Monde

Brigades rouges: l'Italie vit toujours avec le fantôme d'Aldo Moro

Margherita Nasi, mis à jour le 21.06.2013 à 14 h 31

On aura tout dit pour tenter de donner un sens à ces 55 jours qui ont abouti à l’assassinat de cet homme politique plusieurs fois président du Conseil. Et le dossier n'est pas clos.

Communiqué des Brigades rouges annonçant qu'ils allaient tuer Aldo Moro. REUTERS/Stefano Rellandini

Communiqué des Brigades rouges annonçant qu'ils allaient tuer Aldo Moro. REUTERS/Stefano Rellandini

C'est une image qui hante la mémoire collective des Italiens: le corps de Aldo Moro, retrouvé mort dans le coffre d’une Renault le 9 mai 1978. C’est aussi un événement clé de l’histoire italienne: l’assassinat, après 55 jours de captivité, du président de la Démocratie chrétienne par les Brigades rouges.

Trente-cinq ans plus tard, un des cas les plus délicats de la République italienne est toujours ouvert. Les brigadistes n’ont pas tout dit. Les livres, le cinéma, la télévision, le théâtre, se sont emparés de cette histoire, offrant les théories les plus disparates. A tel point qu’en Italie, un terme a été forgé dans les années 1970 pour désigner l’explication d’un événement par des hypothétiques motivations derrière les événements: la «dietrologia», littéralement, «derrièrologie».

Le cas Moro est probablement celui qui a fait foisonner la «dietrologia». On aura tout dit pour tenter de donner un sens à ces 55 jours qui ont abouti à l’assassinat de cet homme politique plusieurs fois président du Conseil.

La liste de théories que peut dresser Vladimiro Satta, documentaliste pour la Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme et les massacres entre 1989 et 2001, est longue: on a régulièrement accusé Giulio Andreotti (dirigeant de la Démocratie chrétienne) d’avoir voulu la mort d’Aldo Moro; on a avancé l’hypothèse d’un «superkiller» étranger aux Brigades rouges; on a pu dire qu’un accord avait été conclu entre les brigadistes et l’Etat, avec l’argent de l’Eglise, accord tombé à l’eau à la suite d'un mystérieux événement de dernière minute; on a accusé les Brigades rouges d’être en réalité des fascistes déguisés; ou, inversement, une création du pacte de Varsovie, on a pu dire que les brigadistes se sont fait manipuler par des forces extérieures (la CIA, le KGB, voire les deux, ou encore les services secrets israéliens ou tchécoslovaques); on a évoqué la thèse d’un complot franco-britannique pour protéger les intérêts des deux pays dans la Méditerranée.

Comprendre le pourquoi du comment

L’Etat italien n’est pas épargné: les Brigades rouges auraient été autorisées à tuer Moro à condition qu’elles révèlent aux autorités les secrets d’Etat et sur l’Otan que leur aurait confiés l’otage. Ou encore, les terroristes auraient été conditionnés par la loge maçonnique P2 qui était contre une alliance entre le Parti communiste et la Démocratie chrétienne: dans les années 1970, Moro militait pour un accord, appelé le compromis historique, visant à rapprocher les deux partis rivaux de l’Italie, le Parti communiste et la Démocratie chrétienne.

Photo d'Aldo Moro prise pendant sa captivité, entre le 16 mars et le 9 mai 1979, par les Brigades rouges via Wikimedia Commons

Ces théories ont vu le jour dès l’enlèvement de Moro. «A partir de mars 1978 se développent une série d’interprétations, des plus sauvages aux plus majoritaires, rappelle Hervé Rayner, docteur en sciences politiques et auteur d’un texte sur les théories du complot dans les interprétations du terrorisme en Italie. C’est quasiment tout un pays qui pendant 55 jours va essayer de comprendre le pourquoi du comment

Ces théories survivent à Moro. Pas plus tard que cette année, Ferdinando Imposimato publie un livre à révélations: dans I 55 giorni che hanno cambiato l’Italia (Les 55 jours qui ont changé l’Italie), ce magistrat et homme politique assure que les services secrets italiens savaient où était détenu l’homme d’Etat.

Mais pourquoi l’affaire Moro a-t-elle déchaîné autant de controverses interprétatives? «Moro était l’homme politique italien le plus important à l’époque, ainsi que celui qui avait réalisé une opération politique délicate visant à rapprocher les communistes italiens du gouvernement», rappelle Agostino Giovagnoli, auteur de Il caso Moro, una tragedia repubblicana (Le cas Moro, une tragédie républicaine). Il faut aussi prendre en compte la singularité de cet événement.

