Monde

Karzai parie sur l'Inde

Foreign Policy, mis à jour le 17.06.2013 à 17 h 27

Puisque le Pakistan n'aide pas le gouvernement afghan à sortir de l'impasse talibane, Karzai préfère désormais se tourner vers l'Inde

Karzai, Kerry et Kayani, le 24 avril 2013, à Bruxelles. REUTERS/Evan Vucci/Pool

Karzai, Kerry et Kayani, le 24 avril 2013, à Bruxelles. REUTERS/Evan Vucci/Pool

KABOUL (Afghanistan)

Avant de s'envoler pour l'Inde et lui demander toute une liste d'équipements militaires, le président afghan Hamid Karzai a offert une dernière chance aux négociations avec le Pakistan –du moins, sur le papier. Le 24 avril, il s'est rendu à Bruxelles pour participer à une réunion trilatérale avec le Secrétaire d’Etat américain John Kerry et le Général Ashfaq Kayani, chef d'état-major de l'armée pakistanaise, dont la coopération est considérée comme indispensable à l'obtention du moindre accord de paix post-2014 avec les talibans. Les ratés du protocole ont été riches d'enseignements: une photo prise au Truman Hall, la résidence de l'ambassadeur américain à l'Otan, montre un Kerry pantois (et posant devant le mauvais drapeau), coincé entre un président afghan impassible et un Kavani tout aussi renfrogné (voir ci-dessus). Le ministre pakistanais des Affaires étrangères, lui aussi du voyage, n'apparaît même pas sur l'image.

D'ores et déjà tendues par des frictions concernant la manière de négocier avec les talibans, les relations entre Kaboul et Islamabad ont atteint, en avril, un nouveau seuil de rigidité quand les Pakistanais ont projeté de construire un poste-frontière à un endroit que le gouvernement afghan estime lui appartenir. La réaction de Karzai fut d'ordonner aux troupes afghanes de détruire le checkpoint, ainsi que toute autre «installation militaire pakistanaise située sur la Ligne Durand», soit la frontière contestée entre les deux pays et datant de l'Empire britannique.

Dans ce contexte, il n'est donc pas très surprenant que le président afghan ait laissé tomber le Pakistan avant même d'avoir touché le sol belge. Pour tenter de résoudre le conflit qui l'oppose aux talibans, et d'y arriver avant la fin de son mandat l'an prochain, Karzai avait plusieurs fois fait le dos rond dans l'espoir de s'attirer la coopération du Pakistan –au risque de mettre en péril son propre capital politique tant les sentiments anti-Pakistan ne cessent de s'affermir à Kaboul. Aujourd'hui, Karzai n'a, semble-t-il, plus envie de guetter le bon vouloir du Pakistan.

Selon une source proche de Karzai, lors des pourparlers bruxellois, Kavani a finalement accepté de s'adresser aux talibans pour les inciter à des négociations officielles avec le gouvernement afghan, mais l'offre n'était à l'évidence pas suffisamment digne de confiance pour dissuader le président afghan de se tourner vers l'ennemi héréditaire du Pakistan. (La date limite fixée pour juillet –lors d'un précédent sommet en Grande-Bretagne– d'un autre «traité de paix» avec les talibans devant être atteint «d'ici les six prochains mois» arrive à grands pas, et sans le moindre progrès en vue). Ce que Kerry a très justement résumé juste avant de décoller pour Washington:

«Nous n'allons pas susciter des attentes ou faire la moindre promesse qui ne sera pas tenue.»

Selon des observateurs pakistanais, ces dernières années, le désir de mettre fin à l'interventionnisme  historique du Pakistan se fait de plus en plus fort au sein du gouvernement pakistanais –et, dans une moindre mesure, chez les hauts-gradés. Mais concrètement parlant, le changement se fait encore attendre: au Pakistan, les activistes coulent toujours des jours heureux dans leurs caches et les talibans, qu'on dit depuis longtemps jouir de liens solides avec l’establishment militaire pakistanais, demeurent résolument opposés à des pourparlers avec le gouvernement de Kaboul. D'aucuns pensent aussi que le Pakistan, angoissé comme jamais à l'idée de se faire encercler par l'Inde, préfère voir l'Afghanistan persévérer dans son instabilité après le départ des troupes de l'Otan à la fin 2014.

