Culture

La Turquie, du loukoum au béton

Ariane Bonzon, mis à jour le 13.06.2013 à 15 h 05

La première fois que la photographe Frances Dal Chele a débarqué en Turquie, c'était avec des clichés occidentaux néo-orientalistes plein la tête. Puis, elle a décidé d'y retourner, à la rencontre du pays, loin d'Istanbul.

Montage de photos de Frances Dal Chele

Montage de photos de Frances Dal Chele

Pas de soulèvement de grande ampleur dans la Turquie anatolienne des banlieues, populaires et déshéritées. L’urbanisation y est également effrénée mais les jeunes y sont tiraillés entre tradition et modernité. Une photographe américaine a récolté leurs photos et confidences.

La première fois que  Frances Dal Chele s’est rendue à Istanbul, en 2004, «une visite en amoureux», elle débarque comme la majorité des Occidentaux, avec des clichés (néo)-orientalistes plein la tête.

Quelques jours plus tard, elle repart avec l’intuition que «la Turquie ne devait pas être ce pays arriéré que certains dépeignaient, ce ramassis d’islamistes et de fondamentalistes dont on parlait».

Les stigmates de la modernité

Elle nourrit alors le projet d’un livre de photos dont le texte serait trilingue (anglais, français, turc). Pour financer l’aventure, elle opte pour le crowdfunding sur le site Kisskissbankbank. Une cinquantaine de Kissbankers répondent présents, qui partagent avec cette ancienne secrétaire de direction la «volonté de déconstruire préjugés et idées reçues». Ils lui permettent de réunir un peu plus de 4.000 euros.

En 2007, Frances Dal Chele est prête et part pour le cœur de l’Anatolie, puis ce sera le bord de la Mer Noire et enfin les régions kurdes: Kayseri, Trabzon, Konya, Diyarbakir. Trois séjours au total (de 2007 à 2010) dans «le corps du pays, loin d’Istanbul, sa tête culturelle et occidentalisée».

Dans un premier temps, la photographe travaille sur les stigmates de la modernité, dans ces zones périphériques où les immeubles récents gangrènent l’espace et saturent le paysage. Pour suggérer le processus de transformation urbain en cours, elle surexpose à dessein ses prises de vues:

«Des couleurs légèrement grinçantes, volontairement décalées. Couleurs-écho d’une Turquie s’éloignant chaque jour davantage de son identité d’avant, sans être encore installée dans celle qui est en train de prendre forme.»

Mais ce qui l’intéresse encore plus, c’est la transformation sociale que laisse voir celle du tissu urbain. Elle souhaite illustrer un pays en plein «bouleversement urbanistique et social, entre globalisation économique et volonté d’avancer vers les normes européennes». Cette transition, ce point fragile de la transformation de la Turquie, ce  passage d’une identité à une autre, de la tradition à la modernité est parfaitement traduit par le titre de son livre Du loukoum au béton (chez Trans Photographic Press).

«Il me fallait réintroduire l’humain dans ces banlieues périphériques où, dit-elle tristement, les Turcs répètent nos erreurs: des barres, ni commerces, ni cafés, des infrastructures de transport quasi-inexistantes, un sentiment d’isolement prégnant.»

Profitant de ce que les contacts sont très faciles avec les jeunes, souvent désoeuvrés, au chômage, mais avides d’en apprendre sur l’Europe ou les Etats-Unis, elle entame la conversation et rapporte au cœur même du livre leurs mots, leurs rêves et leurs craintes.

Ce qui frappe, c’est le fort contraste entre ce que peuvent vivre ces jeunes et les images auxquelles ils sont quotidiennement confrontés dans les clips de pop turque, les vidéos qui tournent en boucle: belles voitures, bimbos blondes dénudées, couples enlacés.

«Ces jeunes sont tiraillés. D’un côté, ils regardent des clips qui leur expliquent que c’est ainsi qu’il faut vivre quand on est moderne, que pour être heureux il faut pouvoir danser en boîte, sortir avec les copains; de l’autre, ils ne peuvent même pas se promener main dans la main ou aller au cinéma avec leur petite copine sans faire jaser.»

Cette fille d’Italiens émigrés aux Etats-Unis a parfaitement compris ce à côté de quoi il ne faut pas passer:

«La Turquie est un pays en pleine mutation, la culture conservatrice musulmane en pleine transformation sans que l’on puisse encore vraiment deviner avec certitude ce que sera sa nouvelle identité.» 

Ses photographies inventent à leur manière la Turquie de demain, et la donnent à voir.

Ariane Bonzon

» Le grand format Du loukoum au béton

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