«L’homme politique le plus important est enlevé et tué et l’Etat ne peut rien faire, même si on sait que ses ravisseurs n’étaient aussi organisés que ce qu’on ait pu croire. Dans l’histoire républicaine, aucun autre événement n’est comparable au cas Moro, jamais la classe politique n’a été défiée de telle façon

Et puis l’affaire Moro comporte bien des zones d’ombre. «Elles concernent le groupe de brigadistes qui enleva Moro. Nous savons qu’il y eut des divisions internes, mais nous ne savons pas pourquoi c’est la volonté de le tuer qui a prévalu», explique Agostino Giovagnoli. «Il y a également des interrogations sur l’enlèvement: combien d’hommes y ont participé? Un prêtre a-t-il été admis dans la cachette de Moro?», poursuit-il. Sans parler des motivations des Brigades rouges, de leurs contacts avec des services secrets étrangers, ou encore de l’incapacité des services italiens.

Des complots «ordinaires»?

Pour autant, pas de quoi verser dans le complotisme. C’est du moins ce qu’estime Vladimiro Satta. C’est d’ailleurs pour contrer ce qu’il taxe de «marée de conjectures» qu’il a écrit Il caso Moro e i suoi falsi misteri (Le cas Moro et ses faux mystères). Pour lui, rien de vrai dans toutes ces théories:

«Le cas Moro, dans le cadre du terrorisme, est un de ceux sur lesquels on a fait le plus de lumière

Toutefois, s’il trouve «la prolifération de thèses excessives», Satta estime qu’il est sain d’avoir, autour d’événements historiques de grande portée, des opinions différentes.

Hervé Rayner va encore plus loin. Le spécialiste de l’Italie à l’Institut d’études politiques et internationales de l’université de Lausanne ne nie pas l’existence de complots.

«Les complots, c’est quelque chose de très ordinaire, c’est la base de la lutte politique. A fortiori dans un contexte de guerre froide. Ainsi, l’appartenance de la plupart des hauts officiers du renseignement et de la police à la loge P2 est avérée. Pareil pour la manipulation des brigades rouges: il y a bien eu un faux communiqué brigadiste réalisé par le ministère de l’Intérieur

Pour autant, Reyne ne justifie pas la «naïveté» de ces théories:

«Les années de plomb, ce sont des gens qui essaient de se manipuler les uns les autres. Or souvent les théories du complot sont à sens unique

Par exemple, on voudrait tout lire selon la clé d’interprétation qui verrait les structures de l’Otan manipuler l’extrême droite, l’extrême gauche, le Parti communiste, pour mener leur stratégie.

«Alors que précisément parce qu’ils sont ordinaires, il y a des complots dans tous les sens. Sans doute que les cercles atlantistes ont suggéré ou financé des attentats d’extrême droite, mais ces structures ont elles-mêmes été manipulées. Il faut rappeler qu’il s’agit de relations sociales, pas de plans écrits sur papier qui n’ont ensuite qu’à être exécutés.»

Ce que ces théories nous disent de l'Italie d'alors

En revanche, là où ces théories deviennent intéressantes, c’est qu’elles disent quelque chose sur l’Italie de ces années. Elles sont, selon Vladimiro Satta, révélatrices d’une spécificité culturelle.

«Certes il existe des théories du complot aussi dans d’autres pays. Aux Etats-Unis, elles tournent essentiellement autour de l’assassinat de John F. Kennedy en 1963. Et c’est en France que sont nées les théories autour des attentats du 11-Septembre. Cela dit, il me semble qu’en Italie, ces théories ont bien plus d’écho qu’ailleurs

Pourquoi? Vladimiro Satta cite la méfiance des Italiens à l’encontre des autorités ainsi que «le sectarisme, qui pousse à attribuer avec légéreté à l’adversaire politique tout type d’abomination».

Pour comprendre la prolifération de ces lectures cryptologiques, il faut aussi revenir sur l’histoire italienne. Sur le poids du fascisme notamment:

«Les acteurs des années de plomb ont à l’esprit un régime fasciste qui a duré plus de 20 ans. Et une bonne partie des forces de l’ordre ont grandi sous le fascisme. Pour les militants de gauche, c’est un argument de poids pour dire qu’il s’agit d’un appareil répressif en collusion avec les poseurs de bombe d’extrême droite que les dirigeants tentent de couvrir.»

