Culture

«After Earth»: Shyamalan en mode économiseur d’écran

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 35

Le dernier film de l'ex-enfant prodige d'Hollywood témoigne d'une sorte d'évidement de ce qui avait fait son succès depuis «Sixième Sens». Pour rebondir, Mister Night devra-t-il décoller pour la planète du cinéma indépendant?

«After Earth», de M. Night Shyamalan (Sony).

«After Earth», de M. Night Shyamalan (Sony).

Pris dans un orage d’astéroïdes, un vaisseau spatial doit se détourner brutalement de son chemin pour se crasher sur une planète devenue interdite. Qui n’est autre que la Terre, d’où proviennent les humains occupants du vaisseau, mais des siècles après avoir dû quitter leur monde d’origine, territoire qui leur est devenu infiniment hostile.

C’est le point le point de départ du récit d’After Earth, le nouveau film de M. Night Shyamalan. Ce pourrait être aussi la métaphore à peine romancée de la trajectoire du cinéaste lui-même.

Celui-ci est «né», comme réalisateur reconnu sur la planète du succès hollywoodien, il y a une éternité, en 1999. Il est né d’un malentendu, qui s’appelait Le Sixième Sens, perçu à l’époque comme un film d’horreur rusé reposant sur un twist habile, alors qu’il s’agissait d’un conte triste et tendre, dont la profonde beauté ne doit pratiquement rien à la révélation finale: la preuve, le film est encore meilleur lorsqu’on le revoit, en toute connaissance de cause. Malentendu et Bruce Willis aidant, le voilà propulsé nouveau prince de Hollywood.

Du succès à l'ombre

Les deux films suivants tiennent vaille que vaille la position grâce à d’autres ruses: Incassable, parabole inquiète et contradictoire, passe le mur du son du succès grâce aux effets spéciaux, aux deux stars (Willis et Samuel L. Jackson) et à l’imagerie des comics; Signes, protégé par une autre star (Mel Gibson) et l’apparent respect scrupuleux des règles du film d’extraterrestres, poursuit dans le même veine, méditative, où l’interrogation personnelle sur sa propre place et celle concernant les processus d’appartenance et les mécanismes du rejet des différences parvient à continuer à frayer son chemin.

Ça se gâte en 2004 avec son film le plus profond et le plus explicitement politique, Le Village, mise en scène codée —et somptueuse— des processus de récit qui construisent la communauté et des ambiguïtés de la rupture des pactes de croyance. Mister Night est allé un peu trop loin, un peu trop profond.

Shyamalan cherchera en vain à rétablir la situation en poussant dans deux directions opposées. Ce sera d’abord une sorte de baroque narratif et visuel avec La Jeune Fille de l’eau, d’une audace romanesque remarquable mais perçue comme dérangeante, puis l’admirable ascèse de Phénomènes, qui au contraire raréfie à l’extrême les représentations et les explications dramatiques pour approcher comme très peu de films l’ont fait les processus même de l’imagination, de la peur et du partage d’une représentation commune. Le film passe quasi-inaperçu.

Le cinéaste est désormais éjecté dans les ténèbres extérieurs de la planète du succès: contrairement à ce qui aurait dû se passer, il ne s’est pas inscrit dans la génération des grands narrateurs et inventeurs de forme qui se sont imposés à Hollywood dans les années 2000, aux côtés de David Fincher et Christopher Nolan (James Cameron et Michael Mann partageant cette position en ayant commencé de la construire nettement plus tôt). Mieux vaut jeter un voile pudique sur la tentative suivante de «Shy» de revenir dans ce peloton, avec l’infantile et hideux Dernier Maître de l’air en 2010.

Jamais mentionné par la promo

After Earth, qui renoue avec la recette vedette+genre (Will Smith+heroic fantasy) témoigne cette fois d’une sorte d’évidement de ce qui avait fait la force et l’originalité du cinéaste. C’est sans doute le média corporatif de Hollywood, Variety, qui en a donné la clé en soulignant que pour la première fois depuis Le Sixième Sens, le nom de Shyamalan n’était jamais mentionné par la promo.

Sur un scénario dont on sait qu’il était capable de tirer de grandes ressources, Shyamalan apparaît en effet réduit à n’exécuter que les figures imposées d’un scénario formaté par l’industrie, et totalement prévisible. Dès lors, l’épreuve initiatique dans laquelle le fils du guerrier est envoyé affronter les épreuves sur la terre de ses ancêtres, tout en travaillant le lien qui l’attache, pour le meilleur et pour le pire, à l’autorité paternelle, devient le service minimum d’une suite de péripéties plutôt ternes.

Le génie de Shyamalan, et les malentendus dont il a bénéficié au début, tenait à sa capacité d’aller chercher dans les poncifs du cinéma de très grande consommation ce qu’ils recèlent d’effectivement riche de sens (sinon ça ne marcherait pas) pour en réinterroger les mécanismes de manière ni complaisante ni arrogante. Sans connaître le détail du processus de fabrication du film (et en particulier l’éventuelle part d’autocensure), la seule vision d’After Earth témoigne d’un renoncement au profit de scènes simplificatrices, malgré la tentative du réalisateur de réintroduire une dimension mythologique liées aux éléments —l’eau protectrice, la terre matricielle, l’air d’où surgit une force tutélaire évoquent des propositions des anciens films, mais sur un mode convenu, pour ne pas dire bâclé, par exemple, dans l’intervention d’un grand aigle sorti de nulle part.

Privé des puissances d'invocation

Il est possible que le recours à des figures issues de la Scientologie joue un rôle dans ce processus, comme on en a fait le procès au réalisateur aux Etats-Unis. Ce n’est pas décisif. Ce qui pèse surtout, c’est le sentiment d’un artiste privé des puissances d’invocation qu’il a jadis détenues, et réduit à n’en utiliser que les formules les plus superficielles.

A la fin d’After Earth (ceci peut difficilement être tenu pour un spoiler tant l’issue est prévisible), les naufragés sont rapatriés sur la planète qui est désormais celle des humains. Il n’est pas sûr qu’une rescue team des studios soit encore prête à aller rechercher le naufragé Shyamalan, surtout après l’échec cinglant du film au box-office américain.

La question serait alors celle de sa capacité, et de son désir, d’inventer une autre vie, sur la planète sauvage du cinéma indépendant. Sans les ressources high-tech et la puissance protectrice (et castratrice) de la paternelle autorité de l’industrie de l’entertainment, dans l’ombre de laquelle il est né et où il avait d’abord tracé son propre chemin.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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