Culture

J’ai vu TOUT Star Trek et je peux vous dire quelle série et quel film sont les meilleurs

Matthew Yglesias, mis à jour le 28.02.2015 à 16 h 00

Mission: Explorer de nouveaux épisodes, s’aventurer là où (presque) aucun fan n’est jamais allé.

Star Trek Voyager.

Star Trek Voyager.

Leonard Nimoy est décédé vendredi 27 février, à l’âge de 83 ans, a annoncé sa femme au New York Times. Il était le fameux Spock de Star Trek, celui qui s’était sacrifié pour sauver le vaisseau Enterprise... Celui qui faisait le signe vulcain, «un "V" de la main qui s’ouvre entre le majeur et l’annulaire», rappelle Le Monde. «Un signe emblématique, inspiré, selon l’acteur, d’un signe de prière juive orthodoxe»

A la suite de son décès, nous republions cet article sur Star Trek, la fiction qui l'a rendu célèbre. 

Dans le deuxième épisode de la septième saison de la quatrième série télévisée Star Trek, Icheb, un extraterrestre adolescent vivant à bord d’un vaisseau de la Fédération depuis plusieurs mois après avoir été tiré des griffes des Borgs, demande dans un sanglot: «N’est-ce pas ce que font les gens sur ce vaisseau: s’entraider?»

C’est un épisode bien peu marquant de l’une des pires déclinaisons de la série, mais l’analyse de la situation offerte par ce jeune homme isolé et impressionnable a eu le mérite d’apporter une certaine clarté sur le projet tout entier. Star Trek est une œuvre conséquente: cinq séries télévisées, représentant en tout plusieurs centaines d’épisodes, auxquelles il faut ajouter 11 films (jusqu’ici) et d’innombrables romans, bandes dessinées et autres produits sous licence.

Même en me cantonnant aux séries télévisées et aux films, c’est une quantité astronomique d’images à visualiser. Toutefois, le pauvre Icheb a mis le doigt sur quelque chose en suppliant le capitaine Kathryn Janeway et le médecin holographique du vaisseau de le laisser subir une opération médicale dangereuse pouvant sauver un autre ex-Borg du vaisseau, qui fut jadis son mentor.

Ils acceptent parce qu’il a raison: les gens s’entraident vraiment sur Voyager, tout comme ils s’entraidaient déjà sur l’Enterprise, sur Deep Space Nine et sur les autres vaisseaux de la Fédération.

Les officiers de Starfleet aident les gens. Dieu les bénisse.

Les fans disent souvent que, plus qu’une simple série de science-fiction, Star Trek est avant tout une exploration approfondie de la condition humaine. Et il est vrai qu’au milieu de tous ces Vulcains, androïdes, hologrammes et métamorphes, c’est une vraie thématique de la série.

Toutefois, Star Trek a une approche très particulière de la condition humaine puisque, à en croire la saga, elle consiste en grande partie à participer à un projet continu de construction d’une société utopique. Bien que la majeure partie de Star Trek ait été produite dans les années 1990, la franchise ne s’est jamais départie de l’esprit optimiste de l’époque de son lancement, au milieu des années 1960. C’est une part importante de ce qui fait le charme de Star Trek.

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Nicholas Meyer, auteur et réalisateur des meilleurs films de Star Trek, a un jour écrit que «au pire du pire, Star Trek incarne une vision conservatrice de l’avenir, tendance pantalon de golf à carreaux, dans laquelle l’Homme blanc, les valeurs américaines traditionnelles et la diplomatie de la canonnière prévalent toujours (en dépit de quelques efforts pour la forme)». C’est peut-être vrai… mais dans les pires moments de la série seulement. À son meilleur, la série d’origine fait montre, non pas d’une arrogance en pantalon de golf, mais de l’optimisme des Trente Glorieuses.

Il semble assez injuste de reléguer le multiculturalisme de l’équipage du capitaine Kirk au rang d’«effort pour la forme», compte tenu du fait que ce même équipage était aux commandes de l’Enterprise à une époque où la ségrégation raciale était une question qui divisait encore la population aux États-Unis.

Incarnée par Nichelle Nichols, le lieutenant Uhura est une femme noire dont le nom signifie «liberté» en swahili. Elle était officier à bord de l’Enterprise à une époque où (sur terre, j’entends) il n’existait aucune femme astronaute ni même officier dans l’armée et où les personnages noirs à la télévision étaient plus souvent des domestiques qu’autre chose.

