Economie

Non, l'Europe n'est pas sauvée!

Eric Le Boucher

Les gouvernements européens affirment que les réformes commencent à porter leurs fruits, et l'OCDE prédit le retour de la croissance avant la fin de l'année. Hélas, ce satisfecit représente une dramatique erreur.

Mario Draghi, le 6 juin 2013.  REUTERS/Ralph Orlowski

Mario Draghi, le 6 juin 2013. REUTERS/Ralph Orlowski

S'installe, parmi les dirigeants européens, l'étrange sentiment que voici, enfin, venir le bout du tunnel. Le climat s'était déjà amélioré nettement l'été dernier après les déclarations de Mario Draghi affirmant que la BCE ferait «tout ce qu'il faut» pour sauver l'euro. Depuis, les taux d'intérêt ont baissé dans les pays du sud et de nombreux indicateurs montrent que la conjoncture va aller progressivement mieux.

Le président de l'Eurogroupe revient avec confiance d'une visite à Athènes. Les erreurs de ce pays, à l'origine de l'explosion de la crise des dettes souveraines, sont en passe d'être corrigées, dit-il. Les marchés financiers ne parient plus sur l'éclatement de la zone euro, au contraire, il est des «hedge funds» qui rachètent, justement, de la dette grecque. Le Portugal s'enfonce certes dans la récession, mais le vaste programme de réformes doit lui permettre de renouer avec la croissance l'an prochain. L'Irlande montre la voie de la reprise. L'Italie est parvenue à nouer une coalition stable de gouvernement. Un nouveau pays, la Lettonie, va rejoindre le navire euro, signe de confiance s'il en est. Et, «last but not the least», Bruxelles propose maintenant d'assouplir les mesures d'austérité, ce qui va redonner de l'oxygène à tous.

Résultat, nous dit l'OCDE:

«La croissance va repartir durant la deuxième moitié de 2013, appuyée sur un regain de confiance et une amélioration de la demande.»

Le PIB regagnerait 1,1% en 2014 après une chute de 0,6% cette année. Le FMI donne le même chiffre. La Commission européenne espère 1,2% en 2014 et même le «consensus» des économistes, en général plus pessimiste, table sur 0,9%.

«Ouf!», s'empressent de se dire les gouvernements en prise avec une montée générale des mécontentements. «On a fait des réformes, on va continuer. C'est dur, mais elles commencent à payer. La politique menée doit être poursuivie, c'est la bonne.»

Ce satisfecit représente une dramatique erreur. Non, la politique suivie en Europe n'est pas la bonne. Non, la croissance ne va pas venir qui va tout arranger. Non, l'Europe n'est pas sauvée du pire. L'autocongratulation des gouvernements doit être dénoncée: à poursuivre la voie actuelle sans la modifier considérablement, la croissance européenne va demeurer longtemps amorphe et instable. Le chômage perdurera et les mécontents auront de justes motifs de continuer de mettre dehors leurs dirigeants à chaque élection.

La seule zone du monde en récession

Pour le comprendre, il faut souligner d'abord que l'Europe est la seule zone du monde en récession. Les responsables politiques continuent de sous-estimer la gravité de la situation. Ensuite, il faut regarder de près les indicateurs qui vont mieux.

En apparence, en effet, les «déséquilibres» qui ont conduit à la crise des dettes sont en passe de se corriger doucement. En apparence, on s'attaque à la racine du mal, à cette spirale infernale née avec l'union monétaire: les facilités de l'euro ont poussé les ménages et/ou les Etats à s'endetter, les crédits ont gonflé la consommation, qui a nourri une croissance, elle-même débouchant sur des salaires en hausse, cette hausse qui a dégradé la compétitivité des pays et leur balance commerciale.

Depuis 2010, les pays surendettés ont mis en place des ajustements budgétaires violents, à hauteur de 4 points de PIB en moyenne dans la zone euro. Ceux comme l'Irlande ou l'Espagne où l'excès venait au départ des ménages ont conduit un désendettement. In fine, on observe que les balances commerciales des pays du sud commencent à se redresser, preuve que la politique choisie de regain de compétitivité par baisse des coûts (politique dite de «dévaluation interne») est en train de faire ses preuves. Les réformes conduites depuis 2010 ont bien attaqué le mal à la racine.

Voilà qui est trop vite dit. La politique d'austérité a été violente, certes, mais la plongée dans la récession a fait déraper les déficits qui s'affichent toujours plus rouges que les prévisions. Au bout du compte, l'objectif recherché n'est pas atteint: les dettes continuent d'augmenter. Le retour à l'équilibre commercial observé est peu dû à un regain de compétitivité des exportations, mais en réalité beaucoup à un effondrement des importations. Si, en Espagne et en Irlande, les salaires s'ajustent, en Italie et en France, leur évolution reste inquiétante car supérieure aux gains de productivité[1]. L'objectif essentiel, le retour des investissements, clef de la croissance, est là aussi manqué.

Le débat sur le «trop d'austérité» a débouché sur un changement radical, mais lui aussi n'est qu'apparence. Bruxelles a donné deux ans pour revenir dans les clous de Maastricht. Mais l'austérité plus lente reste l'austérité. La restriction va continuer de freiner.

L'examen des fondements de la croissance européenne, et non pas seulement des indices, montre que le débat aurait dû plutôt porter sur la qualité de l'austérité que sur sa taille et sa vitesse. La dévaluation interne des salaires ne peut déboucher sur l'emploi sans de plus profondes réformes du marché du travail. L'investissement, celui des PME, ne repartira pas sans un assainissement rapide des banques, prévu par l'union bancaire mais que l'Allemagne bloque de toutes ses forces. Sans non plus une libéralisation des marchés de biens et de services qui ouvrirait la porte aux initiatives.

Sans ces compléments radicaux de politique portant sur le financement bancaire, le travail, la concurrence, l'innovation, l'espoir de renouer avec une dynamique de croissance restent vains. La stratégie du désendettement est nécessaire mais, laissée seule, elle est en train de maintenir l'économie européenne dans une longue et décourageante léthargie.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] «Rebalancing Competitiveness». Europe Economic Weekly, 24 mai. Bank of America Merrill Lynch. Retourner à l'article

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Cofondateur de Slate.fr
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