Tony Parker est sous-estimé, et ce n'est pas si grave

Tony Parker et LeBron James lors du match 2 de la finale NBA entre les San Antonio Spurs et le Miami Heat le 9 juin 2013 à Miami, REUTERS/Mike Segar

Tony Parker et LeBron James lors du match 2 de la finale NBA entre les San Antonio Spurs et le Miami Heat le 9 juin 2013 à Miami, REUTERS/Mike Segar

L'un des meilleurs joueurs de basket du monde est français. Il nous l'a encore prouvé en demi-finale de l'Euro de basket face à l'Espagne. Pourtant, le meneur des San Antonio Spurs n'est pas reconnu à sa juste valeur, surtout en France où la NBA reste peu suivie.

L'équipe de France de basket s'est qualifiée pour la finale de l'Euro de Basket en éliminant ce 20 septembre à Ljubljana leur bête noire, l'équipe d'Espagne. Les Bleus l'emportent sur le fil, 75-72 après prolongation. Dont pas moins de 32 points marqués par Tony Parker. La France va-t-elle enfin aimer TP à sa juste valeur? Grégoire Fleurot s'était penché en juin sur les rapports que nous entretenons avec ce fabuleux sportif.

Quel est le point commun entre Charles Barkley, Isiah Thomas et Julius Erving, à part leur statut de légendes vivantes de la NBA et leur place au Hall of fame du basket américain? Ils pensent tous les trois que Tony Parker est le meilleur meneur de jeu de l’année en NBA, Sir Charles allant même jusqu’à affirmer qu’il aurait mérité le titre de MVP (meilleur joueur).

Face à de tels éloges, on peut s’attendre à ce que Tony Parker soit une superstar. Si l’on s’en tient à sa côte de popularité ou à sa présence dans les médias, ce n’est pas faux. Son mariage avec Eva Longoria en a fait une célébrité connue dans le monde entier.

En France, il occupe régulièrement les premières places dans les classements des sportifs préférés des Français, et même ceux qui n’ont pas le moindre intérêt pour ce qui se passe sur les parquets connaissent son visage à travers de nombreuses pubs télé ou son passage dans le temple de la ménagère de moins de 50 ans, l’émission Vivement Dimanche de Michel Drucker.

Et le sport?

Mais quand il s’agit des performances purement sportives de celui qui dispute en ce moment ses quatrièmes finales NBA, c’est une autre histoire. Malgré son statut de leader de la deuxième meilleure équipe de la conférence ouest sur la saison régulière, une moyenne à plus de 20 points par match et un pourcentage de tirs réussis excellent (52%) pour un «petit» meneur, TP n’a pas été sélectionné dans l’équipe type de l’année, et n’a fini qu’à la 6e place dans les votes pour le MVP (meilleur joueur) de la saison.

De ce côté-ci de l’Atlantique, la seule distinction individuelle qu’il ait reçue remonte à 2003, l’année de son premier titre NBA, quand il avait été désigné champion des champions français par L’Equipe. Tony Parker ne figure dans aucune des trois sélections des 15 meilleurs sportifs français  établies par Radio France depuis 2010.

Aux Etats-Unis, la question de savoir si les exploits sportifs de Tony Parker sont sous-estimés est un sujet de débat récurrent qui a ressurgi ces derniers jours avec ses excellentes performances en play-offs et surtout son incroyable panier qui a offert la victoire à San Antonio lors du premier match de la finale face à Miami:

Trois titres NBA au compteur (seuls trois joueurs encore en activité on fait mieux: son coéquipier Tim Duncan, Derek Fisher et Kobe Bryant), cinq fois sélectionné pour le All-Star Game, meilleur joueur des finales NBA et meilleur basketteur européen en 2007, meilleur passeur de l’histoire des Spurs… La carte de visite du Français est déjà bien remplie, mais nombreux sont les observateurs à penser qu’il n’a pas la reconnaissance qu’il mérite.