La présence de l’enseigne Pavel Chekov, fier patriote russe en charge de la navigation, est tout aussi surprenante compte tenu du contexte politique de l’époque. La série forçait les spectateurs à imaginer une résolution à l’amiable possible à la Guerre froide.

Plus important, encore, que ces pincées de diversité, il faut rappeler la nature même de la mission de cinq ans du capitaine Kirk: «Explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, de nouvelles civilisations et, au mépris du danger, avancer vers l’inconnu»[1].

La formule est devenue trop célèbre aujourd’hui pour ne pas sonner un peu cliché, mais elle est assez étonnante, si l’on y réfléchit bien. La Fédération, pour laquelle œuvre notre équipage bien aimé, est engagée dans une sorte de guerre froide avec l’Empire klingon. Néanmoins, son vaisseau le plus important n’est pas un bâtiment militaire et il n’a pas de programme politique bien déterminé à suivre.

Kirk établit des relations diplomatiques avec de nouvelles espèces en tentant de jouer un rôle constructif dans la galaxie. Il n’est pas là pour ouvrir de nouveaux marchés aux produits de la Fédération, ni pour prendre parti pour l’un ou l’autre camp dans les guerres locales. Les «valeurs américaines» qui triomphent dans l’univers de Star Trek sont celles qui unissaient les progressistes avant la guerre du Vietnam, les émeutes dans les grandes villes américaines et le scandale du Watergate.

Et si les messages de paix, de progrès et de tolérance peuvent sembler un peu nunuches aujourd’hui, il m’arrive de penser qu’il ne s’agit pas de mauvaises idées pour autant.

Certes, si on la regarde uniquement comme de la télévision, la série de départ est un peu faiblarde (les séries télévisées de 45 ans qui vieillissent bien ne sont pas légion). La continuité laisse à désirer, le décor est cheap et le jeu des acteurs un peu poussif. Échec commercial, la série s’arrêta au bout de trois saisons. Toutefois, elle revit le jour au cinéma, tout d’abord avec Star Trek, le film, qui était très dispensable (vraiment), mais gagna assez d’argent pour développer une excellente suite, puis encore deux autres très correctes.

Les films montrèrent clairement qu’un budget plus important et de meilleurs effets spéciaux pouvaient faire une grande différence. Grâce à un maquillage digne de ce nom (au lieu de postiches ridicules), les Klingons new look représentèrent un immense pas en avant. Star Trek II reprit le meilleur méchant de la série d’origine et l’amusant Star Trek IV montra que la tonalité politique emblématique de la saga pouvait être mise au goût des années 1980 (Kirk et son équipe se rendent à la fin du XXe siècle dans le but d’empêcher une catastrophe consécutive à l’extinction des baleines).

Ayant prouvé à Paramount qu’il existait un marché lucratif pour un Star Trek de qualité, le studio se lança dans la production de l’une des meilleures déclinaisons de la franchise: Star Trek: La Nouvelle Génération.

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Bien que, techniquement parlant, il s’agisse d’un spin-off ou d’une suite de la série d’origine, La Nouvelle Génération est, à bien des égards, le «vrai» Star Trek. La série a duré bien plus longtemps que la précédente (sept saisons) et a enregistré des audiences jamais vues auparavant pour une série distribuée par syndication plutôt que diffusée par un grand réseau national.

Dotée d’un budget digne de ce nom et avec au cœur la volonté de répondre aux besoins d’une base de fans conséquente, c’est La Nouvelle Génération qui a donné véritablement forme au mythe Star Trek. C’est aussi tout simplement l’une des meilleures séries de cette époque, de par ses personnages bien plus fouillés et son monde bien plus riche que dans les séries policières ou médicales qui dominaient alors le genre.

La Nouvelle Génération montre aussi que, dans l’univers de Star Trek, l’avenir est non seulement plus beau que le présent, mais il continue en outre à s’améliorer au fil du temps. Il n’y a pas de Russe sur le vaisseau de Jean-Luc Picard, mais il y a un Klingon –preuve d’un nouvel esprit d’amitié apparu entre la Fédération et l’Empire (dont on apprend les origines dans Star Trek VI).