Après la réunion de Bruxelles, chose qui contraste fortement avec son optimisme débridé des précédents sommets, Karzai n'a pas dit un mot. Quelques jours après son retour à Kaboul, le désaccord frontalier a pris une tournure sanglante avec un échange de tir entre des soldats afghans et des gardes-frontière pakistanais. Un soldat afghan a trouvé la mort et les gardes pakistanais ont fait état de plusieurs blessés. En réaction, Karzai a rencontré la famille du soldat mort pendant les échauffourées et l'a promu au rang de héros national. Le palais présidentiel a ensuite publié un communiqué, au nom des instances tribales avec lesquelles Karzai s'est entretenu, affirmant que le territoire afghan s'étendait «jusqu'à Attock», soit une ville située en plein territoire pakistanais, près de sa frontière avec le Penjab. Les médias afghans –reflétant un sentiment généralisé dans la population– ont présenté les événements comme si l'Afghanistan était en guerre avec son voisin. (La presse pakistanaise n'en a quasiment pas parlé, toute préoccupée qu'elle était par des élections législatives historiques). 

Le camouflet ultime de Karzai envers le Pakistan est ensuite advenu le 21 mai, quand le Président afghan s'est rendu à New Delhi pour y chercher des équipements militaires qui, selon des médias indiens, comportent des obusiers 105mm, des avions cargo de moyenne capacité, des poseurs de pont ainsi que des camions. Aucune déclaration officielle ne confirme ces demandes, mais des sources proches du président afghan affirment l'envoi par l'Inde d'une mission militaire en Afghanistan et ce afin d'évaluer les besoins du pays, avant de lui procurer selon toute vraisemblance une partie du matériel. Après une décennie où ses 2 milliards de dollars d'assistance ont été limités au développement et à la reconstruction, histoire de ne pas contrarier le Pakistan, l'Inde semble disposée à augmenter la mise. Selon les calculs de New Delhi, respecter la sensibilité des Pakistanais n'a jamais protégé les Indiens contre les attaques. Et la construction d'une simple autoroute a déjà coûté 135 morts à l'Inde –«un sacrifice humain (…) par kilomètre et demi construit», selon les termes de son propre ministre des Affaires étrangères.

Mais d'autres sources, proches des gouvernements afghan et indien, estiment que les requêtes de Karzai posent un certain nombre de problèmes, en priorité logistiques. L'Inde devra coopérer avec Moscou vu qu'une partie du matériel demandé –comme l'Antonov An-32– est fabriqué en Russie. En plus de la Russie, l'Inde devra aussi consulter Téhéran pour faire transiter ces armes vers un Afghanistan sous embargo. Ce qui offre au Pakistan deux points de pression potentiels sur lesquels exercer son influence et espérer  modifier les termes du contrat. (La Russie comme l'Iran ont tous les deux peur que des armes soient envoyées vers un pays aussi instable et si proche d'eux). Les questions de formation et de maintenance sont elles aussi problématiques, vu qu'un tel équipement ne peut être simplement mis entre les mains de forces armées inexpérimentées. 

En public, du moins, le Pakistan veut minimiser les craintes et affirme qu'il ne cherchera pas à entraver les livraisons d'armement. «En tant que pays souverain, l'Afghanistan peut poursuivre sa propre politique», a déclaré fin mai le Secrétaire aux Affaires étrangères pakistanais, Jalil Abbas Jillani, devant un parterre de journalistes. «Mais nous espérons qu'il tiendra compte de la paix et de la sécurité de la région», a-t-il ajouté.

De l'autre côté de la Ligne Durand, les officiels sont prompts à voir dans l'accord un levier de développement régional. Le vice-ministre des Affaires étrangères afghan, Ershad Ahmadi, a déclaré à Foreign Policy que le Pakistan se trompait en y voyant une menace pour la paix.

«Ce ne sont pas nos liens avec l'Inde et notre volonté de renforcer notre armée qui menacent la stabilité et la sécurité régionales, nous a-t-il affirmé en interview. C'est la présence de bastions terroristes ainsi que l’endoctrinement et l’entraînement d’activistes le long de la frontière pakistanaise qui sont la première source d'instabilité.»

Ces dix dernières années, l'Afghanistan a tenté d'établir des relations bilatérales indépendantes et constructives avec le Pakistan, poursuit Ahmadi.

«Mais ils n'ont pas voulu nous considérer en dehors de leur prisme indien.»

