Monde

Les Turcs ne sont pas des arabes

Ariane Bonzon, mis à jour le 14.06.2013 à 14 h 35

C'est l'évidence; mais parfois, il semble que beaucoup l'oublient. Néanmoins, après des années de rapports compliqués, le rapprochement turco-arabe est lancé.

Un couple s'enlace près de la place Taksim, à Istanbul, le 8 juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

Un couple s'enlace près de la place Taksim, à Istanbul, le 8 juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

ISTANBUL, Turquie

Depuis une bonne dizaine d’années, la Turquie fait régulièrement les titres des médias français mais nous les Français, n’avons toujours pas compris qui sont les Turcs ou plutôt qui ils ne sont pas.

C’est ce que je me disais in petto en écoutant le récit d’un jeune chercheur, Jean-Baptiste Le Moulec, arrivé à Istanbul il y a plus de trois ans. Auparavant, ce Breton de 33 ans a vécu et travaillé au Qatar puis en Arabie saoudite. Parfaitement arabophone, il prépare une thèse de sociologie sur les relations turco-arabes. Or, m’explique-t-il «quand j’ai annoncé en France que j’allais travailler en Turquie, la plupart des gens m’ont dit que c’était formidable pour moi, puisque je parlais déjà la langue». Autrement dit:

«Grâce à ta maîtrise de l’arabe, tu n’auras aucun problème à parler avec ces arabes de Turcs.»

C’est à ce point que  j’ai ressenti un certain découragement: visiblement les Français n’ont  toujours pas réalisé que les Turcs ne sont pas des arabes. Et ils n’ont pas compris que les premiers détestent qu’on les confonde avec les seconds.

La bévue à laquelle Jean-Baptiste Le Moulec a été confronté m’a fait penser que rien n’avait changé depuis la mésaventure vécue par Sirin, une jeune étudiante turque, il y a une dizaine d’années.

Apprentie journaliste, bonne francophone, elle avait décroché un stage dans une rédaction parisienne. A peine arrivée, la voilà mise à la tâche par le rédacteur en chef qui lui tend un paquet de journaux en lui demandant de bien vouloir les lui traduire. Problème: ces journaux sont en arabe, langue dont Sirin ne connaît pas un traître mot. «J’étais édifiée, me dira-t-elle, sous le choc, consternée et incrédule.»

Quant à moi, j’ai découvert l’importance du distinguo entre les Turcs et leurs voisins du sud en faisant mes courses au marché couvert de la rue d’Istiqlal.

Il y a loukoum et loukoum

Je venais d’emménager à Istanbul, après avoir vécu et pas mal circulé dans les pays arabes et j’en avais rapporté un goût prononcé et diététiquement contestable pour les loukoums. Ce que je m’empressais de raconter à Feridun et Altug Dörtler, les délicieux patrons, père et fils, de la confiserie «Üç Yildiz» (Trois étoiles).

«Ah! mais attention, me tance immédiatement Altug, nos loukoums turcs n’ont rien à voir avec les loukoums arabes. Les nôtres sont plus petits et plus tendres que les loukoums arabes. Et cela fait toute la différence.»

Je me le suis tenue pour dit.

C’est en 1923, date de la fondation de la République de Turquie, que se modifie la vision qu’ont les Turcs des arabes. Le nouveau credo est grosso modo le suivant: «Nous les Turcs voulons un pays moderne, alors pas question de nous inspirer des arabes lesquels d’ailleurs nous ont poignardés dans le dos durant la Première Guerre mondiale, en faisant alliance avec les puissances occidentales qui voulaient se partager les dépouilles de l’empire ottoman

Cette prise de distance se confirme lorsque la Turquie entre dans l’Otan en 1952, en première ligne contre l’Union soviétique pour défendre le camp occidental. Tandis que les pays arabes sont  considérés comme des satellites de l’ennemi communiste. Ce qui explique qu’il y a quelques années encore, un général turc à la retraite m’avait expliqué qu’«on ne peut pas faire confiance aux arabes parce qu’ils ne sont vraiment pas fiables».

L'influence de l'AKP

La plupart des pays arabes ont vécu sous domination ottomane pendant quatre siècles. Mais «à l’inverse, dans l’historiographie arabe nationaliste, c’est le Turc, l’ex-ottoman, qui est jugé responsable de la décadence arabe,  selon Jean-Baptiste Le Moulec. Qui plus est, la Turquie, c’était aussi jusqu’en 2003 ce pays musulman qui veut gommer son identité islamique et va même jusqu’à pactiser et commercer avec Israël».

L’historien et chercheur associé au Gremmo Etienne Copeaux a étudié l’image des arabes dans les manuels scolaires turcs.

«Il n’y a pas de haine des Turcs envers les arabes, nous explique-t-il, mais une condescendance apitoyée envers ces gens sous-développés "qui s'habillent comme des femmes", auxquels les Turcs auraient tout apporté. Un discours très subtil qui sans être jamais anti-arabe induit de façon presque inconsciente l'idée d'une supériorité culturelle et politique des Turcs sur les arabes.»

Pourtant, les lignes ont bougé ces dernières années, avec l’arrivée du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir en 2002, et la large offensive diplomatique et économique qu’il a lancée vers les pays arabes.