L’équipage intègre également un aveugle dont la vue a été restaurée grâce aux progrès de la technologie, ainsi qu’un androïde officier pourvu de sentiments et doté des mêmes droits que les humains. La «mission» de l’équipage a la même envergure pacifiste que celle de Kirk et leur comportement est l’opposé exact de la diplomatie de la canonnière.

Il reste toutefois un problème: le nouveau vaisseau a été équipé d’un holodeck, appareil de divertissement qui met l’équipage étonnamment souvent en péril et qui s’avère être un outil particulièrement dangereux lorsqu’il est mis entre les mains de scénaristes paresseux.

En règle générale, Picard et l’Enterprise-D font face à des problèmes (Wesley est condamné à mort, Riker est retenu prisonnier sur une planète pré-distorsion, la mère de Troi vient lui rendre visite, Tasha Yar est contrainte à un mariage forcé…) qui pourraient être facilement résolus à coups de torpilles à photons ou en envoyant un commando, mais l’équipage cherche toujours à s’en sortir sans avoir recours à la violence.

Nous assistons également au fonctionnement pratique d’une économie socialiste post-rareté. Picard explique en effet dans Star Trek: Premier Contact que «l’argent n’existe pas au XXIVe siècle» et que «l’acquisition de richesses n’est désormais plus ce qui guide nos vies». Au lieu de cela, «nous travaillons pour nous améliorer, nous et le reste de l’humanité».

Et l’on imagine mal qu’il en soit autrement. Prenez par exemple la technologie miraculeuse du réplicateur (une machine capable de reproduire n’importe quoi à partir de rien, si ce n’est un peu de matière brute rudimentaire et d’énergie). Lorsque les ordinateurs et l’énergie peuvent se substituer à la production humaine, soit l’approvisionnement en énergie est contrôlé de façon démocratique par une société socialiste progressiste comme celle de la Fédération, soit elle tombe aux mains d’une petite clique et cela donne un autoritarisme fascisant, comme celui des Klingons, des Romuliens ou des Cardassiens.

Dans ces conditions, rien de ce qui ressemble au capitalisme tel que nous le connaissons ne pourrait survivre. Comme l’a écrit Marx dans sa Critique du programme de Gotha, la prospérité matérielle rendue possible par les améliorations technologiques est la condition nécessaire à un système économique régi par le principe «de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins». C’est le principe même selon lequel la Fédération fonctionne.

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La Nouvelle Génération remporta un tel succès qu’elle généra deux spin-offs, dont l’action est également située au XXIVe siècle. Star Trek: Deep Space Nine fut lancé alors que La Nouvelle Génération passait toujours à l’antenne et fut situé, géographiquement, à l’extrême limite de la Fédération. Star Trek: Voyager arriva quelques années plus tard, après l’arrêt de La Nouvelle Génération, mais sa diffusion et celle de Deep Space Nine se chevauchèrent durant plusieurs années.

Afin d’éviter que les énigmes ne s’entremêlent trop avec celles de Deep Space Nine, l’équipage de Voyager fut envoyé à l’autre bout de la galaxie et, suite à un accident spatial, resta bloqué dans le quadrant Delta, à des dizaines d’années de trajet de chez lui.

Les deux séries différaient énormément, tant dans leur ton que dans leur structure, mais surtout au point de vue de la qualité. Sur le plan narratif, Deep Space Nine est la série la plus ambitieuse de toute la saga Star Trek; elle est même parvenue à réaliser un bon épisode à holodeck («Ce n’est qu’une illusion»).

Voyager, en revanche, était une tentative quelque peu perverse de retrouver l’esprit de la série originale (de peur que nous l’ayons oubliée), qui n’avait en définitive pas remporté un grand succès. Sauf que cette fois-ci, les personnages se sont révélés moins intéressants.

En outre, les deux séries souffrent d’avoir été filmées durant la période adolescente des séries télévisées. Il existe aujourd’hui une frontière claire entre les séries centrées autour d’une intrigue principale (Breaking Bad, Game of Thrones) et celles construites autour d’intrigues uniques (Les Experts). Mais les choses étaient différentes à la fin des années 1990.

Deep Space Nine, à l’instar de Buffy contre les vampires et de X-Files, passe constamment d’une histoire principale à des one-shots figurant des extra-terrestres différents chaque semaine. Cette manière de faire est déconcertante pour le téléspectateur. L’histoire occupant les dix épisodes qui concluent la série est la meilleure suite que la saga n’ait jamais produite.

