Culture

«Free Nelson Mandela»: la chanson et le concert qui ont «libéré» le héros de la lutte anti-apartheid

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 16.06.2015 à 16 h 58

Le single sorti en 1984 par les Specials et le concert géant organisé à l'initiative de leur leader Jerry Dammers à Londres en 1988 sont parfois cités parmi les facteurs qui ont contribué à la libération du futur président sud-africain.

Détail de la pochette de «Free Nelson Mandela» des Specials.

Détail de la pochette de «Free Nelson Mandela» des Specials.

«Les disques Madiba se vendent bien. Un disque réclamant la libération de NM a fait une entrée fracassante au hit-parade après seulement une semaine. Free NM par les Specials, un groupe multiracial, se classe numéro 4 dans les charts de Capitol Radio et numéro 68 dans les charts nationaux.»

Le 15 mars 1984, Nelson Mandela écrit ces lignes sur le calendrier qui lui sert de pense-bête à la prison de Poollsmoor, où il a été transféré depuis Robben Island deux ans plus tôt. Le single qu'il mentionne, Nelson Mandela, également sorti aux Etats-Unis sous le titre, plus connu, de Free Nelson Mandela, est aujourd'hui classé régulièrement parmi les chansons protestataires les plus importantes de l'histoire de la musique.

Dans sa somme consacrée au sujet, 33 révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons, le journaliste Dorian Lynskey écrit ainsi:

«Si on peut dire d'une protest song qu'elle a eu un effet tangible sur son sujet, c'est de Nelson Mandela. Elle n'a pas exactement fait sortir Mandela de prison à elle seule, mais elle a accru de manière unique la conscience de son calvaire et a aidé à faire de la lutte contre l'apartheid une des causes qui a défini les années 1980.»

Le calendrier rempli par Mandela à Pollsmoor (cliquer ici pour voir en grand la mention des Specials) / Nelson Mandela Centre of Memory

Si Mandela croupit en prison depuis vingt-deux ans au moment de la sortie du disque, son calvaire n'est alors connu de Jerry Dammers, le compositeur de la chanson, que depuis peu de temps. Le 17 juillet 1983, le leader des Specials, qui travaille sur un morceau influencé par des sons africains pour le troisième album du groupe, se rend à Africa Sounds, un concert organisé pour les 65 ans de Mandela par le mouvement anti-apartheid dans le nord de Londres. Là, les tracts distribués et les «Free Mandela!» scandés par la foule pendant le concert du trompettiste Hugh Masekela lui font connaître le sort du leader sud-africain.

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Dès la fin des années 1960, pourtant, le jeune homme manifestait et collait des autocollants de protestation contre une tournée des Springboks dans son pays. Mais au début des années 1980, comme l'explique Dorian Lynskey, «le mélomane britannique moyen était plus familiarisé avec Steve Biko, l'activiste noir mort en détention en 1977» et auquel Peter Gabriel, entre autres, avait consacré un single.

La conscience du destin de Mandela, sous le slogan «Free Mandela», s'accroît cependant à cette époque, notamment sous l'impulsion du leader en exil Oliver Tambo ou du journaliste Percy Qoboza: des campagnes de presse, des pétitions, des résolutions du Conseil de sécurité et de l'Assemblée générale de l'ONU le mentionnant nommément ou la célébration de dates symboliques, comme ses 60e et 65e anniversaires et les 20 ans de sa détention, en font le héros du mouvement anti-apartheid.

«21 années de prison/Des chaussures trop petites»

L'ode que va lui composer Dammers sera la dernière chanson des Specials qui, entre ruptures sentimentales et professionnelles, implosent complètement, après avoir déjà dû se rebaptiser The Specials A.K.A. avec le départ, trois ans plus tôt, de trois de leurs membres fondateurs. Pour résoudre ses problèmes d'inspiration, le musicien appelle Elvis Costello, producteur cinq ans plus tôt du premier album du groupe:

«Elvis, j'ai une bonne chanson mais tout est si chaotique... Peux-tu venir et t'en occuper?»

