France

«Outer» n'est pas français

Didier Lestrade, mis à jour le 14.06.2013 à 12 h 28

L'outing, c'est le fait de rentre publique l'homosexualité d'une personnalité qui se cache et qui prend des positions contraires aux intérêts des LGBT. Un procédé militant né aux Etats-Unis au plus fort de l'épidémie de sida et qui est rare en France.

Closet Door Handles / mjhagen via FlickrCC License by

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Il y a quelques jours, Stéphane Bern outait Geoffroy Didier, le secrétaire national de l’UMP, sur le mode de l'humour. Ce procédé, un des meilleurs outils en faveur de la cohérence politique, reste souvent incompris et confondu avec le «coming out». Le premier est le résultat d'une pression extérieure, le second est le résultat d'une volonté personnelle. 

Grosso modo, l'outing est l'ultime joker du militantisme LGBT quand il fait pression sur une personnalité homosexuelle qui se cache et qui prend pourtant des positions contraires aux intérêts des LGBT. Pour se faire, la stratégie à suivre (il y a un mode d'emploi!) a été très bien décrite dans le chapitre 6 du livre d'Act Up, Le sida combien de divisions.

Il faut contacter la personne à outer, tenter de la convaincre une dernière fois, vérifier que l'on dispose d'un argumentaire factuel qui prouve que cette personne homosexuelle prend des décisions publiques contre les intérêts des autres personnes LGBT, etc. Il ne s'agit pas d'un impôt révolutionnaire, c'est plutôt un bazooka contre l'hypocrisie. L'outing peut être mené en masse, comme lorsque le groupe anglais OutRage! avait outé d'un coup une dizaine d'évêques homosexuels.

En France, où décidément rien ne se passe comme ailleurs, l'outing moderne réapparaît donc par son aile people/glamour/potins puisque Stéphane Bern n'est pas vraiment connu pour son radicalisme extrémiste. Sa cible est un homme politique relativement peu connu, comme cela s'était passé dans le cas de Jean-Luc Roméro, quand ce dernier n'osait pas affirmer son homosexualité de peur de choquer sa propre mère. Ce fut pourtant le lancement de sa carrière.

L'histoire de l'outing a vraiment commencé au début des années 1990 quand le journaliste américain Michelangelo Signorile «oute» post-mortem Edgar J.Hoover. La classe politique savait que le grand et inamovible patron du FBI était gay mais pas le grand public, ce qui a ouvert un nouveau débat sur la responsabilité de Hoover contre toutes les minorités identitaires politiques (communistes, juifs, homosexuels, noirs, etc.). La carrière de Signorile s'envole, il écrit deux livres que je recommande pour comprendre le pour et le contre de l'outing et comment l'affaire s'est déroulée (Queer in America et Outing Yourself)Signorile faisait partie du puissant Act up New York, ce qui donnait plus de poids politique à son initiative. Il y avait la dénonciation par les mots, mais il y avait aussi derrière un groupe militant au sommet de son influence.

Bien sûr, l'idée de cohérence politique survient au plus grave moment de l'épidémie de sida, quand le cumul des personnes séropositives sans traitement arrivait à son apex. La panique était grande, mais le militantisme aussi. Alors qu'Act Up essaimait à travers les Etats-Unis et s'implantait en Europe, l'idée de l'outing traversa l'Atlantique. Le groupe anglais Outrage fut à la pointe dans la dénonciation. Mais d'autres menaces d'outing fleuriront ailleurs, comme en Italie. Finalement, après un long débat interne, Act Up-Paris refusera d'utiliser cette arme.

Partout, dans la classe politique, la culture, le sport, l'industrie, les hommes et les femmes homosexuel(le)s cachent leur identité et, de fait, ne font rien pour aider ou même défendre les droits des LGBT lambda. Non seulement ils ne font rien, mais certains prennent des positions à l'encontre de ces droits. Et quand les affrontements idéologiques sont exacerbés par les manifestations anti-mariage gay, il est même légitime de se demander si ce silence venant de personnalités publiques n'est pas la preuve de leur désintérêt pour la vie quotidienne des autres LGBT.

Il y a donc des outing qui se perdent. Il faut dire que la loi française défend âprement la vie privée. Mais cette loi, comme toujours, défend surtout la vie privée des personnes favorisées. Le placard doré qui est surtout protégé est celui des plus riches car les plus pauvres n'ont pas les moyens de se défendre contre les attaques dont ils sont victimes. Pourtant, les paparazzi sont partout, le off the record est roi et la justice est à deux vitesses: très rapide pour intervenir quand l'avocat est puissant, inefficace quand l'avocat défend le boulanger gay du coin qui n'a que SOS Homophobie pour enregistrer sa plainte.

L'outing est une arme contre le mensonge. C'est aussi du grand boulevard. Cela commence par des rumeurs, de la négociation, puis des menaces. Ensuite les portes claquent, il y a de l'adultère dans l'air, les gays se dénoncent entre eux. L'outing intervient quand le coming out est au point mort. Or la France est le seul pays où le milieu associatif n'encourage pas fortement le coming out et l'affirmation de l'identité. Pas de journée internationale du coming out en France! Il y a donc un grand retard pris par rapport aux pays voisins.

Et le risque aujourd'hui, c'est que l'extrême droite s'en empare. Le milieu LGBT est si atone, si conformiste qu'il prive les gays de manifestations radicales. C'est mariez-vous ou taisez-vous. Résultat, ce sont les Homen et l’extrême droite qui récupèrent les modes d'action réinventés par Act Up il y a... 30 ans, montent sur le toit du siège du PS pour y mettre une banderole. Il est donc à redouter que l'outing devienne la suite logique de la stratégie des anti-mariage gay. A force de ne plus utiliser les modes d'action inventés par les homosexuels, ce sont leurs ennemis qui les utiliseront contre eux. Le monde à l'envers.

Didier Lestrade

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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