Mais elle passe après des années d’épisodes télévisés durant lesquelles l’histoire de la grande confrontation entre la Fédération et le Dominion était régulièrement interrompue par des histoires annexes. Certains de ces one-shots (notamment ceux qui se passent dans l’univers-miroir) sont amusants, mais d’autres sont absolument épouvantables (Sisko entraîne son équipe pour battre au baseball une équipe de Vulcains arrogants), voire tout simplement bizarres (Sisko se bat contre le racisme dans le secteur de la science-fiction des années 1950).

Au lieu de reprendre pour soi éléments les plus prometteurs de l’intrigue ambitieuse de Deep Space Nine, Voyager s’en éloigne. Sa localisation dans le quadrant Delta a permis aux scénaristes d’inventer de toutes nouvelles races d’extraterrestres. Encore mieux: les Borgs (méchants favoris des fans de Star Trek, trop rarement évoqués dans la série) vivant dans le quadrant Delta, ils pouvaient apparaître à tout moment. Malheureusement, le scénario était plutôt du type «l’extra-terrestre de la semaine».

Au fil des sept saisons, le vaisseau n’a jamais donné l’impression d’avancer. Dans l’avant-dernier épisode, l’équipage se trouve toujours à des dizaines d’années de trajet de chez lui (il sera finalement sauvé lors du dernier épisode par un deus ex machina). Le fait que ces deux derniers épisodes soient plutôt bons souligne le gros problème de la série: un peu mieux réfléchie, elle aurait pu être excellente.

Deep Space Nine, en revanche, se rattache à l’une des ramifications de l’intrigue de La Nouvelle Génération: la planète Bajor se retrouve sous l’occupation brutale de l’empire militariste cardassien, qui est en même temps impliqué dans un conflit territorial avec la Fédération. Juste avant que Deep Space Nine ne commence, la Fédération et Cardassia sont parvenus à un accord de paix qui inclut la libération de Bajor, mais en contrepartie, la Fédération accepte de céder certaines de ses colonies aux Cardassiens.

La série se déroule sur une station de la Fédération en orbite autour de la planète, qui vient tout juste de retrouver son indépendance, avec à côté 1) des Cardassiens hostiles et 2) un groupe de rebelles des anciens territoires de la Fédération, qui refusent de voir leurs maisons tomber aux mains de l’ennemi. Pire, la station orbitale s’avère être située à l’entrée d’un tunnel spatio-temporel qui mène au lointain quadrant Gamma et qui sert finalement de point d’entrée à des envahisseurs métamorphes.

En raison de cette prémisse (et aussi parce que l’une des principales têtes pensantes derrière cette histoire, Ronald Moore, a continué avec le reboot Battlestar Galactica), Deep Space Nine est souvent considérée comme étant la partie «sombre» de Star Trek. Par ailleurs, de nombreux fans accusent le capitaine Janeway, de Voyager, d’être une idéaliste niaise. Pourtant, l’optimisme progressiste est une thématique commune aux deux séries.

Dans Deep Space Nine, l’alliance des collaborateurs bajorans et des résistants est un thème majeur, tout comme la compassion pour les civils cardassiens. L’importance de conserver les libertés civiles même face à de réelles menaces pour la sécurité est également au centre de l’intrigue. La guerre dévaste de nombreuses planètes, mais sert, en fin de compte, de moteur au progrès social, conduisant à des réformes dans les Empires cardassien et klingon.

Dans un épisode en deux parties en marge de la trame narrative principale, Sisko et deux membres de son équipage reviennent sur la Terre du début du XXIe siècle, où ils aident la population à se révolter contre la complaisance qu’ont les puissants envers la pauvreté. Même les Ferengis finissent par rallier la cause et se mettent à instaurer l’égalité des sexes et l’État-providence. Les enjeux sociaux et politiques étaient généralement plus importants et plus explicites dans Deep Space Nine que dans les séries se déroulant sur l’Enterprise, mais l’optimisme y est toujours de mise.

Dans ses meilleurs moments, Voyager reprenait aussi les valeurs essentielles de Star Trek, même si la série était handicapée dès le départ par des personnages mal conçus. Le choix de Katherine Janeway (interprétée par Kate Mulgrew), capitaine de vaisseau alliant professionnalisme tranquille et rectitude morale, constituait notamment une prise de position, puisque c’était la première fois que l’on voyait une femme prendre la tête d’un équipage.