«Je voulais désespérement que cette chanson soit enregistrée avant que tout ne se casse la figure parce que je sentais que c'était important», expliquera-t-il. Nelson Mandela est mise en boîte en seulement quatre jours avec le renfort de Rankin' Roger et Dave Wakeling, du groupe ska The Beat, de membres du collectif Afrodiziak et de Lynval Golding, un des fondateurs des Specials, temporairement de retour.

Publicité pour la sortie britannique de Nelson Mandela

La chanson n'a pas le brio des chefs-d'oeuvre précédents des Specials (Hey Little Rich Girl, Rat Race ou Ghost Town, numéro un des charts en 1981). Dans son essai Rip It Up and Start Again, le journaliste Simon Reynolds considère d'ailleurs que les derniers singles du groupe «témoignent de sentiments admirables, mais leur exécution sonore manque de quasiment tout ce qui rendait les Specials spéciaux».

Avec son titre-slogan scandé en choeur(s), son air aussi joyeux que le sujet est grave, joué en boucle (Dammers dira que la chanson «n'aurait pas pu avoir une mélodie plus simple») et des paroles directes comme un tract («21 années en captivité/Des chaussures trop petites pour ses pieds/Son corps maltraité, mais son esprit toujours libre/Vous êtes tellement aveugles que vous ne pouvez pas voir»), Nelson Mandela réunit en tout cas tous les ingrédients du tube militant.

A sa sortie, la chanson atteint la neuvième position dans les charts britanniques et est aussi un succès clandestin en Afrique du Sud, où elle est diffusée par l'ANC dans les stades de football grâce à des hauts-parleurs dissimulés dans la foule.

Une publicité pour la réédition de Free Nelson Mandela publiée en 1985 dans Billboard Magazine

«Si Nelson Mandela n'était pas rentré dans les charts, j'aurais eu l'impression d'avoir échoué», expliquera Dammers. «Free Nelson Mandela a été une réussite parce qu'elle a effectivement accru l'ampleur du mouvement anti-apartheid en Angleterre. [...] Jerry Dammers a imprimé dessus l'adresse du mouvement anti-apartheid AAM et cela a provoqué un afflux de lettres et de demandes sur le sujet», affirmera de son côté Elvis Costello au magazine Spin en 1989. Ainsi que de prises de position de musiciens: en 1985, Stevie Wonder dédie à Mandela son Oscar de la meilleure chanson de film pour I Just Called To Say I Love You; Santana, Youssou N'Dour ou Johnny Clegg (le célèbre Asimbonanga) lui composent des chansons.

Boycott et concert gratuit

Quant à Dammers, le morceau constitue le point de départ d'un engagement dans la durée contre l'apartheid. En avril 1986, le musicien fonde avec Dali Tambo, le fils d'Oliver Tambo, l'association Artists Against Apartheid, calqué sur le Artists United Against Apartheid des Etats-Unis, qui a sorti l'année précédente l'album militant Sun City.

Pour aider ses collègues musiciens à appliquer le boycott culturel envers l'Afrique du Sud, Dammers leur fournit un contrat-type à signer avec les maisons de disques, d'où la présence, sur des pochettes d'albums de l'époque, de formules comme «The Style Council are anti-apartheid» ou «This record is NOT for sale in South Africa». Une pratique qui fournira l'occasion d'une polémique avec Paul Simon, sévèrement critiqué par Dammers pour avoir enregistré son album Graceland à Johannesburg.

A l'été 1986, le musicien organise aussi un concert gratuit anti-apartheid, Freedom Beat, dans le parc de Clapham à Londres. Une première version, très militante (le Style Council, le folkeux contestataire Billy Bragg ou Big Audio Dynamite, le groupe de Mick Jones du Clash, sont à l'affiche), de ce qui sera, deux ans plus tard, son plus gros coup: organiser un concert géant pour le 70e anniversaire de Nelson Mandela, dans un pays où le gouvernement Thatcher soutient le pouvoir ségrégationniste de Pieter-Willem Botha et considère l'ANC comme une organisation terroriste.