En demandant de l'aide militaire à l'Inde, Karzai est sur la corde raide. Au sein du gouvernement afghan, certaines sources interprètent la manœuvre du président comme un simple moyen de faire pression sur le Pakistan et afin d'obtenir des résultats dans les pourparlers avec les talibans. (Ils se fondent sur son court préavis et sur le fait que Karzai vient de débuter sa dernière année de mandat pour n'y voir qu'un simple stratagème politique).

Mais pour d'autres, l'urgence d'un prochain retrait des forces étrangères a littéralement forcé la main du président afghan. Si l'Otan et les Etats-Unis prennent en charge l'équipement et la formation des forces de sécurité afghanes – ce que le futur accord de sécurité bilatérale consolidera encore davantage– les deux pays ne sont pas du tout d'accord sur leurs prérogatives. L'Otan et les Etats-Unis veulent équiper les forces afghanes pour des opérations de contre-terrorisme et des missions anti-insurectionnelles, ce qui ne satisfait pas Karzai –qui voudrait qu'elles soient surtout prêtes pour défendre les frontières afghanes.

Pour Karzai, l'urgence à acquérir ce genre de matériel –en particulier les appuis aériens et les obusiers à 11.000 mètres de portée– relève de l'idée que les talibans sont en train de jouer la montre. Dès que les soldats étrangers seront partis, selon les craintes de Karzai, les insurgés massés aux frontières commenceront à les franchir en nombre pour aller défier le gouvernement de Kaboul. Après 2014, la guerre pourrait très bien dégénérer, comme l'indiquent les récents combats autour de Sangin –qui auraient vu débarquer et sur plusieurs jours des centaines de talibans. Le conflit pourrait aussi probablement se transformer en guerre de tranchées –pour laquelle les soldats afghans sont cruellement sous-équipés. Même avec l'implication active des Etats-Unis et de l'Otan, il n'est pas rare que des soldats afghans succombent à des blessures parfaitement traitables par manque de transports aériens.  

Pour autant, Karzai et l'Inde prennent un risque considérable en testant le Pakistan à un moment où l'Afghanistan et la région sont aussi vulnérables. Quelques jours après le retour de Karzai de New Delhi, un bataillon de kamikazes a assiégé un quartier central de Kaboul et ce pendant quasiment une journée entière. Pour le gouvernement afghan, les terroristes étaient soutenus «par les forces de renseignements de pays de la région» –un euphémisme courant pour désigner le Pakistan. Certains observateurs ont d'ores et déjà lié ces attaques à l'ouverture de Karzai en direction de l'Inde.

Mosharraf Zaidi, un ancien conseiller politique du ministre des Affaires étrangères pakistanais, explique que depuis deux ans «les membres les plus sensés du gouvernement» ont commencé à réaliser que «la politique interventionniste du Pakistan» était revenue hanter le pays. Quoi qu'il en soit, le climat politique est tel que le nouveau gouvernement d'Islamabad ne pourra pas rester impassible si les demandes d'armement de l'Afghanistan sont entendues.

«S'il s'avère que l'Inde fournit le matériel, alors que ses canons sont tournés vers le Pakistan, cela aura un effet désastreux pour la sphère pakistanaise nationale –en particulier pour un nouveau gouvernement», explique-t-il.

Néanmoins, Ahmadi y voit une opportunité pour son gouvernement civil nouvellement élu. «Ces dix dernières années, la politique menée par les Pakistanais a considérablement écorné la sympathie que les Afghans avaient pour eux, une bienveillance suscitée en particulier par leur accueil de nos réfugiés», déclare pour sa part le vice-ministre des Affaires étrangères afghan.

«Mais avec un nouveau gouvernement pakistanais, les choses pourraient repartir à zéro.»

Mais au final –comme le démontre clairement la photo de Bruxelles– une coopération future entre l'Afghanistan et le Pakistan sur la paix avec les talibans dépend davantage du ton défini par Kayani et la hiérarchie militaire pakistanaise que de n'importe quelle action du gouvernement d'Islamabad. Cela dépendra aussi de Karzai: restera-t-il ferme dans sa rhétorique anti-Pakistan ou cédera-t-il encore une fois à son voisin oriental?
 

Mujib Mashal 
Journaliste afghan basé dans la banlieue de Kaboul.

Traduit par Peggy Sastre

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