San Antonio, l’équipe qui ne fait pas rêver

Le plus gros défaut qui empêche Parker d’être reconnu à sa juste valeur? Il joue pour les San Antonio Spurs, «La dynastie oubliée du sport américain» comme les qualifie Matt Yglesias sur Slate.com dans un article où il essayait de comprendre l’indifférence que suscite cette équipe, qui est pourtant celle qui a gagné le plus de titres NBA au cours des dix dernières années (article où, au passage, Tony parker n’est pas cité une seule fois).

San Antonio, c’est un peu comme Auxerre chez nous, une petite ville provinciale sympathique, mais un «small market» qui empêche le pays de s’emballer pour son équipe. Sauf que, comme le souligne Matt Yglesias, San Antonio est loin d’être la plus petite ville de la NBA: sa zone urbaine compte près de 2,2 millions d’habitants, soit bien plus que les villes de Sacramento, Orlando, Cleveland, Indianapolis, Milwaukee, Memphis, la Nouvelle-Orléans et même Oklahoma City.

Pour d’autres, si les Spurs ne déchaînent pas les passions, c’est à cause du style de jeu peu spectaculaire mis en place depuis près de 20 ans par le coach Gregg Popovich, qui s’appuie sur les fondamentaux tactiques et techniques et un jeu collectif ultra-efficace. Une équipe où il est d’autant plus difficile de sortir du lot qu’elle est emmenée depuis dix ans par le même «Big 3», composé de TP, de l’Argentin Manu Ginobili et surtout du double MVP Tim Duncan, un des meilleurs défenseurs de l’histoire de la NBA.

Pourtant, aucune trace de guerre d’égos ou de bad boys incontrôlables pour alimenter les polémiquesà San Antonio, contrairement à des équipes comme les Los Angeles Lakers ou le Miami Heat. «Personne ne peut détester les Spurs et personne ne veut donc les aimer, analyse Matt Yglesias. Il est alors préférable pour tout le monde de faire comme s’ils n’existaient pas.»

Un environnement tranquille qui convient parfaitement à Tony Parker, né à Bruges d’un père basketteur américain qui évoluait en Europe et d’une mère mannequin néerlandaise. Armel Le Bescon, auteur de la biographie Tony Parker, né pour gagner et un des rares journalistes français à suivre la NBA sur place tout au long de l’année, assure ne l’avoir jamais entendu se plaindre d’un manque de reconnaissance sportive:

«En général, son discours, c’est plutôt "on n’a pas la pression, les gens ne s’occupent pas de nous nous et on peut fait notre bonhomme de chemin."»

Le syndrome Beckham

Cette tranquillité sportive contraste avec la médiatisation qu’a attirée sa rencontre avec l’actrice Eva Longoria en 2004, déclenchant ce que l’on pourrait appeler le «syndrome Beckham». Quand on évoque la star du foot fraîchement retraitée, on parle plus de ses coupes de cheveux, de ses campagnes de pub ou de «Posh Spice» que du fait qu’il est le seul footballeur anglais de l’histoire à avoir remporté le championnat national dans quatre pays différents (Angleterre, Espagne, Etats-Unis et France).

De la même manière, les deux mois où le nom de Tony Parker a été le plus recherché sur Google France sont juillet 2007 et novembre 2010, qui correspondent respectivement à son mariage et à l’annonce de son divorce avec l’actrice de Desperate Housewives, loin devant ses finales NBA. Les deux premiers termes associés à son nom concernent Eva Longoria, le mot «basket» arrivant en quatrième position:

Et même quand il n’a rien demandé, Tony Parker se retrouve dans les pages people, comme quand il reçoit en juin 2012, quelques jours à peine avant les Jeux de Londres, des éclats de verre pendant une bagarre générale entre les rappeurs Chris Brown et Drake dans une boîte de nuit newyokaise.