Harry Belafonte, l'un des artistes américains les plus engagés contre l'apartheid, présente à l'époque l'évènement comme «le concert de rock le plus spectaculaire depuis le Live Aid» tandis que la presse le surnomme «le concert du siècle»: 72.000 personnes rassemblées dans le stade de Wembley, onze heures de musique, une diffusion télévisée dans 60 pays et 3,6 millions de dollars levés pour l'AAM et des organisations de charité.

Sur l'affiche, des stars en pagaille (Sting, George Michael, Whoopi Goldberg, Bryan Adams, Whitney Houston...) ainsi que Tracy Chapman, à qui le concert sert de rampe de lancement.

Et surtout les Simple Minds, alors au sommet commercial de leur carrière: leur présence servira à monter l'évènement, pour lequel ils composent la chanson Mandela Day et reprennent avec Dammers Free Nelson Mandela, qui devient un des surnoms du concert.

Avec le recul, cette soirée du 11 juin 1988 constitue un des sommets de la vague du rock humanitaire née en 1971 lors du concert pour le Bangladesh. Avec toutes les ambiguïtés du mélange entre musique, humanitaire et politique: la Fox, qui diffuse le concert aux Etats-Unis, l'expurge ainsi des tirades politiques les plus visibles contre le «terrorisme» ou le «racisme constitutionnalisé» du régime sud-africain, au point que l'Américain Little Steven Van Zandt déplorera que «ce qui a été diffusé aux Etats-Unis était juste un concert».

«Que va chanter Nelson Mandela?»

Un affadissement qui résulte d'un choix délibéré de Tony Hollingsworth, le promoteur de l'évènement: «L'idée était de faire quelque chose d'aussi léger qu'une fête d'anniversaire, [...] ce n'était pas "des sanctions tout de suite"», se justifiera-t-il.

Hollingsworth a notamment bataillé avec les organisations anti-apartheid britanniques pour que le concert soit centré sur Mandela, dont il disait vouloir faire un «logo», plutôt que sur l'ensemble des prisonniers politiques. Interviewé en juin dernier par Al Jazeera, il se souvenait avec incrédulité de ce que lui avait lancé à l'époque un agent californien ignorant tout du «héros» du concert:

«Que chantera-t-il, Tony? Que va chanter Nelson Mandela?»

«Tout, des posters aux images au fond de la scène, attire l'attention sur Nelson Mandela», expliqua de son côté au New York Times Jim Kerr des Simple Minds.

«Alors qu'il est devenu le symbole de la lutte en Afrique du Sud, le niveau d'ignorance de qui il est reste étonnant. Après avoir regardé ce show, personne ne devrait pouvoir oublier qui il est et ce qu'il croit.»

L'homme était devenu une marque, et les marques soutenait l'homme –y compris Coca-Cola, sponsor du concert tout en étant très critiqué à l'époque pour ses activités en Afrique du Sud.

L'affiche du concert du 11 juin 1988

Si le concert fut analysé sans indulgence à l'époque par la presse (le New York Times évoqua par exemple «un mélange piteux de bonnes intentions, de censure politique et de show-business», une tentative de faire «un concert aussi apolitique qu'une fête d'anniversaire, quand bien même la fête concernait un des prisonniers politiques les plus célèbres du monde»), son promoteur estime aujourd'hui qu'il a contribué, avec les sanctions économiques et culturelles, à faire éclater la «bulle» autour du régime sud-africain.

La une de Libération du 17 avril 1990, au lendemain du concert célébrant la libération de Mandela

Mandela sera libéré moins de deux ans plus tard, le 11 février 1990. Un nouveau concert sera alors organisé à Wembley pour célébrer l'évènement et lui donnera l'occasion de venir féliciter backstage ses «libérateurs»:

«Votre contribution nous a énormément inspirés. Votre message peut atteindre des endroits où l'on ne s'intéresse pas nécessairement à la politique, et peut aller plus loin que nous, les hommes politiques, pouvons l'amener. Nous vous admirons, nous vous respectons et, par dessus tout, nous vous aimons.»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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