deux mondes», avril 2013. Retourner à l'article

[2] WTO 2.0, Thinking Ahead on Global Trade Governance. Voxeu.org. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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