Monde

Après la victoire de l'armée pakistanaise

Françoise Chipaux, mis à jour le 30.06.2009 à 12 h 01

Derrière les communiqués victorieux, les insuffisances de l'Etat pour éliminer les islamistes.

En fuite dans la vallée de Swat, les extrémistes pakistanais n'ont pas dit leur dernier mot et les communiqués militaires de victoire — invérifiables sur le terrain — sont loin de convaincre la population. Des incidents récents dans les districts plus ou moins éloignés qui cernent la région de Malakand, où se déroulent depuis trois mois l'opération militaire, laissent à penser que beaucoup d'extrémistes se sont dispersés et qu'ils attendent un moment favorable pour revenir. Psychologiquement le fait que le chef de l'insurrection de Swat, le maulana Fazlullah soit encore dans la nature (comme la plupart de ses adjoints à l'exception d'un), n'est pas fait pour rassurer.

L'exemple récent des zones tribales de Bajaur et Mohmand «débarrassées» des extrémistes après des opérations militaires meurtrières - selon les communiqués officiels - n'est pas non plus fait pour convaincre. Des incidents sanglants continuent de se dérouler dans ces zones dans lesquelles, de plus, rien n'a été entrepris pour faciliter le retour des déplacés. L'administration répugne à se réinstaller et les villages littéralement réduits à l'état de ruines par les bombardements aériens et d'artillerie de l'armée sont toujours en l'état.

Si tout le monde est convaincu que l'armée seule ne peut venir à bout de l'insurrection, aucun plan d'ensemble n'existe pour, par exemple, dans la région de Malakand prendre le relais des opérations militaires. Sous-équipée, sous-payée, la police qui a payé un prix humain très lourd est incapable sans investissements humains et matériels majeurs de jouer son rôle. Les discussions sur la mise en place d'une force auxiliaire composée d'anciens soldats ou forces paramilitaires augurent de la volonté de renforcer une institution indispensable au retour à la paix et à la confiance de la population.

Dans ces conditions, beaucoup s'interrogent sur la décision  de s'attaquer maintenant au bastion du Sud Waziristan et à Baitullah Mehsud, devenu l'ennemi public numéro un, à la fois d'Islamabad et de Washington. Depuis plus de deux semaines, l'armée tente par des bombardements aériens ou d'artillerie de préparer un terrain beaucoup plus périlleux que celui de Swat. La zone tribale du Waziristan - Nord et Sud - est depuis l'éviction des talibans afghans en 2001 le principal refuge de nombreux combattants d'Al Qaida. Plusieurs dirigeants de l'organisation ont été tués ces derniers mois dans cette zone par des frappes américaines. C'est notamment là que s'entraînent les recrues pakistanaises ou afghanes qui combattent le gouvernement de Kaboul et l'Otan. Les principaux chefs locaux sont des combattants aguerris qui s'appuient sur leur tribu pour recruter et motiver leurs fidèles.

Les tentatives de l'armée de diviser les tribus ont reçu un coup très dur avec l'assassinat commandité par Baitullah Mehsud de Qari Zainuddin Mehsud, un de ses opposants, payé et choyé par les autorités. Alors que les tribus attendent de voir où le vent souffle pour se ranger du côté du vainqueur, le message de cet assassinat est clair: le gouvernement ne peut pas vous protéger. L'appui des Etats-Unis qui offrent 5 millions de dollars pour la tête de Baitullah contre 615.000 offert par Islamabad, est à double tranchant. Deux frappes effectuées par des drone américains (avion sans pilote) la semaine dernière ont tué près de 60 personnes, pour la plupart des fidèles de Baitullah Mehsud. Mais l'armée pakistanaise a payé le prix de ces frappes, puisque une embuscade en représailles montée au nord Waziristan contre un convoi de l'armée a tué 22 soldats.

Ces opérations militaires tous azimuts dans le Nord-Ouest se déroulent alors que parallèlement la lutte contre les militants islamistes reste sélective et qu'aucune stratégie d'ensemble n'est même débattue pour venir à bout d'un phénomène qui menace l'existence de l'Etat. Les aides promises risquent dans ces conditions de se perdre, comme les précédentes, dans les méandres bureaucratiques ou d'atterrir dans les poches de ceux qui en ont le moins besoin. La violence et la cruauté des talibans ont ouvert à l'état «une fenêtre d'opportunité» mais le soutien à la lutte contre l'extrémisme pourrait être de courte durée si rien n'est fait pour convaincre la population que son intérêt réside dans le soutien aux institutions existantes aussi délétères soient-elles.

Francoise Chipaux

Image de une: camp de déplacés du HCR dans la vallée Swat, le 29 juin. REUTERS/Faisal Mahmood.

Françoise Chipaux
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Journaliste
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