Quand le jeu vidéo rencontre le marché

Le 13 juin aura lieu à Paris la première vente en Europe et sans doute au monde de jeux vidéo par un commissaire priseur. Elle intervient quelques mois après l'entrée polémique des jeux vidéo au MoMA de New York. Une nouvelle forme d'art?

Aquarelle originale de Yoshitaka Amano représentant Firion de Final Fantasy II en couleur.

- Aquarelle originale de Yoshitaka Amano représentant Firion de Final Fantasy II en couleur. -

Art, design ou simple passe-temps? Le jeu vidéo n’en finit pas de provoquer les interrogations et les polémiques. La spectaculaire entrée de 14 jeux dans les collections du Museum of Modern Art de New York à l’automne dernier, suivie de la première présentation de la collection lors de l’exposition Applied Design au mois de mars, a incontestablement changé la donne.

Elle a fait franchir au jeu vidéo une étape, lui a donné une légitimité artistique.

Pour Camille Coste, commissaire priseur de la maison de vente Million, qui propose le 13 juin, à Paris, la première vente aux enchères en Europe et sans doute au monde consacrée au jeu vidéo et à son univers, la démarche répond à une même attente. Il s'agit par une première mise en forme, historique, répondant à des critères qualitatifs dans un catalogue de 350 lots de répondre à une demande de plus en plus pressante.

Affrontements idéologiques

Mais le jeu vidéo pose problème. Il provoque des affrontements quasi idéologiques quant à sa place réelle ou désirée dans notre société. Il veut conquérir de nouveaux territoires et prétendre à devenir un art, le 10e. Une ambition qui n’est pas du tout du goût des critiques d’art. A l’automne dernier, le critique Jonathan Jones dans The Guardian interpellait le MoMA refusant de considérer le jeu vidéo comme de l’art. Il affirmait qu'il ne s'agit pas d'un «acte d'imagination personnelle».

Pour d’autres, l'arrivée de jeux vidéo dans une grande collection de musée est considérée comme la confirmation, ultime, de l’acceptation en tant que forme d'art «légitime». Le MoMA présente les 14 jeux vidéo qui font désormais partie de sa collection, en attendant les 25 jeux qui devraient suivre. Au total, 40 jeux appartiendront à la collection permanente du musée au même titre que La Nuit Etoilée de Vincent Van Gogh ou Number 31 de Jackson Pollock.

Paola Antonelli, conservateur au Département d’Architecture et Design, est à l’origine de ses entrées au musée de New York. «Sont-ils de l’art? Ils le sont bien sûr... Je crois que le design est l’ultime forme de l’expression créative», avant de décrire les jeux vidéo comme la forme la plus pure du design interactif.

«Ils ne sont altérés par aucune forme de fonction ou de finalité.»

Les jeux sélectionnés par le MoMA ne l’ont pas été au hasard. Plusieurs critères ont été définis: qualité visuelle, expérience esthétique provoquée par chaque jeu, élégance du code algorithmique, comportement interactif du joueur à chaque partie, etc.

Comme chaque nouvelle pièce entrant dans le musée, affichage, conservation, ici numérique, rendue plus complexe par la nature interactive de jeux, ont été étudiés avec l’aide d’experts. Le département du Design a fait appel à des juristes, historiens et critiques. Quant à la présentation, Paola Antonelli a volontairement choisi des écrans sobres en refusant d’utiliser des consoles de type arcades qui auraient pu sans aucun doute provoquer des élans nostalgiques parmi les visiteurs, ce qu’elle refusait.

«Pacman», «Tetris», «Sims», «Donkey Kong», «Super Mario»...

Dans les 14 premiers jeux choisis par la conservatrice du MoMA, on retrouve notamment Pacman (1980) et Tetris (1984)  mais aussi les Sims (2000) et Katamari Damacy (2004). Dans la liste des jeux que Paola Antonelli voudrait faire entrer, certains sont encore plus anciens: le premier jeu créé dans un des laboratoires du MIT, (Massachusetts Institute of Technology) Spacewar! (1961), un assortiment de jeux pour la console Magnavox Odyssey (1972), Pong (1972),  la première version du jeu Snake (dans des années 1970) Donkey Kong (1981), Super Mario Bros. (1985) ou La Legende de Zelda (1986) ou le plus récent Minecraft (2011).

A Paris, le catalogue établi par Camille Coste, se veut pionnier. Cette vente sera la première en Europe, sinon dans le monde. Patiemment, il a accumulé les contacts, repéré la pièce historique, rare, en parfait état ou mieux encore neuve. La provenance comme dans toute vente aux enchères a aussi son importance. Un seul mot d’ordre: la qualité. La vente proposera des jeux, des consoles comme la Magnavox Odyssey (USA), la version originale datant de 1972 produite durant une période courte, 5 mois, ou la toute première version de la même console importée en France, datant de 1974-75. Une pièce rarissime, puisqu’il n’en existe que deux exemplaires.

On trouve également au catalogue un exemplaire du jeu Pong de Sears (1975) datant du tout début de la production ainsi que la premier modèle de console Pong vendue par Atari issus d’une production pilote de quelques milliers d'exemplaires à partir de septembre 1975, reconnaissables aux contours argentés des boutons. Moins de 10 consoles auraient survécues jusqu'à aujourd'hui.

Bien entendu, les jeux sont également proposés comme cet ensemble de 10 jeux pour l’Odyssey accompagné des shipping box estampillées «Magnavox».

Il y a bien sûr une partie historique, des consoles des années 1970, ou la première console Nintendo. Certaines pièces sont exceptionnelles, elles sont proposées par des collectionneurs de la première heure, comme David Winter qui a travaillé avec Ralf Baer, le «père des jeux vidéo». Car le jeu vidéo est le fruit d'un travail d’équipe dont les techniques sont proches du cinéma: graphisme, animation, musique. La vente parisienne offre ainsi trois aquarelles de la série Fantasy de l’artiste japonais Yoshitaka Amano.

Anne de Coninck

  • Vente du 13 juin 2013 à 18h | Camille Coste, salle VV, 3, rue Rossini, 75009 Paris | Million Paris  5, Avenue d’Eylau 75116 Paris
  • Applied Design jusqu’au 19 janvier 2014, Architecture and Design Galleries, The Museum of Modern Art, 11 West 53 Street, New York

 

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L'AUTEUR
Anne de Coninck travaille à New York notamment pour "Connaissance des Arts" et Slate.fr. Ses articles
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Publié le 12/06/2013
Mis à jour le 12/06/2013 à 16h15
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