France

Avec la mort de Pierre Mauroy, c'est la gauche unie qu'on enterre

Eric Dupin, mis à jour le 07.06.2013 à 13 h 45

Social-démocrate, attaché à un PS proche des «ouvriers», l'ancien Premier ministre de François Mitterrand symbolisait une gauche unie aujourd'hui disparue et désorientée, incapable de s'entendre même sous la bannière de «l’anti-fascisme».

Pierre Mauroy en 1988. REUTERS/Jacky Naegelen

Pierre Mauroy en 1988. REUTERS/Jacky Naegelen

Le décès de Pierre Mauroy, en ce tardif printemps 2013, symbolise la mort d’une certaine gauche française. Rien, ou si peu, de ce qu’elle fut à l’époque du Premier ministre de l’alternance de 1981 n’existe plus. La disparition, à 84 ans, de l’ancien maire de Lille acte la disparition de tout un univers alors même que les gauches de notre pays sont si mal en point.

Dans la mémoire collective, Mauroy restera d’abord associé à l’union de la gauche. C’est le premier chef de gouvernement socialiste à avoir associé les communistes au pouvoir. Le social-démocrate modéré qu’il était a toujours été obsédé par l’impérieuse nécessité d’un rassemblement des différents courants d’une gauche française diverse et si prompte aux divisions.

Le moins qu’on puisse dire est que cette époque est révolue. François Hollande n’a jamais tenté de proposer le moindre ministère au PCF. Le deuxième président socialiste de la République a froidement pris son parti d’une fracture au sein de la gauche qui s’élargit jour après jour. Le PS est emporté par une spirale gestionnaire tandis que le Front de gauche campe de plus en plus résolument dans l’opposition au pouvoir.

La mort de Mauroy évoque encore irrésistiblement la fin du parti d’Epinay. L’ancien patron de la fédération du Nord était le dernier acteur majeur vivant de ce congrès fondateur du socialisme français moderne (juin 1972) avec Jean-Pierre Chevènement, mais qui a quitté le PS en 1993. Le contraste est cruel entre la vitalité militante et idéologique des années 70 et l’indigence du parti quelque peu fantomatique gardé aujourd’hui par Harlem Désir.

Adieu au prolétariat

«Gros Quinquin» incarnait aussi une gauche attachée aux couches populaires. «Il faut utiliser les mots de travailleurs, d'ouvriers ou d'employés: ce ne sont pas des gros mots! La classe ouvrière existe toujours», avertissait-il, en 2002, quelques jours avant le fameux 21 avril. La puissante fédération du Nord, dont il était issu, a longtemps été caractérisée par une composante populaire prédominante. Fondateur de la Fédération Léo Lagrange, Mauroy était particulièrement sensible aux thématiques de l’éducation populaire.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet univers? Le PS est plus que jamais aux mains des «classes moyennes», même dans les régions où il attirait naguère une fraction du prolétariat. Le parti s’est professionnalisé à outrance autour de son fin maillage d’élus. Politique de métier, il était actif dans un socialisme où le poids des notables se conjuguait avec l’ancrage populaire.

Souvenir des avancées sociales

Le contraste entre l’ère Mauroy et l’époque actuelle est encore plus cruel lorsque l’on songe aux politiques menées. L’ancien Premier ministre de François Mitterrand avait beau se situer à la droite du PS, il a dirigé un gouvernement infiniment plus audacieux que celui de Jean-Marc Ayrault, lui-même issu de la gauche socialiste. En 1981, l’alternance avait la saveur du progrès social. Les réformes étaient encore synonymes d’avancées positives pour la majorité de la population: instauration de la semaine de travail de 39 heures, abaissement de l’âge de la retraite à soixante ans, cinquième semaine de congés payés.

Rien à voir avec le contexte présent où il n’est question que de «réformes courageuses» destinées à raboter les acquis sociaux les uns après les autres. La gauche d’autrefois craignait Billancourt. Celle d’aujourd’hui a peur des agences de notation et de Bruxelles. Allié à Michel Rocard au congrès de Metz (1979), Mauroy était certes un adepte du réalisme économique. Il avait beaucoup pesé dans le choix de la «rigueur» effectué, dans la douleur, par Mitterrand en 1983. Mais il aurait certainement tiqué face à une politique de «compétitivité» aux contreparties sociales plutôt évanescentes.

La gauche du mime

Par un étrange hasard, la disparition de cette figure de la gauche française intervient au moment où celle-ci s’émeut vivement de la mort d’un jeune étudiant frappé par un groupe de skinheads. Tout se passe comme si les gauches de notre pays, impuissantes face au réel et démunies devant la poussée du FN, avaient besoin de se greffer sur cet événement tragique pour se rassurer sur leur existence.

L’anti-fascisme proclamé haut et fort sert ici de béquille identitaire. Plus la gauche gouvernante est conduite à des arbitrages contradictoires avec ses valeurs profondes, et plus il lui faut prendre la pose contre le «mal absolu» —c’est-à-dire l’extrême droite. Au moins a-t-elle alors l’impression d’être incontestablement du côté du bien. Selon d’autres mécanismes, la gauche radicale joue de la valorisation d’ennemis caricaturaux pour tenter d’affaiblir un Front national qui la concurrence dangereusement dans les catégories populaires désorientées.

La gauche du mime vient à la rescousse d’une gauche désorientée. La mort de Clément Méric a ainsi donné lieu à toute une série de tentatives de récupérations plus ou moins indignes. Les manifestations autour de ce drame ont même mis en scène les ravages du sectarisme au sein d’une gauche désormais incapable de s’unir même sous la bannière de «l’anti-fascisme». Là encore, Mauroy aura vite des raisons de se retourner dans sa tombe.

Eric Dupin

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Journaliste
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