Alors que l’élite républicaine, nationaliste et laïque s’est souvent formée dans les universités européennes et américaines, la nouvelle élite, islamo-conservatrice, compte un certain nombre de personnes parties faire leurs études en Egypte et plus souvent encore en  Jordanie. 

Cheville ouvrière et théoricien de l’ouverture sur le monde en général, arabe et islamique en particulier, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, un homme courtois et prévenant, «se sent culturellement bien plus à l’aise dans le monde arabe ou musulman balkanique qu’en Europe ou aux Etats-Unis», raconte le professeur de relations internationales Beril Dedeoglu.

Depuis 2003, le Tubitak (Conseil de recherche scientifique et technologique de Turquie) distribue des bourses aux étudiants de sciences sociales souhaitant travailler sur le monde arabe. En revanche, l’enseignement de l’arabe reste encore très lacunaire.

L'arabe, langue du coran

Lors du coup d’Etat militaire «post-moderne» de 1997, les militaires avaient clairement exprimé le souhait que les cours d’arabe qui avaient été ouverts ici et là dans les mosquées, fondations et université au cours des années 1990 soient fermés. «Mais depuis 2003, de nombreuses universités ont ouvert des cours d’arabe, observe Jean-Baptiste Le Moulec, malheureusement les professeurs turcs restent le plus souvent des théologiens qui ont appris l’arabe religieux, celui de la mosquée, et méprisent le dialectal arabe.»

Résultat: l’arabe reste en Turquie perçu comme la langue du Coran. Utku, 34 ans, raconte comment enfant il n’osait «pas détruire un paquet de chips parce qu’il portait une mention en arabe, à la fois langue sacrée du Coran et langue de mes grands-parents (l’alphabet latin a remplacé l’alphabet arabe en Turquie en 1928, NDLR)».

Ainsi, certains Turcs musulmans, pieux ou culturalistes, peuvent être convaincus d’être mieux à même de comprendre les arabes que par exemple, des Français d’origine chrétienne, aussi bons arabophones soient-ils. La fraternité musulmane permettrait de franchir les frontières. «Il y a envers les arabes un mélange subtil d'identité-altérité. Identité pour tout ce qui concerne l'islam. Altérité pour le reste», analyse Etienne Copeaux.

Au retour d’un séjour dans le monde arabe, la perception des jeunes Turcs change, comme celle de Necati, 25 ans, parti y faire du business, qui y a découvert à la fois une «certaine proximité et un véritable décalage». «Ils trouvent l’islam arabe à la fois attirant parce qu’arabe donc proche de l’origine et en même temps excessivement rigoriste et aride, décrit Jean-Baptiste Le Moulec, tandis que les Saoudiens au contraire dédaignent toutes ces confréries turques, ce syncrétisme, cette impiété qui caractérisent l’islam turc, selon eux.» 

Ce qui choque les arabes

Les touristes du Golfe qui se pressent à Istanbul découvrent, quant à eux, une décontraction vestimentaire et de comportement à laquelle ils ne sont pas habitués. Ainsi ce couple de touristes saoudiens: l’homme marchant à grands pas devant son épouse couverte d’un hijab noir de la tête aux pieds, est surpris voire choqué par un jeune couple turc assis amoureusement sur un banc. La jeune fille porte un jean et tee-shirt moulant. Cigarette à la main, elle incline la tête recouverte d’un foulard de soie multicolore sur l’épaule de son ami.  

Depuis les «printemps arabes», le regard des Turcs sur les arabes se modifie. Même les anciennes élites qu’un fort tropisme européen et américain détournaient de leurs voisins moyen-orientaux regardent, avec nettement plus de considération, ces arabes qui «prennent leur destin en main». Elles ne sont pas non plus contre l’ouverture «néo-ottomane» de Ahmet Davutoğlu d’autant que celle-ci rapporte de nombreux contrats à la Turquie. «Les grands groupes comme Koç, Sabanci, Cukurova ou Dogus ont investi dans l’ensemble des pays de la région, de la Jordanie jusqu’à l’Iran en passant par la Syrie rendant les grandes marques turques visibles», décrit le doctorant turco-français Tarik Yildiz.

Mais avec la révolte puis la guerre civile syrienne, le soutien qu’apporte le gouvernement turc à l’armée syrienne libre et aux Frères musulmans syriens , ses prises de positions considérées comme radicales face à Bachar el-Assad diminue l’enthousiasme. Les critiques sont nombreuses dans l’opinion publique turque. Et  voilà que du côté du Maghreb, l’accueil de l'îcone Erdogan se refroidit. La visite qu'y a faite le premier ministre turc début juin, pendant que des milliers de manifestants descendaient dans la rue dans son pays, se serait conclue par un «flop».

Pourtant, le rapprochement turco-arabe est lancé. Il est fort probable que même si le parti de la Justice et du développement (AKP) venait à perdre le pouvoir, ses successeurs poursuivraient la politique d’ouverture arabe, diplomatique, culturelle et surtout économique, initiée avec un certain succès par les islamo-conservateurs turcs.

Ariane Bonzon

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