L’apparition en Italie, dans les années 1960, d’un journalisme d’investigation va encore ajouter un ingrédient à la mayonnaise complotiste. En 1967, l’hebdomadaire l’Espresso révèle que trois ans auparavant, l’Italie a échappé à un coup d’Etat, le plan Solo. Il y avait donc un climat conspirationniste avant même le premier attentat des années de plomb. On voit alors apparaître un nouveau genre de journalisme, basé sur les contre-enquêtes, les écoutes de fréquences radio des carabinieri...

«Il y a des journaux qui se vivent comme à la recherche de vérités cachées, et ce genre sera repris par l’extrême gauche, par exemple dans le journal de Lotta Continua» (un des mouvements d’extreme gauche les plus durs dont les chefs étaient notamment Erri de Luca et Adriano Sofri, NDLR), raconte Rayner. Même les sciences sociales ont contribué à l’épanouissement de lectures cryptologiques des années de plomb en travaillant «sur les pouvoirs invisibles», ajoute Rayner.

Et puis, bien évidemment, il y a les associations de parents de victimes. «Quand, quarante ans après les faits, on n’a toujours pas de coupable désigné par la justice, que les massacres restent sans responsables sur le plan pénal, on comprend que les parents de victimes se réfugient dans les théories du complot», dit Rayner. Ces théories recouvrent alors une utilité sociale:

«Si j’étais un parent d’une victime de l’attentat de la gare de Bologne, il me serait humainement difficile de ne pas verser dans le conspirationnisme

Et ce qu'elles nous disent des années 1990

Et puis l’art aussi s’en est mêlé: Rayner cite quelques-uns des artistes qui s’y sont intéressés: Pasolini, dont les accusations font la une du Corriere della Sera. Francesco Rosi, avec son film sur l’affaire Mattei. Dario Fo, qui fait une pièce de théâtre, Mort accidentelle d'un anarchiste, après piazza Fontana sur la mort de Pinelli. Giorgio Gaber qui évoque Aldo Moro dans une de ses chansons. Et puis certains de ces acteurs s’exposent à des représailles: Franca Rame, compagne de Dario Fo, est violée, Pasolini mystérieusement assassiné, un des collaborateurs de Francesco Rosi se fait enlever et tuer par la mafia...

Il y aussi la publication quasi continue de témoignages écrits par des militants d’extrême gauche ou d’extrême droite, par les victimes, les magistrats, les avocats... Ce qui ne va pas forcément dans le sens de l’objectivité.

«Presque tous les brigadistes, parmi les plus connus, ont écrit, rappelle Rayner. Tout comme les membres de Lotta Continua. Ces témoignages sont dominés par des enjeux de type mémoriel, judiciaire ou politique. La mise à distance est quasiment impossible

Les choses changent doucement, notamment parce que les historiens mais aussi les journalistes commencent à faire un travail prosopographique et s’intéressent aux trajectoires des acteurs des années de plomb, aux liens qu’ils entretiennent les uns avec les autres, à l’évolution des rapports de force.

Agostino Giovagnoli évoque lui aussi une avancée dans la réflexion sur les années de plomb.

«Les raisons, essentiellement politiques, qui alimentaient ces théories complotistes, n’ont plus raison d’être

Si la lecture complotiste était très en vogue dans les années 1990, c’est aussi parce que la gauche affrontait une profonde crise d’identité après 1989. Comment justifier notamment les liens entre le Parti communiste et l’Union soviétique? La négation de la démocratie italienne est une réponse commode. Si l’Italie n’était pas une démocratie pendant la Guerre froide, les extrémismes sont plus acceptables. «Le cas Moro devient donc l’exemple parfait pour prouver l’absence de démocratie en Italie», poursuit Agostino Giovagnoli. Pour lui, les 20 dernières années de politique italienne se sont ainsi construites en opposition à la période précédente, constamment critiquée en raison de l’absence de démocratie.

«Mais aujourd’hui, le cycle historique commencé en Italie dans les années 1990 et qui a vu Berlusconi prendre le pouvoir est en train de se clore.»

Et la nouvelle histoire pourrait s’accompagner d’une nouvelle historiographie. Les jeunes qui étudient ces événements aujourd’hui sont nés après cette époque et sont donc vierges de tout le carcan politique qui a accompagné ces années. Ceux qui vont faire le futur de l’Italie vont peut-être aussi refaire son passé. Période Moro comprise...

Margherita Nasi

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