Ce dernier est d’ailleurs le plus varié de toute la saga Star Trek. Il est juste dommage que les auteurs aient oublié de rendre les personnages intéressants. B’Elanna Torres ramène plus ou moins le tempérament klingon à un simple mauvais caractère et Tuvok réduit la logique des Vulcains à une sorte de sarcasme condescendant. D’abord insignifiant, le premier officier Chakotay devient ensuite une sorte de stéréotype fade d’Amérindien qui, à l’occasion, a des visions qui lui permettent de résoudre ses problèmes (on notera qu’il n’y a plus ni chrétiens, ni musulmans, ni juifs dans l’avenir, mais que la culture amérindienne semble étrangement figée dans l’ambre). Harry Kim, enfin, est peut-être le personnage le moins intéressant de toute la franchise.

Au fil du temps, la série s’améliore considérablement. Les personnages ennuyeux sont mis de côté. L’hologramme médical d’urgence est amené à prendre une place de plus en plus importante. Sept personnages de Deep Space Nine rejoignent le casting. Le lieutenant Reginald Barclay, génie névrosé apparu dans plusieurs épisodes de La Nouvelle Génération, revient sur le devant de la scène en devenant l’un des meilleurs scientifiques du quadrant Alpha et en essayant d’entrer en contact avec Voyager. Mais malheureusement, la série propose trop d’épisodes à holodeck et ne bouscule jamais véritablement son héritage.

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En réponse au très faible taux d’audience enregistré à la fin de Voyager, Paramount décida de redonner un peu de souffle à la franchise en faisant une incursion dans le passé. Raconter l’histoire du premier vaisseau spatial Enterprise (le premier vaisseau de l’humanité à pouvoir voyager à une vitesse de distorsion facteur 5) était un moyen, pensaient-ils, de débarrasser la série de tout le jargon et des gadgets techniques et de recentrer l’histoire sur l’intrigue principale: la pure aventure du voyage dans l’espace.

C’est une bonne idée. Malheureusement, tout au long de sa courte existence, Enterprise n’a cessé de balancer entre deux concepts. C’est un prequel explorant les origines de l’univers Star Trek adulé par les fans. La série permet de suivre l’évolution mouvementée, mais bénéfique, de l’alliance Humains-Vulcains, ainsi que la formation de la Fédération des planètes unies.

Nous y découvrons aussi que les Humains se sont fourvoyés en s’associant avec les Klingons et pouvons profiter des efforts très amusants faits pour expliquer à l’intérieur de la série même, les changements de maquillage des personnages. Nous finissons par comprendre que les origines de la Directive Première sont liées à la culture d’une espèce composée de trois genres qui a tragiquement disparu. Nous voyons le buggy, la version 1.0 du traducteur universel, un équipage Starfleet pas encore rompu à la technologie du téléporteur, le «synthétiseur d’aliments» (remplacé plus tard par le réplicateur) et autres surprises.

Remonter le temps était censé débarrasser la série de tout son attirail de série culte. Mais, en fait, replacer le contexte narratif dans le passé n’a fait qu’exacerber ces tendances. Si les équipages Starfleet avaient participé à une Guerre froide temporelle à l’époque du voyage inaugural du premier vaisseau Enterprise, comment se fait-il que personne ne l’ait jamais mentionné au cours des nombreuses explorations dans le temps de la première série?

Comment se passionner pour une intrigue (qui a duré une saison entière) axée sur une super-arme xindi menaçant les terriens lorsque l’on a déjà vu dans de nombreux épisodes que la Terre se porte parfaitement bien dans l’avenir? Les mauvais résultats ont entraîné l’annulation de la série avant sa fin programmée. J’imagine que ce n’est pas ce qu’avaient les producteurs en tête lorsqu’ils parlaient de retrouver les racines de la saga.