Dans quelle mesure la médiatisation de son couple avec Eva Longoria a fait de l’ombre à ses performances sportives? Impossible de le savoir. Ce qui est sûr, c’est que TP aura toujours des fans mais aussi des détracteurs aux Etats-Unis, ceux qui soulignent par exemple qu’il a enchaîné deux matchs moyens (matchs 2 et 3) en finale NBA. Sur le blog basket de Yahoo.com, Dan Devine apporte un éclairage nuancé sur le statut de Tony Parker aux Etats-Unis:

«Il [Tony Parker] a un talent génial dont on ne parle pas assez; c’est exact à 100%. […] Mais il n’est pas le MVP 2012-13. […] Et ce n’est pas grave. Vous pouvez dire que quelqu’un a été sensationnel, ridiculement bon, magnifique et de grande valeur pour son équipe sans dire qu’il a été le meilleur joueur.»

La France indifférente?

Après tout, les débats sur le vrai niveau des sportifs n’ont rien de nouveau, et sont même l’essence du métier de consultant et de la vie d’un fan. Mais de ce qui est plus étonnant, c’est que ce débat n’ait même pas lieu en France, où l’on a pourtant vite fait de s’enflammer pour les performances des Frenchies. D’autant plus qu’aucun Français n’avait jamais gagné un titre, participé à un All-Star Game ou été élu meilleur joueur des finales en NBA.

A la lecture du palmarès et des records de Tony Parker, difficile de ne pas le mettre dans la catégorie des plus grands sportifs français de tous les temps, surtout quand on sait que la NBA est de très loin la meilleure ligue de basketball au monde (elle était d’ailleurs appelée «championnat du monde» jusqu’en 1986), et qu’elle concentre tous les meilleurs joueurs de la planète.

En comparaison, la Premier League de foot anglaise, où plusieurs Français se sont illustrés, est considérée comme le meilleur championnat du monde depuis les années 2000, mais ne concentre pas de manière aussi spectaculaire tous les meilleurs joueurs de la planète, loin de là.

Comme Zidane ou Henry

Pour Jacques Monclar, ancien basketteur français devenu entraîneur, dirigeant et consultant, la question est avant tout culturelle:

«En France, les gens ne comprennent pas ce que Tony réalise parce qu’ils ne connaissent pas assez le basket, qui est pourtant l’autre grand sport universel avec le foot. Citez-moi un pays où on ne joue pas au basket! Être dans les cinq meilleurs joueurs de la NBA, être le meilleur meneur, c’est monstrueux! Pour moi c’est comparable à Platini, Zidane ou Henry.»

Une analyse que partage Armel Le Bescon, pour qui «il y a un refus systématique par les médias français de parler de basket américain parce qu’on ne le connaît pas». «La semaine dernière, on a préféré parler de Tsonga qui a échoué en demi-finale de Roland-Garros plutôt que de Tony Parker qui emmenait son équipe en finale NBA avec des performances extraordinaires» déplore-t-il.

C’est un fait, le basket n’est pas un sport national en France, et ne se place que 5e en termes de nombre de licenciés derrière l’équitation et le judo. On peut aussi spéculer sur l’impact du décalage horaire, qui signifie qu’il faut souvent mettre le réveil à 3h du matin pour regarder un match NBA en direct.

Pourtant, la reconnaissance sportive peut arriver pour un basketteur, à condition qu’il brille… avec l’équipe de France. C’est le cas de la Française Céline Dumerc, sacrée sportive de l’année par Radio France en 2012 après avoir gagné le championnat de France avec Bourges et surtout emmené les Bleues jusqu’à la finale olympique à Londres. 

Après la finale perdue par les Bleus à l’Euro en 2011, Tony Parker a défilé sur les Champs-Elysées avec ses coéquipiers. S’il gagne les finales NBA dans quelques jours avec les Spurs, il entrera définitivement au panthéon de la ligue américaine, mais n’aura sans doute pas le droit aux mêmes honneurs en France. Ainsi va la vie d’un grand champion exilé au Texas, et heureux de l’être.

Grégoire Fleurot

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