Programme, rythmes scolaires... L'emploi du temps parfait n'existe pas

A Nice, en février 2013. REUTERS/Eric Gaillard

A Nice, en février 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Tentative de réconciliation des emplois du temps des élèves, des professeurs, des programmes et des rythmes biologiques.

A la rentrée prochaine, une partie des écoles primaires françaises fonctionnera selon la semaine de quatre jours et demi. Le débat lancé par la réforme des rythmes scolaires du ministre de l’Education Vincent Peillon a été — est toujours— vif. L’étendard brandi par les uns et les autres, c’est l’intérêt de l’enfant, l’argument massue, les préconisations des chronobiologistes. Mais existe-t-il un emploi du temps «parfait», qui suivrait les recommandations des spécialistes des rythmes de l’enfant concernant les moments d’apprentissages les plus favorables, mais respecterait les contraintes des enseignements et des enseignants (programmes, horaires et temps d’enseignement)?

La réforme vise à une meilleure répartition du temps scolaire à la semaine et à l’année, en ajoutant une demi-journée  travaillée le mercredi matin (ou le samedi matin par dérogation). Sur un total de 24 heures d’enseignement par semaine, chaque journée est allégée de 45 minutes avec un maximum de 5h30 de classe. A l’année, le nombre de jours travaillés passe de 144 (soit la plus grande concentration de jours travaillés de l’UE) à 180.

A quoi pourraient ressembler les emplois du temps avec la réforme

Nous avons obtenu deux modèles d’emploi du temps de la part de professeurs affiliés à deux syndicats différents: SnuiNUIPP (Syndicat national unitaire des instituteurs professeurs des écoles et Pegc, affilié à la FSU), et Syndicats des Enseignants de l’UNSA (Union Nationale des Syndicats Autonomes). Ils ont été élaborés pour une classe de cycle 3 (du CE1 au CM2). Les activités pédagogiques complémentaires (APC) et les temps d’activités périscolaires (TAP) n’apparaissent pas et doivent être rajoutés après 15h45.

Commentaire de Stéphane Crochet, enseignant dans une classe de CE2 et auteur de cette première ébauche d’emploi du temps:

«Tous les jours, il y aura un moment de mathématiques et un moment de français. Des plages d’histoire, de géographie, de sciences, d’EPS, d’art et de musique sont à prévoir également dans la semaine. Dans mon école, il doit y avoir de l’EPS une fois le matin et une fois l’après-midi».

 Pour coller aux rythmes biologiques de la journée des enfants, il essaie d’adapter les exigences et les sollicitations, en retenant le matin comme plage horaire favorable aux enseignements:

«Les premiers trois quart d’heure du matin sont consacrés au réinvestissement puis au réapprentissage e des matières, après on change d’activité pour du français ou des mathématiques, et on peut conclure avec des exercices en fin de matinée. Puis, en première partie d’après-midi, on fera plutôt des activités de temps calme avec des exercices, ou encore la découverte d’un texte par exemple».

Ce qu’en disent les spécialistes des rythmes de l’enfant

Les professionnels  de santé sont régulièrement sollicités par les gouvernements dès qu’une nouvelle réforme scolaire se profile. Ils se sont régulièrement prononcés contre cette concentration extrême des cours et prêché une meilleure répartition du temps scolaire en accord avec les rythmes biologiques de l’enfant.

Il existe par ailleurs un consensus ancien entre les professionnels concernant les plages horaires les plus favorables à l’apprentissage chez les enfants. Les milieux de matinée et d’après-midi sont les deux moments où l’attention des enfants est à leur maximum, et qu’il faut mettre à profit en cas d’enseignements exigeants ou fondamentaux. René Clarisse, chronopsychologue, précise que «Les enfants sont soumis à deux pics d’attention. Le premier en fin de matinée entre 10h et 12h, le second entre 15h et 17h. Entre ces deux plages, l’enfant connaît une chute puis une remontée progressive de l’attention.»

René Clarisse, d’après Testu, 1994.

Nous avons montré nos deux emplois du temps à René Clarisse.  S’ils «répondent tout à fait au décret», il estime que le démarrage à 8h30 est trop tôt, et peut amener quelques difficultés pour les enfants (pour débuter la classe et fatigue pendant l’après-midi). Il préconise un début de classe plus tardif, à 9 heures, afin que l’attention des enfants soit idéale tout au long de la journée.