Pourtant, malgré tous les défauts de la série, la quatrième saison, au moins, est à voir absolument pour les fans des premières (et meilleures) saisons. Ce sont  ces épisodes qui nous révèlent enfin les véritables origines de la Fédération et les raisons pour lesquelles elle a été basée sur la Terre en dépit de l’arrivée relativement tardive de cette dernière sur la scène du voyage par distorsion. C’est un récit à plusieurs niveaux, qui comprend des crises politiques sur Vulcain («Kir’Shara»), la médiation par l’Enterprise entre deux races en guerre («Rumeurs de guerre»), une coopération entre espèces contre les Romuliens («Pacte fragile», «Les pacifistes») et, enfin, la confrontation avec des politiciens xénophobes sur Terre («L’enfant», «Terra Prime»). Cela souligne encore l’idée que le plus grand des pouvoirs dans le quadrant Alpha repose, et ce depuis le début, sur des missions de paix et de diplomatie plutôt que sur des conquêtes.

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Ensuite est sorti Star Trek, le reboot de J.J. Abrams. Les films de La Nouvelle Génération montrant un succès en baisse, Paramount prit la décision spectaculaire d’autoriser une nouvelle équipe créative à faire purement et simplement table rase de la chronologie de l’histoire. Pour un fan comme moi, le résultat fut aussi excitant qu’épouvantable. Abrams nous offrit un spectacle agréable d’aventures spatio-temporelles qui, après des années d’échecs, avait clairement de quoi séduire le public.

Mais le prix à payer était élevé. Jusqu’ici, les voyages dans le temps, comme toutes les autres technologies du futur, pouvaient être terrifiants en théorie, mais, dans la pratique, tout se passait toujours bien. Et voilà qu’un univers entier (toutes les aventures de Kirk, Picard, Sisko, Janeway, etc.) était balayé d’un revers de la main pour les besoins d’un réalisateur qui, selon ses propres dires, n’était même pas un vrai fan de Star Trek. En outre, aussi divertissant ait été le film, il n’avait pas de lien véritable avec les thèmes caractéristiques de la saga.

De plus, même si, ayant remporté un succès commercial certain, les films avaient sauvé la franchise, la vraie place de Star Trek a toujours été la télévision. Le cinéma nécessite ce qu’Abrams a offert: de l’action, du suspense et du spectacle. Mais cela convient moins à la thématique principale de la série: décrire, avec force détails, la vie dans un avenir meilleur.

L’Utopie impose des moments de calme et de tranquillité, avec des épisodes, au hasard, à propos d’un androïde qui se prend d’affection pour un chat ou sur les projets d’un barman pour augmenter ses revenus. On ne peut pas faire un film de science-fiction qui marche en parlant uniquement de personnes assises dans une salle de conférence pour débattre des solutions pacifiques à apporter à la résolution d’un problème – mais un film annoncé comme étant principalement une succession de batailles spatiales palpitantes ne peut correspondre à ce qu’est vraiment Star Trek. Une bande de gentils qui se servent de technologies avancées pour aider les gens? Il faut croire que cela ne peut marcher que sur le petit écran.

J’espère donc que le succès du film d’Abrams permettra le retour triomphal à la télévision que Star Trek mérite. J’espère aussi que cette fois-ci, ils le feront correctement. Passez-le sur le câble, où les séries de niche peuvent faire de beaux scores, et donnez-nous des intrigues développées qui durent le temps de saisons courtes.

L’épisode de Mad Men le plus vu de toute la série, le premier de la saison 5, a attiré 3,5 millions de téléspectateurs, un résultat que même la série ratée Enterprise a dépassé avec la majorité de ses épisodes. Il est scandaleux qu’à l’âge d’or des séries télévisées de niche, nous ne puissions plus voir aucune série de l’univers Star Trek, qui a quasiment inventé ce type de télévision.

Je vais continuer à rêver que les films d’action interstellaires d’Abrams permettront, au moins, de faire revivre le vrai Star Trek. Celui où les canons laser règlent rarement quoi que ce soit, où la chronologie est toujours retrouvée et où une navette spatiale et son équipage errent sans but réel à travers l’espace afin d’explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, de nouvelles civilisations, là où… pour tout dire, quelques hommes (et femmes) se sont déjà aventurés, mais où nous aimerions tant qu’ils retournent encore et encore.

Matthew Yglesias

Traduit par Yann Champion

[1] Note du traducteur: Il s’agit de la traduction originale dans la série doublée en français (il en existe une variante avec «reculer l’impossible»). La version de la série animéedans un univers où, jusque-là, personne ne s’est aventuré») est plus proche de la version originale («to boldly go where no man has gone before», que l’on pourrait traduire littéralement par «s’aventurer là où aucun homme n’est jamais allé»). Retourner à l'article

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