Le premier emploi du temps nécessiterait quelques modifications. Les professionnels ont constaté que les mardis et les jeudis sont les deux jours de la semaine où les «performances» des enfants sont les meilleures. Il n’est sûrement pas idéal de mettre un créneau de sport le mardi matin au détriment de l’enseignement de fondamentaux. De même, la plage de l’après-midi ne contient pas de récréation en raison de sa courte durée (1h45). Or cette coupure apporte un effet de rebond à l’attention des enfants, elle est même «nécessaire».

Pour le second emploi du temps, faire commencer le sport à 13h30 le mardi peut également comporter des risques, des études ayant montré que les accidents étaient plus importants entre 13h et 15h. Mais, quand la classe finit à 15h45 et que le créneau ne peut être déplacé au matin, le compromis paraît inévitable.

Nicole Delvolvé, chronobiologiste-ergonome, est catégorique  devant ces deux ébauches:

«Ce sont des emplois du temps du siècle dernier avec le français et les mathématiques le matin! Il y a un mythe des matières nobles à mettre le matin, mais cette configuration fatigue les enfants». Selon, elle, la plage d’attention du milieu d’après-midi est la plus favorable aux apprentissages et est celle à retenir en priorité.

La réforme prive-t-elle les enfants d’une plage d’attention favorable à l’apprentissage en faisant terminer les cours entre 15h30 et 16h? C’est en tout cas ce qu’elle affirme: «c’est aberrant, c’est à partir de 15h que le cerveau est au top de son éveil».

Il n’y a pas que les matières qui comptent

Les deux professionnels préconisent de ne pas raisonner par matière qui n’est pas la meilleure façon de parvenir à l’emploi du temps optimal.

«Raisonner par matière ne veut rien dire, affirme Nicole Delvolvé, car les besoins des enfants changent en fonction des moments de la semaine et de la journée». Selon elle, le matin, le cerveau est plus efficace sur la mémoire déjà utilisée, alors que l’après-midi, il l’est plutôt pour apprendre de nouvelles notions. Quand des nouvelles notions doivent être apprises, il faut alors mettre la matière en question dans le créneau de l’après-midi.

René Clarisse, lui parle plutôt de «charge cognitive», soit le degré d’effort demandé à l’enfant. Il vaut mieux ainsi réserver les matières, ou tout au moins les points exigeants d’une matière pour les plages d’attention favorables du matin et de l’après-midi. En sachant qu’une bonne après-midi est également tributaire des efforts demandés le matin et de la manière dont se déroule la pause méridienne.

Le meilleur emploi du temps serait-il alors totalement l’inverse d’une organisation figée pour l’année entière? Sans aucun doute, assure Nicole Delvolvé, pour qui un bon emploi du temps serait celui «qui s’adapte à la situation», et serait différent chaque semaine en fonction des apprentissages à inculquer. René Clarisse trouve du bon dans un emploi du temps figé qui apporte un cadre, un repère temporel aux enfants.

Comment les chronobiologistes voient les emplois du temps

Voici les informations que j’ai pu recueillir en interrogeant les enseignants et les chronobiologistes. Problème: obtenir un premier emploi du temps type de la part des premiers a été difficile, et dans le cas des seconds, cela s’est plutôt apparenté à une mission impossible. J’ai obtenu beaucoup de renseignements de la part de chacun, mais la question de départ «quel serait l’emploi du temps idéal avec la réforme?» ne paraissait pouvoir obtenir aucune réponse.

J’ai donc décidé de construire un nouveau tableau en confrontant toutes les données.

Ce qui donne ça (je précise qu’aucun professionnel n’a jeté un œil dessus) :

Les cours commencent plus tard et finissent plus tard, afin de mieux mettre à profit les plages d’attention de l’enfant, tout en respectant la limite de 5h30 de cours journaliers, le nombre d’heures nécessaires pour chaque matière par semaine, et la pause méridienne de deux heures. Le sport de l’après-midi est déplacé à un moment où les risques de blessures sont moindres. Les matières ont également été panachées dans la journée, en tentant d’abandonner la systématisation du français et des mathématiques le matin. De plus, chaque matière a été placée au moins une fois dans une plage d’apprentissage favorable afin que toutes bénéficient des meilleures plages d’attention.

Cependant, reste à savoir si ce type d’emploi du temps serait matériellement possible à mettre en œuvre, notamment en ce qui concerne les heures de fin de classe et les activités pédagogiques complémentaires (APC) et les temps d’activités périscolaires (TAP).

Quoiqu’il en soit, ce «test d’emploi du temps parfait» montre que la réforme envisagée par le gouvernement est un premier pas vers une meilleure prise en compte des besoins des enfants, mais qu’elle aurait pu aller encore plus loin dans ce sens.

Mathilde Sagaire

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